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Discussions historiques

Henri II

Avec quelques amis, et certains collègues, il arrive que nous nous lancions dans des conversations que les personnes de notre entourage peuvent trouver barbantes ou délirantes, suivant le ton que nous employons et l’enthousiasme que nous témoignons. Quel est le point de départ de ces discussions, généralement je ne m’en souviens pas. Il suffit parfois d’un détail. Si l’on tente d’établir le fil conducteur, cela peut donner ceci :

  1. série télévisée A ou B / film historique
  2. détail présent dans ce film ou cette série, point de l’histoire, inspiration ou controverse
  3. rétablissement de la vérité ou débat
  4. digression du sujet principal à un sujet plus ou moins proche
  5. nouvelle digression vers un autre sujet historique
  6. retour à un film / série télévisée C ou D évoquant cette période ou ce personnage.

Lors d’une dernière conversation avec des amis, voilà de quelle manière ce schéma s’est vérifié :

  1. Game of thrones
  2. Inspiration de George Martin : les rois maudits et la guerre des deux Roses
  3. Comparaison des évènements de la guerre des deux Roses avec certains évènements du Trône de fer
  4. Apparence physique des rois de France, lien de parenté entre Louis XII et François Ier
  5. Comparaison des différentes régentes françaises : Catherine de Médicis, Marie de Médicis, Anne d’Autriche. Différentes familles : Tudors, Borgia, etc.
  6. The Borgia, série avec Jeremy Irons.

Les sujets de prédilection sont le plus souvent : les guerres de religion, les dirigeants plus ou moins dans l’ombre (ministres, conseillers, éminences grises), les dirigeantes, et pour ma part, les épisodes de l’histoire anglaises allant de la guerre des deux Roses à la mort d’Elisabeth Ière. Les notions de consanguinité et de loi salique sont régulièrement abordées.

Généralement aussi, l’on arrive aux prises de position suivantes, qui feraient bondir un historien chevronné digne de ce nom : la supériorité indiscutable de Catherine de Médicis et d’Anne d’Autriche sur Marie de Médicis en tant que femmes et que politiciennes, la responsabilité de Madame de Maintenon dans la révocation de l’édit de Nantes, le manque de fondement de la loi salique…

En fonction des personnes, la discussion dévie vers d’autres sujets : la sexualité de Louis XIII, les guerres d’Italie, les maîtresses de Louis XIV, la personnalité de Henry VIII, Braveheart versus Kingdom of heaven, Alexandre versus Troie.

A l’origine de ce goût pour les conversations historiques, on retrouve bien sûr les séries télévisées et les films historiques. Parmi mes préférés – et ceux qui peuplent ma dvdthèque, on retrouve :

  • Rome : saison 1 et 2. A partir de deux personnages fictifs, Titus Pullo et Lucius Vorenus, on suit l’histoire de Rome depuis la montée au pouvoir de César jusqu’à l’avènement d’Auguste. Cette série n’est pas seulement captivante du point de vue du scénario, elle est une merveille sur le plan esthétique.
  • Les Tudors : plus sujets à controverse au niveau de la fidélité historique, mais tout aussi passionnant. Avec de bons acteurs qui rendent la chose crédible. Série centrée sur le règne de Henry VIII (rupture avec la papauté, mariages successifs…).
  • Les Borgias : même veine que les Tudors. La lutte pour le pouvoir de cette famille italienne au XVIe siècle. Je n’ai pas vu la série française diffusée sur Canal +, je lui ai d’emblée préférée la version avec Jeremy Irons.
  • un téléfilm très bien sur Elizabeth Ière, par Tom Hooper, réalisateur du Discours d’un roi, avec Helen Mirren, l’actrice principale de The Queen. Les trois sont géniaux. Pour le premier, scènes de torture et d’exécutions à regarder avec l’estomac bien accroché. A voir aussi sur cette période : Deux soeurs pour un roi, et les films dans lesquels Elizabeth Ière est incarnée par Cate Blanchett.
  • Downton Abbey : excellente série anglaise sur le début du 20e siècle en Angleterre (un peu à la Gosford Park). Confrontation aristocratie / domesticité. Démarre juste après le naufrage du Titanic. Avec l’excellente Maggie Smith en douairière pétrie de préjugés.
  • Madmen : série géniale sur l’Amérique des années 50. Très soignée et peaufinée. Moins dans l’action que dans la suggestion. A recommander à ceux qui aiment les sous-entendus et les situations troubles. A déconseiller aux bourrins qui veulent de l’action immédiate.
  • Les Ridley Scott : Gladiator, Kingdom of heaven, Robin Hood.
  • La Reine Christine avec Greta Garbo. Fanfan la Tulipe avec Gérard Philipe. Cyrano de Bergerac. L’Allée du Roi.
  • Les films de Guitry. Barry Lyndon de Stanley Kubrick. Amadeus de Milos Forman. Farinelli, Ridicule, et Beaumarchais l’insolent, rien que pour voir l’excellent Luchini dans son meilleur rôle.
  • La Révolution française, film en deux parties sorti en 1989.
  • L’Histoire d’Adèle H. de François Truffaut. Autant en emporte le vent.
  • En histoire du 20e siècle, pêle-mêle : Le Dernier métro, La Chute, La Vie des autres, Good bye Lenin !, Le Docteur Jivago

J’en oublie très certainement, je n’ai noté que ceux qui m’ont le plus marquée, et qui du coup, sont le plus susceptibles à alimenter une de mes discussions historiques.

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Angles d’attaque

Mardi soir, à la télévision, je suis tombée par hasard sur un film que j’ai immédiatement trouvé intéressant du point de vue du traitement de l’information. Il s’agit du film Angles d’attaque (Vantage Point) sorti en 2008 :

Thomas Barnes et Kent Taylor sont deux agents secrets chargés d’assurer la protection du Président Ashton lors d’une conférence au sommet sur le terrorisme en Espagne. Peu après son arrivée, le président est victime d’une tentative d’assassinat. Dans la foule, un touriste américain a filmé toute la scène. Rex, reporter pour une chaîne de TV américaine, a elle aussi été le témoin privilégié des 15 minutes avant et après le coup de feu. C’est en suivant la reconstitution de ces moments vécus par ces 4 personnages que la terrible vérité qui se cache derrière cet attentat nous sera révélée.

Si l’on ne considère que l’histoire et les très (trop) nombreuses scènes de poursuite, ce film n’est pas le comble de l’originalité : le clivage gentils américains / méchants terroristes est ressassé et matraqué. Par contre, du point de vue de la forme, c’est superbe, et cela pourrait très bien servir dans une séance avec des élèves.

En effet, la plus grande partie du film répète le même quart d’heure, en changeant simplement de point de vue. Le spectateur revoie donc la même scène à quatre, cinq, six reprises : la foule massée dans un lieu où va se dérouler l’évènement, l’arrivée d’un cortège officiel, l’attentat contre le président, l’explosion d’une bombe sous l’estrade.

Ce qui change à chaque fois, c’est le témoin de la scène. Et ce qui rend ce détail encore plus intéressant sur le plan informationnel, c’est que chaque témoin constitue un aspect très précis de l’information :

  • l’information journalistique, avec les caméras, le présentateur, la régie, les différents plans (sur les personnages, le monument, la foule, les fenêtres, le cortège) et le choix de ces plans, les points de vue qui se heurtent, les interventions des reporters. Cette scène montre comment l’on construit l’information donnée au public ;
  • l’information « officielle », celle que donnent les chefs d’état et leur entourage, ce qu’on pourrait désigner sous le terme de « représentation », et qui n’est pas toujours fidèle à la réalité, mais qui se caractérise par une volonté quasi absolue de maîtrise ;
  • enfin, l’information « amateur », celle qui est capturée par le « touriste », le citoyen lambda, qui assiste à la scène et qui va hésiter entre les deux premières formes, et son instinct personnel de l’évènement.

Pour moi, il est toujours captivant de voir de quelle manière on traite une information et on se l’approprie. C’est aussi pour cela que Fenêtre sur cour (Rear window) est l’un de mes Hitchcock préférés : non seulement la première scène nous fait comprendre, sans aucun dialogue, qui est le personnage principal et pourquoi il se trouve dans une situation donnée, mais aussi parce que l’on passe la majeure partie du film à se demander quelle différence il y a entre l’information de ce qui est vu par la fenêtre et la réalité. Que puis-je imaginer lorsque j’observe une scène, un individu, un objet, qui ressorte du monde réel ou de l’invention ?

Alfred Hitchcock, James Stewart, Grace Kelly

Un collègue très inspiré, pour donner aux élèves une idée de ce qu’on appelle la « collecte de l’information », leur projette la scène de rencontre de Sherlock Holmes et de Watson dans la série Sherlock :

Sherlock Holmes: When I met you for the first time yesterday, I said « Afghanistan or Iraq? » You looked surprised.

John Watson: Yes. How did you know?

Sherlock Holmes: I didn’t know, I saw. [flashback begins] Your haircut, the way you hold yourself, says military. But your conversation as you entered the room — said trained at Bart’s, so army doctor. Obvious. Your face is tanned, but no tan above the wrists — you’ve been abroad but not sunbathing. The limp’s really bad when you walk, but you don’t ask for a chair when you stand, like you’ve forgotten about it, so it’s at least partly psychosomatic. That says the original circumstances of the injury were probably traumatic — wounded in action, then. Wounded in action, suntan — Afghanistan or Iraq.

John Watson: You said I had a therapist.

Sherlock Holmes: You’ve got a psychosomatic limp. Of course you’ve got a therapist. Then there’s your brother. Your phone — it’s expensive, email enabled, MP3 player. But you’re looking for a flat-share, you wouldn’t waste money on this. It’s a gift, then. Scratches — not one, many over time. It’s been in the same pocket as keys and coins. The man sitting next to me wouldn’t treat his one luxury item like this, so it’s had a previous owner. The next bit’s easy, you know it already…

Dans cette scène, qui ne s’arrête pas à la citation que j’en donne, Sherlock Holmes explique à Watson comment il a tout deviné de sa vie et de son passé, en se fondant uniquement sur des détails visuels.

Chacun des exemples de films et de série télévisée donne une approche différente de l’information : Angles d’attaque nous fait passer tour à tour dans la position de celui qui crée l’information et de celui qui y assiste ; Fenêtre sur cour teste notre regard critique en nous faisant osciller constamment entre une information réelle et une information soupçonnée, fantasmée ; enfin, Sherlock nous invite à être acteur de l’information.

Tout comme le personnage du touriste dans Angle d’attaque, Sherlock met l’accent sur les méthodes actuelles de recherche et d’analyse d’information, où le spectateur devient créateur et producteur. De passif, il devient actif. Et d’ailleurs, les formes « officielles » (police, état, etc.) et « journalistiques » de l’information sont dépassées, elles n’ont plus la réactivité de celui qui est le témoin direct ou indirect de la scène, l’amateur ou l’internaute. C’est lui qui fabrique l’information, qui la choisit, qui agit. Rendu autonome et omniprésent, c’est son regard qui devient essentiel.

 

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Je dramatise, tu dramatises, il dramatise…

Philippe Geluck

Tranche de vie (ou tranche de gâteau, selon la formule d’Alfred Hitchcock) : hier soir, je flânais sur Facebook, tout en discutant avec une amie via la messagerie instantanée et en guettant la fin de cuisson d’un gâteau au yaourt, pépites de chocolat et oranges confites. Tout à coup, l’amie connectée me signale un reportage qui m’est – forcément – destiné au Journal télévisé de France 2 : les jeunes et la lecture.

Flairant les poncifs, les clichés et l’enfoncement de portes ouvertes, j’allume la télévision. Regarder le journal télévisé me rappelle une séance que j’avais failli faire avec des sixièmes l’année dernière : la comparaison des titres du 20h de TF1 et de France 2. Je voulais leur faire étudier de quelle manière le 20h est un rituel, avec son exécutant – le présentateur – ses petites phrases fétiches, ses « sans transition », « en direct », « avec nous sur ce plateau », son générique et ses logos.

Je patiente un petit peu, le temps d’écouter d’une oreille plus que distraite et néanmoins agacée l’interview politique, qui ressemble autant à un dialogue qu’une bande dessinée à un dictionnaire… Enfin, mon sujet arrive « Notre dossier ce soir ».

Plus qu’une mise en scène de l’information, avec ses acteurs, ses témoins, ses seconds rôles et ses figurants, le journal télévisé me fait plutôt l’effet d’une dramatisation excessive. Pourquoi tout ceci me rappelle-t-il l’émission « Le jour où tout a basculé », cocktail explosif de mauvais goût, de clichés, avec le tire-larmes de « Toute une histoire » et le jeu des comédiens de « Plus belle la vie » – sans vouloir me faire lapider par les fans ?

Que le reportage reprenne les grandes lignes de l’enquête d’Olivier Donnat sur les « Pratiques culturelles des Français à l’ère du numérique », c’est une chose. Qu’il fasse un catalogue alarmiste de ces résultats en est une autre. On y apprend – sans blague ! – que :

1) les enfants lisent avec leurs parents quand ils sont petits (s’il faut en croire la maman éplorée dont les fils, ado et pré-ado, refusent désormais la lecture pour se consacrer à la guitare et aux jeux vidéos, objets de perdition !) ;

2) les filles lisent plus que les garçons, parce que pour les garçons, lire c’est « fifille » ;

3) les jeunes arrêtent de lire parce que ça fait « intello », l’insulte à la mode, ce que nous rappelle aimablement Pujadas à la fin du reportage.

Je ne vais pas me lancer dans une tirade indignée sur mes réactions à ce chef d’oeuvre… faire des spéculations sur les nombreuses familles où l’on ne lit pas d’histoires, ni même répondre aux clichés qui font de la lecture quelque chose d’irrémédiablement féminin. Il est vrai que lorsqu’on apprend quel est le roman préféré de Frédéric Lefebvre – bourde largement commentée – on se rappelle l’échange entre Catherine Frot (encore elle) et Lionel Abelanski dans Imogène Mc Carthery :

« Vous avez de la chance de ne pas être un homme !

– Quand je vous regarde, j’en suis convaincue. »

Que les journalistes cherchent à désespérer les bibliothécaires, les professeurs documentalistes, les libraires, les professeurs en général, les parents et les lecteurs, cela reste néanmoins pour moi un mystère, si les résultats de ce reportage ne sont pas totalement des scoops… A quand un reportage intitulé : « Populations alphabétisées, une espèce en voie de disparition ? »

Faut-il absolument remplir les rubriques et le temps imparti d’un journal (35 minutes sur France 2) ? N’y avait-il donc rien d’autre à raconter, à expliquer, à révéler, pour qu’on se désespère des jeunes et de leurs soi-disant mauvaises habitudes ?

On aurait pu parler de ça, ou de ça. Cela aurait été plus gai, ou plus instructif. Ou bien, quitte à faire déprimer, quitte à faire dans le catastrophique, on aurait pu à nouveau parler de la prétendue fin du monde du 21 décembre, qui sera vraiment terrible pour tous ceux qui n’auront pas pu finir leur livre de chevet à temps…

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