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Souvenirs de films, souvenirs d’enfances

Dans mes articles cinéphiles, j’évoque souvent certains de mes souvenirs cinématographiques les plus marquants. Il n’est pas rare que je commence un article par « La première fois que j’ai vu tel ou tel film… » ou par « L’un de mes plus beaux souvenirs cinématographiques reste… »

On se souvient souvent d’un film comme d’une rencontre, que ce soit un vrai coup de foudre, un rendez-vous manqué ou une aversion immédiate. Je préfère généralement parler des rendez-vous manqués, auxquels il arrive bien souvent qu’on laisse une seconde chance, ou des coups de foudre, quasiment jamais des aversions…

Témoigner de mes souvenirs cinéphiles me permet de me remémorer certaines scènes, de ponctuer le film d’émotions et de susciter, à la lecture des livres que je parcours, les plus belles scènes à mes yeux, dans un perpétuel aller-retour.

Cet article ne fera pas exception.

J’y évoquerai deux lectures, qui n’ont de commun que le cinéma, et les souvenirs, les miens, et ceux d’un autre. Car je ne suis pas la seule à accorder une telle importance aux souvenirs de films, loin de là.

Premier souvenir

« Un jour mes parents se rendirent à Tunis, la capitale, et m’emmenèrent avec eux voir La strada. Ce devait être en 1956, j’avais donc sept ans. Le film a provoqué en moi une peur incroyable et suscité une répulsion profonde. Tout dans le film m’effrayait. Aussi bien les visages que les corps des comédiens, leurs gesticulations et leur promiscuité. De même le décor, l’Italie pauvre, en noir et blanc, misérable. Si bien que j’ai vu le film sans le voir, par intermittence, les yeux souvent fermés ou baissés. »

C’est par ces quelques lignes que s’ouvrent Les Fantômes du souvenir, de Serge Toubiana, publiés chez Grasset en octobre 2016. Et ces lignes sont l’une des deux raisons qui m’a immédiatement convaincue de lire la suite. La seconde raison, je la donnerai un peu plus tard.

Un souvenir d’enfance, un souvenir de film, le premier film donc. La Strada. On ne peut pas vraiment parler d’un coup de foudre… Lorsque j’ai lu ces quelques lignes, je me suis souvenue moi aussi de ma première Strada : vers quinze ou seize ans, avec mon père, à la télévision : « Tu vas voir, Fellini, c’est magnifique ! » Je ne crois pas avoir été aussi emballée, pas plus par La Strada que par La Dolce vita… mon Fellini à moi reste Fellini Roma, et je n’ai jamais réussi, encore, à revoir La Strada.

Mais revenons à ce livre et à son auteur, Serge Toubiana. Critique de cinéma, il a été rédacteur en chef des Cahiers du cinéma, directeur de la Cinémathèque française entre 2003 et 2016, et il reste pour moi le co-auteur d’une magnifique biographie de François Truffaut, avec Antoine de Baecque.

Quant à ses Fantômes du souvenir, il est simple, beau, on y fait de belles rencontres (Truffaut, évidemment, Godard, inévitablement, Coppola, Isabelle Huppert…), on y assiste à des événements cinéphiles (anniversaire des Cahiers du cinéma, expositions à la Cinémathèque, projections…), on y observe d’abord la formation d’un cinéphile, puis les coulisses d’une revue, et les coulisses d’une institution.

On y suit des projets tels que la préparation d’un documentaire sur Truffaut, ou la découverte, dans les locaux des Films du carrosse, des bandes sur lesquelles étaient enregistrés les fameux entretiens Hitchcock / Truffaut. On y voit défiler le cinéma en perpétuels allers-retours, présent et passé se côtoient : Henri Langlois et nouvelle Cinémathèque, parcours de cinéastes, portraits d’hier et d’aujourd’hui.

Page après page de cet itinéraire dont on prolonge sans cesse la lecture, dont on diffère sans cesse le moment de le reposer, ce qui m’a le plus frappé, c’est une extraordinaire bienveillance. Hormis La Strada, moins aversion que rendez-vous manqué, et qui fait plus figure d’électrochoc ou de souvenir proustien, Serge Toubiana ne semble retenir que les belles rencontres, les expériences enrichissantes et les émotions.

Et chez cet amoureux de cinéma, vous ne trouverez ni hostilité, ni élitisme, juste (et presqu’exclusivement) les bons souvenirs.

Souvenir d’une rencontre

Je venais d’achever mon Master 1 de Littérature française, et mon directeur de recherche, Jean-François Louette, m’avait enjoint de trouver un sujet de mémoire pour ma deuxième année.

J’avais réussi à le convaincre que mon sujet, tout cinéphile qu’il était (l’influence de Proust dans le cinéma de Truffaut), pouvait tout à fait faire l’objet d’un mémoire de littérature.

Cet été-là, en 2008, Serge Toubiana intervenait à la radio, je ne me souviens plus à quelle fréquence, pour évoquer les entretiens Hitchcock / Truffaut, et l’on m’avait soufflé l’idée de le contacter. J’ai donc pris mon courage à deux mains et j’ai laissé un commentaire sur le blog qu’il tenait, en tant que directeur de la Cinémathèque française. J’ai eu très vite la surprise de recevoir une réponse, m’invitant à le rencontrer.

Cela peut paraître dérisoire à une personne extérieure, mais entrer dans les bureaux de la Cinémathèque française, patienter dans une salle à côté de personnes qui s’interpellent, demandant si « on n’a pas des nouvelles de Deneuve », s’assoir dans un bureau rempli de livres et de DVD et donnant sur la Seine, et parler de Truffaut avec Serge Toubiana, cela a de quoi impressionner, et avoir toujours envie de remercier, même 8 ans après.

Voilà pour la deuxième raison qui m’a poussée à lire ce livre, où j’ai reconnu à chaque page cette disponibilité et cet indéfectible amour du cinéma, à l’image de la description qu’il fait du réalisateur Wim Wenders à la fin d’un chapitre :

Jamais froid ni intimidant, toujours amical et généreux. Il transmettait mieux que quiconque à cette époque, l’amour du cinéma, l’ancien et le nouveau. Et d’où qu’il vienne.

Et passé ce souvenir, j’en reviens aux souvenirs !

Premiers souvenirs

En relisant la première phrase de Serge Toubiana, je me suis demandée quel film pourrait m’avoir marquée enfant autant que La strada avait pu le marquer.

Évidemment, des films marquants, il y en a eu, aussi bien des Chaplin que des films d’animation, avec, pour mes souvenirs les plus anciens, une prédilection pour les Don Bluth (Fievel, Brisby et le secret de Nimh, Le Petit dinosaure).

Mais il y en a peut-être trois dont le souvenir n’a été ni effacé, ni déformé : Le Roi et l’oiseau, auquel j’avais déjà consacré un article, Cinema Paradiso, dont j’ai parlé à plusieurs reprises, et Barry Lyndon.

Et c’est justement à Barry Lyndon que je pensais au moment où j’ai ouvert Les Fantômes du souvenir, parce qu’au même moment je parcourais Les Archives Stanley Kubrick, publiées généreusement fin 2016 par les éditions Taschen.

Pourquoi généreusement ? Parce que ces archives, comme celles de Chaplin ou plus récemment de Walt Disney, ont été d’abord éditées dans un format « extra large » et à un prix nettement moins abordable… J’espère donc que cette initiative Kubrick sera suivie d’autres, qui mettront à la portée du cinéphile ces superbes documents.

Dans ces archives, on retrouve évidemment une analyse détaillée des films et de la carrière de Kubrick, ainsi que des projets avortés, (le fameux Napoléon dont je ne cesse de vous rabattre les oreilles). Et une large place est laissée à la photographie, ce qui m’a donné envie de revoir Barry Lyndon.

Barry Lyndon

Barry Lyndon… pour moi à l’origine deux cassettes vidéos, première et seconde partie, en français, avec la voix inoubliable du narrateur, Jean-Claude Brialy.

Une histoire en costumes, magnifique, avec des décors somptueux, et des personnages auxquels, petite, je ne comprenais pas grand chose : un garçon un peu niais du fin fonds de l’Irlande, amoureux déçu, qui s’en va jouer au petit soldat, qui change d’uniforme, qui devient joueur, puis qui se marie…

Et puis il y avait cette musique, que j’écoutais en boucle sur cassette audio, et en alternance à mon panthéon musical avec le Let’s dance de David Bowie et le Non homologué de Jean-Jacques Goldman. Une musique incroyable qui vous arrive dans la tronche dès les premières minutes et qui ne vous lâche plus…

Aujourd’hui, Barry Lyndon a pris pour moi une autre mesure.

Il y a toujours la musique, cette scène d’ouverture fascinante, ce narrateur à l’ironie et à la voix envoûtantes :

Je peux difficilement choisir parmi mes scènes préférées, celle des Grenadiers anglais ? celle de la désertion vers la Prusse ? celle du jeu éclairé à la chandelle ? Je reprendrai juste celle de la bataille :

Avec le temps, j’ai compris que je ne parviendrai jamais à ressentir de sympathie pour les personnages : Barry est un amoureux déçu, qui a perdu toutes ses illusions et qui devient une crapule qu’on souhaite tout de même voir arriver à ses fins.

Quasiment tous les autres personnages sont lâches, hypocrites, menteurs, et même les bons laissent indifférents, comme lorsqu’on lit les Liaisons dangereuses, et qu’on se surprend à préférer la marquise de Merteuil et le vicomte de Valmont, tout odieux et machiavéliques qu’ils soient, face à la niaiserie et à la candeur de tous les autres.

J’ai appris à apprécier la composition des scènes, la magnifique photographie, et le soin accordé à chaque détail.

Toujours maintenant, j’ai plaisir à voir et revoir Barry Lyndon, il reste mon Kubrick indétrônable… et après de longues recherches, des années de disette où elle n’était plus disponible, j’ai enfin remis la main sur la bande originale, qui reprend sa place dans mon atmosphère musicale.

Et pourtant, il y aura certainement des articles à venir où j’évoquerai des souvenirs cinématographiques qui m’auront marquée tout autant que Barry Lyndon.

Mais je repense à cet article de François Truffaut sur Isabelle Adjani :

Je dis parfois à Isabelle Adjani : « Notre vie est un mur, chaque film est une pierre. » Elle me fait toujours la même réponse : « Ce n’est pas vrai, chaque film est le mur. »

À très bientôt !

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Lectures de l’été 2016

Plutôt que de choisir un livre parmi d’autres pour cet article de rentrée, voici, comme le titre l’indique, une rapide rétrospective de mes lectures de l’été, achevées ou non.

Classiques du cinéma

Pour commencer, voici deux petits livres du même auteur, dans une collection très prometteuse, et tous deux publiés en mai 2016.

Il s’agit de Alien et Shining, de Roger Luckhurst, publiés chez Akileos pour l’édition française, dans la collection « BFI : les classiques du cinéma ». Le BFI, British Film Institute, chargé du développement et de la promotion du cinéma en Grande Bretagne, pourrait être considéré comme l’équivalent de notre CNC (Centre National de Cinématographie).

La collection revendique ainsi de présenter, interpréter et honorer « des films qui ont fait date dans l’histoire du cinéma mondial ».

Les deux ouvrages font moins de cent pages, sont une lecture des plus agréables, et relativement bien illustrés. Le premier est consacré au Alien de Ridley Scott, le second au Shining de Stanley Kubrick, deux références en matière de science-fiction pour l’un, et d’horreur pour l’autre.

L’auteur, professeur de littérature moderne, évoque les films depuis leur genèse jusqu’à la réaction personnelle qu’ils ont suscitée chez lui, en passant par l’accueil critique et public, ou encore son importance esthétique et l’innovation technique ou cinématographique que le film a représenté – et représente toujours.

Ainsi pour Alien, il revient notamment sur les rapports de ce film avec les autres œuvres de science-fiction, littéraires ou cinématographiques, qu’elles soient antérieures ou postérieures à sa sortie, l’élaboration de la créature, ou encore les suites, préquelles et franchises annexes du film.

Pour Shiningdont j’avais un souvenir plus vivace et dont j’ai, du coup, davantage apprécié l’étude, il explique sa place si particulière dans le cinéma d’horreur, dont Kubrick a cassé les codes, la relation entre le réalisateur et Stephen King, l’utilisation de la Steadicam, et suit de manière très chronologique le film, depuis les premières images surplombant les montagnes, jusqu’à la fameuse photographie de 1921 où le spectateur reconnaît Jack Torrance, voyageur d’un temps et d’un espace labyrinthique et circulaire.

Ces deux petites lectures – j’ai lu ces deux livres chacun en une journée – parviennent on ne peut mieux à donner envie au spectateur de revoir le film, et installent avec l’auteur une certaine complicité : c’est un spectateur qui nous parle, et bien que son propos soit argumenté, documenté et réfléchi, ce sont ses émotions et son histoire personnelle de cinéphile que nous partageons.

Pour les amateurs, vous trouverez dans la même collection, « BFI : les classiques du cinéma », un 3e ouvrage consacré au film Brazil, de Terry Gilliam. J’en aurais bien fait aussi la lecture et la critique, mais je n’aurais pas été aussi pertinente, n’ayant malheureusement jamais vu ce film.

Par contre, sont annoncés pour cet automne deux autres numéros : Le Parrain et Les Sept Samouraïs. À moins d’un retard de sortie, vous savez donc déjà de quoi je parlerai sur Cinéphiledoc au mois d’octobre !

Des retrouvailles attendues…

Vous vous souvenez de la première fois que vous avez ouvert le premier Harry Potter ? (je m’adresse évidemment à ceux qui ont lu les livres et ont vu les films…)

Moi oui. Je me souviens surtout du début de tapage que les livres faisaient, je me souviens de l’édition, Folio Junior, avec trois petits sorciers en robes noires, je me souviens que c’était ma cousine qui m’avait offert le premier, et que j’avais décidé de le lire pour m’occuper pendant un séjour à l’hôpital. Je me souviens que, immédiatement après, j’avais demandé à mes parents les tomes suivants (La Chambre des secrets, Le Prisonnier d’Azkaban et La Coupe de feu), qui étaient déjà sortis.

Puis je me souviens de la fébrilité avec laquelle j’attendais chaque nouveau livre et chaque sortie de film, jusqu’à ne plus pouvoir attendre les traductions et à lire le dernier directement en anglais. Je me souviens des autres petits livres, sur le Quidditch, sur les créatures magiques et Les Contes de Beedle le barde. Je me souviens de la dernière avant-première, du dernier opus en deux parties au cinéma, de ma tristesse à me dire que c’était désormais fini, d’une tristesse encore plus grande à l’annonce de la mort d’Alan Rickman…

Et puis, cet été, enfin, un nouvel Harry Potter ! Je n’en livrerai aucun détail, mais quel plaisir de retrouver ces personnages, certes dans un livre à la forme si particulière (une pièce de théâtre) et qui ne permet pas vraiment de plonger dans l’histoire.

Nous avions les romans pour apprendre à aimer et à reconnaître l’univers d’Harry Potter, de Poudlard, du chemin de Traverse, du ministère de la magie, de Godric’s Hollow…

Nous avons eu les films pour mettre des images sur cet univers. Heureusement, nous avons le souvenir des deux pour lire Harry Potter and the cursed child, avec pour moi l’espoir, peut-être, d’aller voir un jour la pièce de théâtre à Londres.

Retrouver Harry Potter dans ce livre, c’est comme retrouver pour un verre un ami longtemps perdu de vue : on veut à tout prix tout rattraper du temps qui nous a manqué, et c’est justement le temps – et le livre – qui passe trop vite et nous laisse sur notre faim…

Alors certes, ce n’est pas une lecture cinéphile que j’évoque ici, mais, comme pour le livre suivant, elle est tant liée au cinéma, à un univers cinématographique, qu’on ne peut pas la laisser de côté.

Aux origines de Star Wars

Voici un ouvrage que j’ai commencé avec beaucoup de plaisir, mais dont je n’ai pas encore eu le temps d’achever la lecture, ce livre faisant près de 500 pages et étant particulièrement dense.

Il y a quelques temps, je regardais une vidéo, je ne me souviens plus laquelle, sur YouTube (je vais tenter de la retrouver) – ou bien était-ce sur Arte ? je ne sais plus – sur la genèse de Star Wars.

Trouvé !

Dans ce documentaire, les personnes qui intervenaient évoquaient pour la plupart un livre comme l’une des sources d’inspiration de George Lucas. Ils en parlaient avec tant de conviction que j’ai immédiatement eu envie de le lire, car cet ouvrage ne me permettait pas seulement de remonter à la source de Star Wars, mais aussi de comprendre comment Harry Potter, Le Seigneur des anneaux, bien sûr Star Wars ou encore Le Trône de fer réinventent des mythes millénaires et ont une telle importance pour leurs lecteurs et spectateurs.

Trêve de suspense, cet ouvrage, c’est Le Héros aux mille et un visages de Joseph Campbell, publié pour la première fois en 1949. L’exemplaire dont je dispose a été publié en 2013 par les éditions J’ai Lu.

Certes, je n’ai pas fini cette lecture, qui convoque des mythes aussi bien antiques que modernes, mais j’ai pour l’instant suivi avec bonheur les pas de ce héros aux mille et un visages dans ses réponses à l’appel de l’aventure, et j’y ai reconnu aussi bien Gandalf qu’Obiwan Kenobi.

L’auteur passe agréablement d’une histoire à une autre, nous entraînant à sa suite et nous donnant à chaque page le témoignage de leur universalité.

Du côté des séries

Enfin, ma dernière lecture des vacances, et de ce début septembre, a été une lecture achevée, cette fois-ci, en deux jours. J’ai beaucoup entendu parler de cet ouvrage, j’en ai lu beaucoup de bien sur Twitter et dans des articles. Et comme les livres sur les séries sont encore trop rares à mon goût, je n’ai pas résisté à la tentation de me plonger dans celui-ci.

Il s’agit de Sex and the Séries : sexualités féminines, une révolution télévisuelle, un ouvrage d’Iris Brey publié chez Soap éditions en avril 2016.

L’auteur, journaliste et universitaire, revient sur la difficulté que la sexualité féminine a toujours eu à être représentée au cinéma, et sur la façon dont les séries américaines ont pu progressivement la mettre en mots et en images dans toute sa diversité.

Elle y aborde avec justesse, et de nombreux exemples à l’appui (de Buffy à Orange is the new black, en passant par Friends, Game of thrones, Masters of Sex, ou encore Girls), les stéréotypes sexuels féminins, les tabous, les pratiques sexuelles, le plaisir féminin, des questions plus graves comme le viol ou l’inceste, ou encore la représentation des sexualités queer dans les séries.

Elle y recense les progrès qui ont été faits, et ceux qui restent encore à accomplir, et porte sur l’ensemble de ces productions télévisées un regard, certes parfois critique, mais toujours optimiste et jamais moralisateur.

Voilà pour ces quelques livres qui m’ont fait passer un bel été, entre littérature, cinéma et séries, qui m’ont donné envie de voir encore de nouvelles choses et qui m’ont remémoré quelques souvenirs cinéphiles bien agréables.

J’espère que ces quelques comptes-rendus vous auront donné à vous aussi des envies de films et de lectures.

À bientôt !

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Réalisateurs, à vos actes manqués…

Le film et les hasards de sa fabrication

Aucun film ne montre plus clairement que La Nuit américaine, de François Truffaut – auquel j’avais déjà consacré un article – toutes les motivations humaines, techniques, artistiques et économiques nécessaires à la fabrication d’un film… Aucun film ne montre plus clairement aussi à quel point ces facteurs humains, techniques et économiques peuvent être des obstacles à ce que ce film voie le jour.

Dans ce film sur le tournage d’un film, on perçoit tout ce qui est « sur le fil », tout ce qui est soumis à un ensemble, tout ce qui fait qu’une seule pièce de la mécanique enclenchée peut mettre à mal un équilibre déjà précaire, depuis les moments de découragement du réalisateur :

(…) On peut faire des films avec n’importe quoi. (Il a pris un Nice matin et lit les gros titres de première page) On peut faire un film avec «Kissinger, mission fructueuse»… «La greffe cardiaque»… «Le bijoutier qui blesse sa femme d’un coup de feu»…

jusqu’à la mort accidentelle d’un des éléments clefs du film :

Depuis que je fais du cinéma, j’ai toujours redouté ce qui vient d’arriver : le tournage arrêté par la mort d’un acteur. En même temps qu’Alexandre, toute une époque du cinéma va disparaître. On abandonne les studios, les films se tourneront dans la rue, sans vedette et sans scénario. On ne fera plus de film comme Je vous présente Paméla.

Le livre dont je vais vous parler aujourd’hui présente quelques-uns des plus grands projets avortés du cinéma. Des rêves qui ont marqué l’esprit d’un réalisateur – voire de plusieurs – et qui n’ont jamais pu être portés à l’écran.

Le petit détail dans la préface

Il s’agit de l’ouvrage Les Plus grands films que vous ne verrez jamais, ouvrage dirigé par Simon Braund, écrivain anglo-saxon, et paru en octobre 2013 aux éditions Dunod. C’est un très beau livre, assez dense, bien illustré et agréable à lire, malgré quelques petites incohérences (presque) vite oubliées.

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La préface, à partir d’un exemple célèbre qui a failli être abandonné, celui des Dents de la mer, nous confronte au sujet sous un angle captivant :

En plus du plaisir d’imaginer ce que ces films auraient pu donner, on peut se demander, s’ils étaient sortis, quel aurait été leur impact sur la carrière des artistes impliqués et sur l’histoire du cinéma. Prenez par exemple le Napoléon de Kubrick. Le film s’annonçait comme un projet énorme qui aurait occupé Kubrick durant tout le début des années 1970. Ce qui veut dire qu’Orange mécanique (1971), film essentiel pour la vie personnelle et professionnelle de son auteur et pour la culture populaire de l’époque, n’aurait sans doute jamais vu le jour. (…)

D’une certaine façon, les films qui vont vous être présentés permettent d’esquisser une histoire alternative du cinéma. (…)

«Faire un film, c’est comme monter dans une diligence», a dit Steven Spielberg, pensant sans doute aux Dents de la mer. «Au début, vous espérez faire un voyage agréable. Mais au bout d’un moment, vous n’avez plus qu’une seule envie : arriver.» Vous découvrirez ici des films qui ne sont pas arrivés à bon port. (…) Des films, en un mot, qui ont perdu leurs roues, nous laissant errant parmi les débris, à nous demander ce qui se serait passé s’ils étaient arrivés à destination.

Toute la fin de cette longue citation m’a laissé un arrière-goût étrange. Certes, voici une façon superbe de présenter le parti pris d’un ouvrage. Mais ce n’est pas pour rien que j’ai cité ces quelques phrases précisément. Et ce n’est pas pour rien non plus que j’ai mentionné La Nuit américaine au début de cet article. Car, si jamais Spielberg a pu dire une chose pareille à propos des Dents de la mer, film sorti en 1975, il citait – et c’est plus que probable – une phrase de Ferrand, incarné par François Truffaut, dans La Nuit américaine, sortie en 1973 :

Un tournage de film, ça ressemble exactement au trajet d’une diligence au Far West. D’abord, on espère faire un beau voyage et puis très vite on en vient à se demander si on arrivera à destination.

Vous pouvez dire que je pinaille, mais tout de même : rendons à César ce qui est à César. Et à Claude Lacombe ce qui est à Claude Lacombe.

Voyage dans les greniers du cinéma

Il n’en reste pas moins que Les plus grands films que vous ne verrez jamais est un livre captivant, né certainement d’une idée lumineuse : faire connaître les projets les plus fous des maîtres du septième art.

Les films sont présentés chronologiquement, par décennies, depuis le Napoléon rêvé par Charles Chaplin dans les années 20, jusqu’à l’adaptation du roman Potzdamer Platz, qui devait être réalisée par le regretté Tony Scott en 2012.

Toutes les déconvenues, les déceptions, les malchances qui empêchent la sortie d’un film, sont décrites dans cet ouvrage : manque de temps, manque d’argent, incompréhension entre différents univers (artistiques, financiers), mort d’un acteur ou d’un réalisateur…

Le film peut également être arrêté à différents stades de sa fabrication : depuis la simple idée, le simple rêve formulé par le réalisateur, jusqu’au projet quasi achevé, auquel il manque parfois une scène, voire complètement terminé, et qui dort dans des cartons.

Dans ce livre, on retrouve aussi bien le projet qu’un homme a voulu accomplir durant toute sa vie artistique, personnelle et professionnelle, que les réalisateurs «multi-récidivistes» de films que nous ne verront jamais – parmi eux, Hitchcock, Orson Welles ou encore Ridley Scott.

Certains de ces projets sont passés à la postérité dans des circonstances malheureuses : Something’s got to give de George Cukor, interrompu par la mort de Marilyn Monroe, L’Enfer de Clouzot, mettant en scène Romy Schneider et Serge Reggiani, véritable gouffre financier orchestré par un tyran, et stoppé net lorsque Clouzot fait une crise cardiaque. Ou encore le Don Quixote d’Orson Welles et le Voyage de G. Mastorna de Fellini, que j’ai déjà eu l’occasion de mentionner.

Pour chaque film, l’ouvrage raconte la genèse du projet, les étapes de mise en route (scénario, casting, négociations d’un budget, constitutions d’archives…), les obstacles et ce qui a entraîné l’arrêt, plus ou moins brutal, du projet. Pour chacun d’eux, également, a été conçue une affiche fictive – excellente idée qui suscite la tentation de donner une réalité (toute virtuelle) à ce que nous ne verrons jamais.

Exemple d'affiche fictive.  Source : http://www.lesplusgrandsfilms.com

Exemple d’affiche fictive.
Source : http://www.lesplusgrandsfilms.com

À la fin de chaque projet, une note sur 10 correspond à la chance – parfois inexistante – que nous avons d’un jour voir sortir ce film. Généralement cette note ne va pas au-delà de 5, même pour les projets les plus récents. Enfin, les auteurs nous indiquent toujours ce qui a eu lieu «après» pour le réalisateur, les acteurs, les scénaristes, et de quelle manière ce film avorté a pu nourrir leur carrière et la hanter.

Même si cet ouvrage reste mené d’une façon magistrale, on peut regretter qu’il se consacre presque exclusivement à des réalisateurs hollywoodiens et / ou anglo-saxons, malgré quelques exceptions notables : Eisenstein, Bresson, Clouzot, Fellini, Sergio Leone ou Louis Malle (évidemment, ceux qui me connaissent bien, savent que j’aurai aimé qu’on me parle de 00-14, le dernier projet de Truffaut).

Cependant, on ne peut s’empêcher, en refermant ce livre, de rêver à ce qu’aurait pu être ces films qui ne verront jamais la lumière – ainsi l’auteur gagne-t-il son pari :

  • en effet, on ne peut que déplorer l’absence d’un Napoléon tourné par Kubrick, lorsque l’on considère à quel point ce dernier excellait dans les films historiques, tels que Spartacus et Barry Lyndon. Si l’on peut se consoler avec le Napoléon de Guitry – et encore – les productions récentes (avec un Christian Clavier simiesque) ne nous laissent guère d’espoir tant en matière de qualité cinématographique que de fidélité historique… Une seule solution, revoir Barry Lyndon : qualité excellente, et proximité historique de la période napoléonienne !
  • découvrir que Hayao Miyazaki aurait pu réaliser une adaptation de Fifi Brindacier, alors que l’on a passé son enfance devant l’adaptation débilitante pour la télévision, et que Miyazaki a annoncé qu’il arrêtait la réalisation, c’est un crève-coeur, tout de même. En s’émerveillant devant Princesse Mononoké, Le Voyage de Chihiro ou Le Château ambulant, on attend également l’ultime projet du maître japonais : Le Vent se lève !

Le vent se lève

  • enfin, même si j’ai adoré Gladiator, je ne regrette absolument pas que la suite n’ait jamais pu sortir, étant donné le scénario délirant sur lequel elle s’appuyait : un Maximus ressuscité d’entre les morts qui vient à la rescousse de chrétiens persécutés. Il est rassurant que Russell Crowe et Ridley Scott se soient tournés vers d’autres horizons cinématographiques.

Bref, ce livre fourmille de films qui auraient pu exister, délirants, exorbitants, passant d’une main à l’autre, dans le labyrinthe des studios et le dédale des formalités administratives et financières, au milieu des conflits d’intérêts et de personnalités.

Mais pour ces quelques chefs d’oeuvres que nous ne verront jamais, combien de films négligeables sortent ou ne sortent pas, combien de merveilles avons-nous raté et combien nous en reste-t-il encore à voir ?

  • Sur le film L’Enfer, de Clouzot, voir le très beau livre de Serge Bromberg, Romy dans L’Enfer, paru en 2009 aux éditions Albin Michel.
  • Sur le dernier projet de Truffaut, 00-14, voir le livre publié par son scénariste Jean Gruault, sous le titre Belle époque, et paru en 1996 chez Gallimard.
  • Sur Orson Welles et ses multiples projets avortés, j’ai déjà eu l’occasion de mentionner le très beau livre que lui a consacré sa fille Chris Welles, ainsi que le très bel ouvrage paru aux éditions des Cahiers du cinéma, Welles au travail, de Jean-Pierre Berthomé et François Thomas.
  • Enfin, sur le retour impossible de Greta Garbo au cinéma, et le magnifique livre que lui avait consacré René de Ceccatty, Un renoncement, voir l’article publié en avril sur Cinephiledoc.

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