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Février 2017 : séances et animations du CDI

Comme je l’avais annoncé dans l’article précédent, je reprendrai dans cet article quelques actions de la fin janvier, février ayant été particulièrement raccourci à la fois par les vacances scolaires et pour des raisons personnelles…

Cela ne m’a pas empêchée de faire quelques séances (poursuites de projets déjà amorcés), d’organiser une exposition thématique, et de voir naître un beau projet de mutualisation.

Séances

En attendant la grande effervescence de la semaine de la presse – j’ai déjà sondé le terrain et amorcé des échanges avec les enseignants qui ont déjà travaillé avec moi – je n’ai eu durant cette période fin janvier / fin février que 3h de séances en demi-groupes.

  • EMC 1STMG3 : suite de la séance sur le complotisme

Comme je l’avais indiqué en décembre et en janvier, j’ai commencé à travailler avec deux classes de Premières STMG sur le complotisme, en collaboration avec leurs enseignants d’histoire-géo respectifs.

Pour les STMG1, je n’ai pu faire à ce jour que la séance 1 de ce travail, que l’enseignant a poursuivi en classe.

Pour les STMG3, j’ai pu voir un demi-groupe faire la séance 1 début janvier et revoir ce demi-groupe durant une deuxième séance fin janvier.

Pour rappel, les élèves devaient faire le choix d’une théorie du complot, trouver trois arguments complotistes et trois contre-arguments. La démarche était complexe.

Pendant cette deuxième heure de travail, les élèves ont donc poursuivi leurs recherches, et en fin d’heure, 4 élèves ont pu passer à l’oral, présenter leur théorie du complot et les différents arguments. Je notais au tableau les points successifs des interventions (voir ci-dessous) et finalement, avec ma collègue d’histoire-géo, nous avons été plutôt satisfaites de cette séance.

  • Formation à la recherche 2nde2

Fin février, j’ai animé 2h en demi-groupe de formation à la recherche auprès d’une nouvelle classe de Seconde. Après le classicisme et le siècle des Lumières, j’ai donc travaillé avec cette classe sur la tragédie grecque.

Mêmes modalités d’organisation que pour les séances précédentes : une présentation d’une dizaine de minutes du portail e-sidoc, puis une mise en pratique par les élèves via le questionnaire suivant :

Enfin, les élèves remplissaient le padlet avec les informations recueillies. J’aurais souhaité, pour changer, faire utiliser un autre outil aux élèves, j’avais envie de faire réaliser une carte mentale interactive et collaborative par demi-groupe, mais je n’ai pas trouvé ce que je souhaitais comme outil.

Il faut dire que mes exigences étaient élevées : un outil de carte mentale gratuit, sans connexion, collaboratif en temps réel, beau, et sur lequel on puisse ajouter vidéos, images et liens internet. Bref, un padlet en carte mentale. Après une matinée entière de recherches, tests et bidouillages, j’en suis donc revenue au Padlet.

Made with Padlet

Voilà pour les séances de cette période, c’est peu par rapport aux mois précédents, mais avec la semaine de la presse qui s’annonce, je ne me fais pas de soucis, mon agenda va se garnir…

Exposition thématique / Valorisation du fonds

Pour remplacer l’exposition sur la journée de l’amitié franco-allemande, j’ai installé fin janvier une exposition sur la Saint Valentin, dont voici l’affiche :

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L’exposition est en deux partie : d’un côté, textes philosophiques et littéraires ainsi que documentaires sur l’amour, de l’autre, la littérature amoureuse avec des romans, des pièces de théâtre et des recueils de poésie.

Cette exposition est restée installée jusqu’à quasiment la fin du mois de février, elle va ensuite céder la place aux deux « poids lourds » du mois de mars, le printemps de poètes et la semaine de la presse.

Nous avons également reçu au retour des vacances notre première commande de 2017, surtout des nouveautés pour le rayon Sciences.

La bonne nouvelle est la réception de deux rayonnages supplémentaires, à l’origine pour la science-fiction, qui était coincée à côté de la sortie de secours et mal valorisée auprès des élèves.

Avec mon collègue aide-documentaliste (qui malheureusement nous quitte à l’issue de ce mois), nous avons décidé de transvaser l’ensemble de la littérature en langue étrangère, et de décaler le reste des fictions (poésie, théâtre, romans policiers) afin que la SF soit davantage visible pour les élèves.

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Et j’en viens au projet phare de ce mois de février.

Promotion de la lecture et littérature classique au CDI

Ce projet aurait pu ne jamais voir le jour, ou du moins il aurait pu ne pas être réalisé aussi facilement. Je tiens donc à remercier chaleureusement les trottoirs inégaux de ma ville, et mon sens inné de l’équilibre, pour l’entorse du genou qui m’a valu une semaine d’arrêt maladie.

Sans eux, je n’aurais pas pu proposer à Sandrine Duquenne (@spdocs), avec laquelle j’avais déjà planché sur un Padlet permettant de proposer des nouveautés pour enrichir un fonds documentaire, de travailler à nouveau avec moi.

La semaine du 30 janvier, nous avons donc échangé pour mutualiser ensemble : oui mais quoi ? comment ? avec quel outil ? et sur quel thème ?

Très vite, Sandrine a suggéré de travailler sur la promotion de la littérature classique, en s’inspirant des travaux réalisés par les académies de Nancy-Metz (merci Laureline Lemoine, alias @Baccadoc, pour l’inspiration) et de Toulouse dans le cadre des TraAM Documentation.

Nous nous sommes principalement inspirées de ces deux projets :

Nous avons donc décidé de proposer des affiches consacrées à des auteurs ou à des genres littéraires, avec des QR-codes donnant l’accès à la lecture de leurs œuvres principales, et de mettre en ligne ces affiches sur un Padlet, afin de permettre soit d’imprimer individuellement certaines affiches, soit de les intégrer une par une ou en totalité sur un site ou un portail documentaire.

Durant la semaine du 30 janvier, nous avons travaillé quasiment deux jours complets à distance et réalisé 7 infographies le premier jour et 14 le deuxième, la répartition du travail donnant lieu à quelques échanges comiques :

« Ouin, tu as pris Hugo je voulais faire Hugo !

– Ben tu n’as qu’à faire Flaubert…

– J’aime pas Flaubert ! (…)

Deux heures plus tard :

– Je fais Voltaire, tu fais Rousseau ?

– Ok, je fais le mec qui abandonne ses enfants, toi tu fais celui qui traite le peuple de canaille… »

Une fois les 21 infographies réalisées, nous les avons mises en ligne sur le Padlet, en les classant par siècle. Une rubrique séparée est consacrée aux auteurs étrangers, une autre aux genres littéraires. Un petit bloc d’introduction présente le projet et les possibilités d’utilisation.

La semaine de la reprise (20-24 février), nous avons continué d’enrichir ce Padlet, principalement en ajoutant : la littérature antique, médiévale et renaissante, des auteurs étrangers, la philosophie et quelques genres littéraires…

Trêve de suspense, voici donc le bébé :

Made with Padlet

De plus, Sandrine m’a autorisée à publier sur ce blog les affiches dont je suis les plus fières, en voici donc trois…

Histoire romaine :

Témoins du 19e siècle :

Et littérature épistolaire :

Évidemment, le Padlet continuera de s’enrichir, et je conclus cet article en indiquant que je l’ai proposé en intervention sur un Explorcamp pour la prochaine édition de Ludovia, je croise donc les doigts !

Je finis cet article par une excellente nouvelle reçue le 23 février au soir : le collectif OA, qui était venu au lycée présenter son travail autour du film « Je suis enchanté » le mois dernier, s’est vu décerné le prix du public du Nikon Film Festival. C’est une heureuse conclusion pour cette équipe et l’annonce, très certainement, d’autres très beaux projets à venir, un immense bravo à eux !

Et à très bientôt sur Cinéphiledoc !

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Deux amours, entre littérature et cinéma

Voici le compte-rendu de lecture du mois de mai, qui sera suivi, si tout va bien, d’un autre petit article cinéphile un peu exceptionnel d’ici quelques jours.

D’un livre à l’autre…

Avant de faire la lecture de l’ouvrage que j’ai choisi ce mois-ci, j’ai eu écho de nombreuses réactions très positives (articles, tweets…). Je me suis effectivement rendue compte que ce livre avait en qualités tout ce qui manquait à celui dont j’ai fait le compte-rendu à l’été 2014, qui traitait d’un sujet approchant : un ouvrage de Jean Cléder, publié en 2012 chez Armand Colin, Entre littérature et cinéma : les affinités électives.

Ce livre évoquait, comme l’indiquait très justement son titre, les relations entre littérature et cinéma, avec plusieurs exemples à l’appui, et avec beaucoup d’érudition, peut-être même un peu trop… Un ouvrage intéressant, mais écrit par un universitaire, et se mettant peu à la portée du lecteur lambda. Cette lecture m’avait quelque peu découragée des livres sur ce sujet, jusqu’au mois dernier.

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Les écrivains du 7e art est l’œuvre de Frédéric Mercier, critique de cinéma, publiée en avril 2016 aux éditions Seguier.

J’ai choisi ce livre après avoir vu passer plusieurs mentions élogieuses sur Twitter, et parce que justement, après la lecture déçue de l’ouvrage de Cléder, j’espérais trouver dans cette nouvelle expérience quelque chose de plus réussi.

Souvenirs de littérature

Ce que j’ai ressenti en premier face à ce livre était cependant antérieur à sa lecture : j’ai aimé la couverture toute en sobriété, avec ce Malraux hiératique. Lorsque je me suis penchée sur la quatrième de couverture et que j’ai parcouru les noms mentionnés (Gide, Giono, Aragon, Céline, Gary), cela m’a donné envie d’une petite traversée subjective de la littérature française depuis le lycée jusqu’à aujourd’hui.

Vous excuserez je l’espère, cette évocation toute personnelle, ponctuée de citations de mes œuvres de chevet… Je précise d’emblée que j’aime principalement la littérature des 19e et 20e siècles.

Au lycée, en première Littéraire : je fais mes premières tentatives avortées de me plonger dans A la recherche du temps perdu, après une lecture de passages choisis de Combray. C’est trop tôt, Marcel me perd et me tombe des mains…

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De cette période, je garde deux souvenirs marquants : Nadja de Breton dont les plongées dans l’inconscient et les promenades parisiennes me laissent sans voix :

« Mais…et cette grande idée ? J’avais si bien commencé tout à l’heure à la voir. C’était vraiment une étoile, une étoile vers laquelle vous alliez. Vous ne pouviez manquer d’arriver à cette étoile. A vous entendre parler, je sentais que rien ne vous en empêcherait : rien, pas même moi… Vous ne pourrez jamais voir cette étoile comme je la voyais. Vous ne comprenez pas : elle est comme le cœur d’une fleur sans cœur. « 

et Un Roi sans divertissement de Giono, qui manque de me perdre, jusqu’à la fin, en épiphanie, où je comprends enfin la magie de Giono.

Et il y eut, au fond du jardin, l’énorme éclaboussement d’or qui éclaira la nuit pendant une seconde. C’était la tête de Langlois qui prenait, enfin, les dimensions de l’univers. Qui a dit : « Un roi sans divertissement est un homme plein de misères  » ?

Après le lycée, je m’oriente vers une prépa (littéraire, est-ce utile de le préciser) : j’y découvre de Genet surtout (Les Bonnes et Le Balcon), et Duras avec Le ravissement de Lol V Stein : 

Une fois sortie de chez elle, dès qu’elle atteignait la rue,
dès qu’elle se mettait en marche,
la promenade la captivait complètement,
la délivrait de vouloir être ou faire
plus encore que jusque-là l’immobilité du songe.

En 3e année (en véritable masochiste, j’ai cubé), on lit pour préparer l’ENS Albertine disparue. À l’occasion d’un séjour à Venise, j’ai repensé à ces quelques lignes :

Ma gondole suivait les petits canaux ; comme la main mystérieuse d’un génie qui m’aurait conduit dans les détours de cette ville d’Orient, ils semblaient, au fur et à mesure que j’avançais, me pratiquer un chemin, creusé en plein coeur d’un quartier, qu’ils divisaient en écartant à peine, d’un mince sillon arbitrairement tracé, les hautes maisons aux petites fenêtres mauresques ; et comme si le guide magique eût tenu une bougie entre ses doigts et m’eût éclairé au passage, ils faisaient briller devant eux un rayon de soleil à qui ils frayaient sa route.

Je fais une nouvelle tentative, réussie cette fois, de lire La Recherche. J’y plonge d’autant plus que je consacre à Proust mes deux années de Master de Littérature française et un mémoire sur l’influence de Proust dans le cinéma de Truffaut.

Durant ce Master, sous l’influence d’un directeur de recherche sartrien, je découvre Sartre, Drieu La Rochelle, et Le Chiendent de Queneau. Je lis enfin La Promesse de l’aube de Gary et je suis éblouie par Les Faux-Monnayeurs de Gide.

J’ai aussi le coup de foudre pour Beauvoir, dont j’aime par-dessus tout Tous les hommes sont mortels et Les Mandarins, et pour Sagan, dont mon préféré reste Les bleus à l’âme.

Enfin je découvre émerveillée L’Étranger de Camus, qui me tombait jusque-là des mains. Par contre je n’ai jamais pu venir à bout de Céline ou de Madame Bovary

Traversée inattendue

Voilà pour cette traversée littéraire, uniquement suscitée par la quatrième de couverture des Écrivains du 7e art de Frédéric Mercier.

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Un peu à la manière des Plus grands films que vous ne verrez jamais, ce superbe ouvrage de Simon Braund qui faisait la part belle aux films n’ayant jamais vu le jour, Frédéric Mercier raconte, dans un voyage subjectif, les amours et désamours des écrivains qui se sont essayés un jour au cinéma, et des cinéastes qui sont aussi des écrivains (bien qu’il réserve à ces derniers un – trop – court ultime chapitre).

Vous ne trouverez pas (ou peu) d’histoires de succès dans ce livre : Mercier ne s’attarde pas sur les « monstres » (j’utilise l’expression sous sa forme méliorative comme dans monstres sacrés) que sont Cocteau, Guitry, ou Duras, et il n’aborde que rapidement le travail de scénariste de Prévert.

Il s’intéresse aux relations plus complexes… Aux écrivains qui, si j’ose dire, n’inscriraient pas « en couple avec le cinéma » sur Facebook, mais plutôt « C’est compliqué ».

Son lecteur découvre (ou redécouvre) donc ces expériences ratées, ces projets avortés ou méconnus, la confiance ou la méfiance excessives d’un art (la littérature) envers un autre (le cinéma) et ce depuis la naissance du second.

Car les premiers écrivains que nous fait croiser l’auteur sont contemporains des premières armes du cinéma : on y voit Aragon, Artaud, Céline, ou encore Gide.

Ces écrivains rêvent d’un cinéma sans pour autant toujours concrétiser ce rêve dans des projets qui verront le jour, sans pour autant écrire des scénarios, ont avec lui des rendez-vous manqués, et se heurtent, comme beaucoup après eux, aux contraintes techniques imposées par le cinéma.

C’est en effet ce qui revient le plus sous la plume de Frédéric Mercier dans son parcours : des auteurs qui se confrontent, parfois brutalement, aux différences de langage entre cinéma et littérature, et à ce que Mercier nomme souvent les « contingences matérielles et humaines de la machinerie cinéma ».

Écrivains de cinéastes et écrivains cinéastes

Après ces premiers contemporains du cinéma, Mercier nous fait partir à la rencontre d’écrivains qui ont principalement oeuvré, parfois avec succès, comme scénaristes. On y croise brièvement Prévert et Pagnol, puis on y redécouvre quelques grandes figures :

Kessel qui a passé sa vie à écrire des scénarios, mais dont on connaît mieux les adaptations de ses romans, Belle de Jour par Buñuel et la magnifique Armée des ombres par Jean-Pierre Melville, qu’il n’a toutefois pas scénarisés lui-même :

Sagan et le scénario de Landru qu’elle co-écrit avec Chabrol ;

Modiano dont j’ai découvert grâce à l’auteur qu’il avait été le scénariste de Lacombe Lucien, l’un de mes Louis Malle préférés ;

et d’autres figures qui, si j’en connais le nom, me sont moins familières : Nimier, Green, Gégauff…

Et puis il y a les écrivains cinéastes :

Giono et son rêve de cinéma pur, aussi libre que la plume, et irréel, et qui a collaboré à l’adaptation de son Roi sans divertissement, et réalisé un film, Crésus ;

Malraux qui avait souhaité, avec L’Espoir, que le cinéma serve jusqu’au bout son engagement aux côtés des républicains espagnols ;

Romain Gary, auteur d’un film maudit avec Jean Seberg, mal aimé et jamais ressorti…

Dans un autre chapitre, Frédéric Mercier évoque également des auteurs plus contemporains : Houellebecq, Emmanuel Carrère, scénariste notamment de la série Les Revenants, Éric Vuillard et François Bégaudeau.

Son ultime chapitre est consacré aux cinéastes littéraires : Rohmer, Desplechin et Truffaut, et il clôt cette belle promenade par une évocation, trop brève à mon goût, de Perec et de Genet.

Un auteur qui lui ressemble

Ce serait le seul reproche que j’aurais à adresser à ce livre, agréable, fin et accessible, ce post-scriptum à Perec et Genet, très court, très curieux, semblant sortir de nulle part, et ouvrant un horizon plutôt que de clore cette traversée cinéphile et littéraire…

Mais peut-être le but est-il justement de ne pas clore la promenade, et le post-scriptum n’est-il pas l’invitation à un prochain voyage ? Comment savoir ?

Durant cette lecture où j’ai découvert beaucoup de choses, sans pour autant jamais avoir l’impression de me perdre dans trop d’érudition, un portrait d’auteur m’a semblé correspondre à celui de Frédéric Mercier.

Je ne connais pas Frédéric Mercier, je ne le connaissais pas avant d’ouvrir son livre, mais en lisant ces quelques mots sur Emmanuel Carrère, je me suis imaginée que quelqu’un pouvant écrire ces lignes, devait certainement lui ressembler :

Si Carrère se tourne d’emblée vers Positif*, c’est d’abord une affaire de goût. La revue a toujours fait la part belle aux cinéastes de l’imaginaire, du rêve et du fantastique, vanté Resnais plutôt que Pialat, défendu la première Stanley Kubrick et John Boorman (…). Dès son premier article paru en janvier 1977, et qui porte sur la mise en scène des batailles, Carrère fait montre d’une culture ouverte, hétérogène. D’emblée il mêle avec bonheur Ridley Scott à Clausewitz, Woody Allen et Buster Keaton, Hegel à Gance et La Grande vadrouille.

*revue mensuelle de cinéma fondée en 1952

J’ai imaginé Frédéric Mercier comme un auteur des plus ouverts lui aussi, et pour qui, la culture est forcément hétérogène, mêlée, rêvée et imaginée.

C’est en tout cas ce que la lecture de son livre m’a laissé penser, et refermer un ouvrage sur cette impression, c’est plutôt… positif, justement.

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Dans les coulisses de Cannes

Voici enfin le compte-rendu de lecture du mois de mai… il sera certainement un peu plus court que les précédents, car le livre dont il parle m’a laissée sur un avis plutôt mitigé.

Il s’agit d’un roman, comme pour la 3e fois de cette année. Cinq critiques, trois romans.

Petit rappel

En janvier, il s’agissait d’une biographie polyphonique de James Dean. Si la découverte de la personnalité de James Dean m’avait assez plu, le parti pris de l’auteur, qui consistait à faire parler l’acteur, et les personnes de son entourage, de sa vie et de la leur, ne m’avait pas particulièrement emballée. Je trouvais que l’auteur se dispersait trop d’un personnage à un autre et nous faisait manquer l’essentiel, ce qui nous empêchait de nous identifier à un protagoniste en particulier.

En mars, c’était un roman très réussi où un ancien du FBI se lançait à la recherche, pour un collectionneur, d’un film muet disparu, et portant le nom du roman : Londres après minuit. La réalité se mêlait habilement à la fiction et l’auteur entraînait son lecteur dans une brume tout à fait propre à l’univers du film noir. Londres après minuit a été pour moi le vrai coup de cœur de ce début d’année.

Hésitations

Et voici donc la critique d’un autre roman, sorti en mai 2015. Cette année, visiblement, les romanciers – et tous ceux qui ont des prétentions à l’être et dont ce n’est pas la première occupation – sont très inspirés par le cinéma.

J’ai longtemps tergiversé avant de me décider à choisir cet ouvrage. Et même pendant sa lecture, à la toute fin du mois, je me suis demandée si je n’allais pas l’arrêter et lui préférer un autre roman, que j’avais également repéré – et que je garde en réserve pour le mois de juin : Alice Guy, La première femme cinéaste de l’histoire, paru aux éditions Plon en mai 2015, sous la plume d’Emmanuelle Gaume.

alice guy

Finalement le temps m’a manqué et j’ai fini cette lecture avec un peu de mauvaise volonté…

Le roman en question est l’œuvre de Gilles Jacob, président du Festival de Cannes jusqu’à l’année dernière. Il a été publié chez Grasset en mai 2015, sans doute pour que sa sortie coïncide avec le-dit Festival, et porte justement, habilement, le titre : Le Festival n’aura pas lieu.

le festival n'aura pas lieu

J’apprécie beaucoup les interventions de Gilles Jacob, lorsqu’on l’entend et lorsqu’on le voit, on sait immédiatement avoir affaire à un passionné, capable de beaucoup d’éclectisme dans ses goûts, et qui pourrait reprendre à son compte la phrase d’Henri Langlois : « Je pense cinéma, je vois cinéma, mon imagination est cinéma ».

Le fait est que son livre correspond lui aussi complètement à cette phrase. Une imagination cinéma.

Un Festival – galerie de portraits

Le roman suit la trajectoire de Lucien Fabas, personnage inspiré de Robert Favre Le Bret, délégué général du Festival de Cannes de 1952 à 1972 et président de 1972 à 1984. Où s’arrête la réalité, où commence le roman, je ne connais pas assez Robert Favre Le Bret pour prétendre le savoir.

Lucien Fabas, lui, se présente au lecteur comme un journaliste cinéphile et lépidoptérophile (collectionneur de papillons), envoyé sur le tournage du film Mogambo, de John Ford.

mogambo

J’ai un souvenir très coloré de Mogambo, film qui se déroule dans la jungle kenyane des années 50 – les blancs y sont encore, pour peu de temps, les seuls êtres plus ou moins civilisés du décor. On y suit les hésitations amoureuses de Clark Gable entre la flamboyante brune Ava Gardner et la très sage – trop sage – blonde Grace Kelly (trop sage dans mon souvenir, bien-sûr, et que j’ai toujours préférée dans les Hitchcock, en particulier Fenêtre sur cour).

Rétrospectivement, maintenant, j’ai un souvenir beaucoup plus enthousiaste du film de John Huston, The African Queen, avec Bogart et Katharine Hepburn, que de Mogambo.

Le livre de Gilles Jacob s’ouvre donc sur l’arrivée, trempée et sans valise, de Lucien Fabas sur les lieux, où il rencontre toute l’équipe : John Ford, les 3 comédiens principaux et la soeur d’Ava Gardner, Bappie, qui sert à cette dernière de confidente, de chaperon, et occasionnellement, de souffre-douleur.

Dans cette ambiance aventureuse et glamour, ce que décrit Gilles Jacob, c’est surtout l’envers du décor, à l’ombre des stars et des artistes : l’histoire d’amour compliquée de Fabas avec Bappie, les aléas climatiques et politiques dans lesquels le tournage est plongé.

Et une fois le tournage terminé, c’est encore tout cela qu’il nous montrera : l’envers du cinéma, l’envers de Hollywood et de ses scandales, l’envers d’Ava Gardner, l’envers du Festival de Cannes et l’envers de mai 68.

On y croise toute une galerie de portraits plus ou moins flatteurs : anciennes stars du muet comme Lilian Gish, journalistes, ambitieux, réalisateurs tels que Truffaut, Godard, Polanski, Fritz Lang, et jusqu’aux politiques avec De Gaulle, arrivant de Baden-Baden en hélicoptère et repartant après quelques instants, vision fugitive et aussi surréaliste que les autres personnages.

Des images, des instantanés, des moments pris sur le vif, un héros toujours en train de courir après des papillons, cinématographiques ou non, et le cinéma comme une divinité exigeante à laquelle on sacrifie tout : voilà le propos, voilà le message proposé par Gilles Jacob.

De cette traversée, cependant, le lecteur ne sort pas transporté.

Le coup de cœur n’aura pas lieu

Certes tout dans ce livre crie l’amour du cinéma. Le personnage de Fabas préfère y sacrifier sa tranquillité, sa vie et mêmes les événements – il se bat pour empêcher l’arrêt du Festival en 68 – tout, pourvu que le cinéma règne.

Tout est louable dans ce qu’il entreprend, tout se défend, tout se comprend. Il devrait avoir l’adhésion complète du lecteur. Il court après les films, court après le temps, court après les stars. Mais sa course est celle d’un papillon, désordonnée, butinante, pleine d’indécisions et de retournements de situation.

Indécis, susceptible, borné, ombrageux, il peine à obtenir notre sympathie, et il n’est d’ailleurs pas le seul… Aucun des personnages décrit n’y parvient, d’une Ava Gardner aussi papillonnante que lui, d’un Clark Gable trop fugitif bien qu’attachant, à des jeunes cinéastes qui ne sont pas dépeints, loin de là, à leur avantage…

Et de toutes les réussites de Fabas, de tout ce qu’il peut entreprendre pour le cinéma dans une vie entièrement dédiée au cinéma, ce que retient Gilles Jacob, finalement, ce sont les échecs : les déconvenues et les mésaventures de Mogambo, l’échec sentimental du héros marié qui aime par intermittence et ne parvient pas à se décider, l’échec finalement à construire, en dehors du cinéma, quelque chose qui en vaille la peine.

Certes, ce que retient le lecteur, c’est que Fabas, loin d’être proche de Truffaut par les événements de Mai 68, l’est au moins par la philosophie, « Le cinéma est plus important que la vie ». Mais cette déclaration d’amour se perd derrière tout ce que Fabas n’a pas fait et tout ce qu’il n’a pas réussi à avoir.

Ce qu’on retiendra de ce livre, Le Festival n’aura pas lieu, c’est un chant du cygne, où le flamboiement du cinéma se teinte trop souvent d’amertume et empêche presque d’en admirer la magie.

Hollywood /  Cannes

Et n’était-ce finalement pas le but de Gilles Jacob, nous présenter ce monde comme un monde perdu, plein de désillusions et de gloires passées, des fantômes un peu décevants, un peu vains, et qui ne nous laissent qu’une incommensurable impression de tristesse.

Avec un peu d’ingratitude, le lecteur ne gardera donc que le flamboiement, il retiendra la face heureuse, en lumière, nimbée dans ce livre de flou artistique : le charme de Clark Gable – qui donne envie de revoir toute la filmographie de Clark Gable – la sensualité d’Ava Gardner, qui donne envie de la poursuivre de Mogambo à Mayerling, en passant par les camps gitans et les palais de La Comtesse aux pieds nus, et la fragilité de Grace Kelly, qu’on aime tant chez Hitchcock…

Il se plongera dans les livres sur Cannes, de Gilles Jacob, qui en a écrit, et de Serge Toubiana, auteur d’un Cannes Cinéma aux photos mythiques de Traverso.

cannes cinéma

Et il retournera voir des films, des films et encore des films de cet âge d’or du cinéma.

Quelques mots pour finir…

Voilà pour cette critique en demi-teinte, d’un livre qui aurait peut-être mérité mieux. Nous verrons ce que réserve le rayon cinéma au mois de juin, et si rien ne retient mon attention, je me rabattrai sur le livre mentionné plus haut, encore un roman qui mêle réalité et fiction, le Alice Guy d’Emmanuelle Gaume.

Et si j’ai commencé le précédent article, sur le bilan de mai du CDI, par une évocation cinéphile, je terminerai cet article cinéphile de début juin, par une petite recommandation aux docs.

Dans mes pérégrinations à travers des séries, bonnes ou moins bonnes, ou excellentes et enthousiasmantes, j’ai récemment découvert, entre la saison 4 de Downton Abbey et la saison 5 de Game of thrones, ce que j’appellerai très objectivement un petit bijou.

Il s’agit de The Newsroom, série de 3 saisons, diffusée entre 2012 et 2014 et qui suit le quotidien d’une chaîne d’information américaine, le tout créé par Aaron Sorkin, scénariste du film The Social Network.

C’est une série brillante, avec des comédiens talentueux, et des dialogues virtuoses, qui dissèquent la fabrication et la diffusion de l’information au 21ème siècle. Elle plaira donc tout autant aux puristes des séries et aux documentalistes.

Petite mise en bouche avec le trailer :

À bientôt pour un autre épisode doc !

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Enquêtes, eaux troubles et cinéma

Encore une fois avec retard, voici le compte-rendu de lecture que j’aurais dû publier en mars. Comme généralement j’attends avec impatience une publication qui retiendra mon attention jusqu’au 15 ou au 20 du mois, lorsque finalement je me retrouve le bec dans l’eau, je fais le tour des publications un peu moins récentes, et parfois – parfois seulement – je trouve quelques pépites…

Adhésion sans conditions

Le choix sur lequel je me suis arrêtée plaira à tous, cinéphiles ou non, tant son intrigue est foisonnante. C’est un roman, pour la deuxième fois de l’année, dans lequel je me suis plongée avec beaucoup plus de plaisir – même si ma lecture a été souvent interrompue, faute de temps – que le roman biographique sur James Dean, dont j’ai fait le compte-rendu en janvier.

Il s’agit de Londres après minuit, d’Augusto Cruz, publié en février 2015 chez Christian Bourgeois.

Londres-après-minuit

Autant le dire tout de suite, ce livre est un véritable coup de cœur : rien n’est à ajouter, rien n’est à enlever. Je ne suis d’ailleurs pas la seule à avoir eu cette réaction à sa lecture, ayant vu circuler avis et critiques dithyrambiques.

J’ai ressenti un vrai bonheur à le lire, principalement parce que l’auteur m’a entraînée et perdue dans une intrigue sans pour autant se moquer de moi. Son histoire, complexe et foisonnante ne cède jamais ni à la facilité, ni au deus ex machina de dernière minute.

Dans un premier temps, et d’une manière quelque peu systématique, je vais lister les nombreuses qualités de cet ouvrage, puis je reviendrai plus en détails sur certaines d’entre elles dans un second temps.

  • L’ouvrage mélange savamment la réalité et la fiction, les personnages ayant réellement existé et des personnages inventés dans une intrigue qui s’étale, si l’on considère les événements rapportés et ceux vécus, sur environ 80 ans ;
  • Le roman est construit comme un roman policier incroyablement efficace, à l’histoire et aux péripéties haletantes, ce qui rend difficile de lâcher le livre lorsqu’on l’a en mains ;
  • Il évoque avec érudition le cinéma d’horreur, de science-fiction et l’univers du film noir, et crée une cinémathèque imaginaire, à moitié réelle, à moitié fantasmée, à couper le souffle pour le cinéphile amateur ou averti ;
  • Il évoque également l’univers du FBI et le personnage de son directeur à la longévité exceptionnelle et à la toute-puissance redoutable, John Edgar Hoover, le lecteur a donc en toile de fond l’histoire des États-Unis, mafia, prohibition, assassinats et chasses aux sorcières compris ;
  • L’intrigue fait voyager le lecteur à Londres (évoqué simplement par le titre du livre), aux États-Unis et au Mexique, en évoquant pour ce dernier un certain nombre de spécialités culinaires et de paysages luxuriants, dépaysement garanti ! ;
  • Enfin – mais je pourrais continuer, en cherchant bien, à allonger cette liste – c’est un livre superbement bien écrit (en tout cas très bien traduit) et d’une qualité rare !

Maintenant que j’espère vous avoir alléché à la perspective de cette lecture, avec cette succession d’arguments tous plus objectifs les uns que les autres, revenons au livre en lui-même.

Londres après minuit : première rencontre

Lorsque j’ai décidé de lire ce livre, je suis partie avec une idée fausse, l’idée que son titre me donnerait le cadre, le contexte, le décor de son intrigue. J’ai imaginé dans ma tête une histoire de cinéma, avec en arrière plan les rues de Londres, le métro, Saint Paul, Hyde Park, les taxis, et une ambiance à la Jack l’éventreur.

Il y a certes une ambiance à la Jack l’éventreur dans ce livre, qu’on doit tout autant à ce que cherche le héros, qu’aux êtres qui le poursuivent et le hantent.

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McKenzie est un ancien agent du FBI, ayant fait partie de la garde rapprochée de Hoover, et ayant recueilli ses dernières confidences. Il est contacté par un collectionneur fantasque, passionné du cinéma d’horreur et de science-fiction, et souffrant des premiers symptômes de la maladie d’Alzheimer, Forrest J. Ackerman. Ce dernier souhaite qu’il retrouve un film muet, Londres après minuit, l’un des films déclarés perdus  et recherché le plus désespérément par les cinéphiles. Cette quête le conduira dans les abysses du cinéma mondial et des studios hollywoodiens aux fin-fonds de la brousse mexicaine.

Ajoutez à cela que tous ceux ayant participé de près ou de loin au tournage du film et à sa mythologie, et tous ceux qui ont eu la chance de le voir, ont également disparu dans des circonstances pour le moins mystérieuses.

Entrainant à leur suite le lecteur, McKenzie et Augusto Cruz tissent une tapisserie sans cesse en péril où se mêlent Nosferatu et Frankenstein, Metropolis et La Momie, Le Grand sommeil et Le Trésor de la Sierra Madre.

Cinéma et roman noir

Quand le cinéma maudit rencontre le roman noir, il suffit que le tout soit bien écrit et bien mené pour que le cocktail soit détonnant ! C’est évidemment le cas pour Londres après minuit.

Le lecteur embarque pour une aventure qui, par ses dédales, n’est pas éloignée d’un film comme Le Grand sommeil, et d’ailleurs, quelle que soit l’époque que le romancier nous restitue, on s’attend à chaque instant à croiser Humphrey Bogart, Lauren Bacall, Edward G Robinson, Rita Hayworth, ou Orson Welles.

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Quelques éléments de l’intrigue restent dans l’ombre… le lecteur n’aura jamais de réponses à certaines de ses interrogations. Je ne dirai pas lesquelles.

Tout se bouscule, les personnages de détectives privés, leur cigarette et leur borsalino, les monstres et les serial killers à l’ancienne.

Lorsque je lis un roman, et d’autant plus lorsque ce dernier évoque le cinéma, je m’attends à quelque chose de foisonnant, de mystérieux, tout en plis et en replis, et le plus souvent, c’est le roman noir qui y excelle et m’apporte le plus de satisfaction.

J’avais déjà évoqué dans plusieurs articles le roman que je place au panthéon de l’évocation cinéphile et de l’intrigue policière : Le Livre des illusions, de Paul Auster. Il y a aussi L’Homme intérieur, de Jonathan Rabb, un roman noir qui vous plonge dans le cinéma allemand des années 30, avec parmi la grande galerie de personnages fictifs et réels, Fritz Lang.

Mais parmi mes lectures cinéphiles et mes autres lectures, dernièrement, aucune ne m’a apporté autant de plaisir que celle de Londres après minuit.

Une ode au cinéma

Je ne chercherai pas ici à démêler l’habile tissage de l’auteur entre le vrai et le faux, l’imaginaire et la réalité, les événements ayant réellement survenus et ceux propres à l’intrigue. N’est-ce pas le propre de toute fiction, et en particulier du cinéma, de vouloir nous faire croire à une invention et de faire de la réalité une illusion ?

Cependant un scénariste et un cinéaste seraient bien en peine s’ils devaient adapter cette histoire à l’écran, et il est vain pour moi de tenter de la résumer.

L’auteur alterne l’histoire présente et les flashbacks, l’intrigue policière et l’évocation cinéphile, d’un chapitre à l’autre. Mais à chaque instant où le cinéma revient au premier plan, c’est avec la même magie, et une passion inaltérable.

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Certes, c’est le cinéma d’horreur qui reste omniprésent dans toute cette affaire, Londres après minuit étant un film d’horreur disparu. Des créatures surgissent et hantent les lieux comme il se doit : celles déjà évoquées de Frankenstein et de Nosferatu, celles qui les ont incarnés comme Bela Lugosi et Boris Karloff, celles du robot de Metropolis et du gorille de King Kong. Monstres presque humains qui passent de l’écran au monde réel, et qui côtoient les humains monstrueux – ou presque – que rencontre le héros.

Si j’ai déjà évoqué cette atmosphère du film noir qui rappelle l’intrigue si particulière du Grand Sommeil, sous la caméra de Howard Hawks, c’est toute une galerie de films et de personnages que le lecteur, s’il est un cinéphile averti, reconnaîtra : les films de John Huston, Le Trésor de la Sierra Madre, Key Largo, Les Désaxés, mais aussi Boulevard du crépuscule, La Comtesse aux pieds nus, Les Passagers de la nuit, tous ces films avec Bogart et Bacall, et plus généralement, tout ce cinéma des années 50, tous les Hitchcock, et pour finir, tout le cinéma depuis les premiers temps du muet jusqu’aux déclins des studios.

Collectionner : redonner vie aux objets

Enfin, la dernière chose que j’évoquerai de ce livre, mais non la moindre, sera celle qui parlera peut-être aux documentalistes, en tout cas à tous ceux qui se prennent de passion – pas toujours documentalistes donc – pour collectionner, trier, archiver et recenser tout le savoir et tous les trésors de l’humanité (à l’heure où certains s’emploient, quant à eux, à détruire les vestiges de la civilisation) : archéologues, conservateurs, chercheurs, ou simples curieux.

Citizen Kane

Le livre abonde de ces personnages obsédés rien qu’à l’idée d’acquérir, pour le mal ou pour le bien, une œuvre unique, de rassembler ce savoir en un lieu lui aussi unique et d’en donner ou d’en interdire l’accès. Des êtres semblables au Charles Foster Kane du Citizen Kane d’Orson Welles (encore une évocation cinéphile) ou à Henri Langlois, fondateur de la Cinémathèque française, auquel j’avais consacré un article il y a quelques mois.

Au premier rang de ces personnages figure le collectionneur Forrest Ackerman, qui charge McKenzie de son enquête. Citer quelques lignes le mettant en scène permettra de donner une idée du cinéma et du collectionneur dans ce livre, et de rendre hommage à la qualité de ce roman. Voici donc l’incipit de ce texte :

Forrest Ackerman vivait pour les monstres et certains d’entre eux, les plus légendaires, survivaient grâce à lui. (…) Dans son dos s’empilaient des tours de DVD, de beta vidéo-cassettes et de VHS, de films super 8 ou de 16 mm et de boîtes en fer-blanc dans lesquelles il rangeait des négatifs. Chaque centimètre de mur était recouvert de photos où des dinosaures, des extraterrestres et d’autres êtres étranges l’étreignaient et saluaient avec enthousiasme l’appareil. Les rayonnages, bourrés de livres, menaçaient à tout moment de s’écrouler tandis que trois meubles pour archives qu’il était impossible de fermer semblaient prêts à cracher de leurs entrailles des centaines de documents : si les monstres logés dans son bureau ne l’avalaient pas, ce seraient sans doute ces montagnes de papier qui le feraient.

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Que vous soyez profs docs, bibliothécaire, cinéphile, simplement curieux, humaniste exaltant avec ferveur le savoir et la mémoire des civilisations, ou juste adepte des intrigues policières à couper le souffle, Londres après minuit est fait pour vous. Il est, à sa mesure, l’équivalent du Nom de la rose d’Umberto Eco, avec la même érudition, le même suspense qui se mérite et qui se donne, et le même amour de l’art, qu’il provienne d’une bibliothèque du Moyen-âge ou de l’arrière-salle d’un cinéma.

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La biographie polyphonique de James Dean

Voici enfin le premier compte-rendu de lecture de 2015.

Le non-article de Cinephiledoc…

J’ai passé le mois de janvier à guetter les nouvelles publications, aussi bien en documentaires qu’en fictions…

Jusqu’à la semaine dernière, je furetais encore sur les sites des grandes enseignes culturelles, consultais pour la énième fois mon fil RSS de « nouvelles parutions » et imaginais même un article qui ressemblerait davantage à un « non-article ».

À quoi aurait ressemblé ce non-article ? On y aurait retrouvé toutes mes envies de lecture du moment, quelque chose d’assez indéfinissable : un roman sur le cinéma plus comme-ci ou moins comme ça, un documentaire qui traite des poignées de porte dans les thrillers ou une adaptation en livre des superbes vidéos de Blow Up

J’ai imaginé d’autres textes, d’autres ouvrages,  que j’aurais aimé lire, ou plutôt dont la lecture aurait suscité une révélation sur le cinéma, sur tel ou tel réalisateur ou sur tel ou tel acteur…

Bref, jusqu’à la semaine dernière, j’étais à l’affût du moindre livre sur le cinéma, et malheureusement pour lui, je plaçais la barre très haut en terme d’exigences.

Là encore, jusqu’à la semaine dernière, c’était peine perdue.

Dans ce genre de situation, et quand j’arrive à une fin de mois sans livre, je délaisse les documentaires pour les fictions, parce que je me dis, un peu arbitrairement, que je lirai plus vite un roman qu’une analyse sur tel ou tel aspect du cinéma, ce qui est pourtant loin d’être systématique.

je vous écris dans le noir

Et c’est donc dans le rayon « romans » d’une librairie que j’ai hésité un petit moment entre Je vous écris dans le noir, de Jean-Luc Seigle publié par Flammarion (j’ai toujours de bonnes surprises avec Flammarion), et celui que j’ai finalement choisi, Vivre vite, de Philippe Besson, aux éditions Julliard.

Enfin le nom du livre !

Voilà, au bout de cette longue introduction – digression, vous avez enfin le titre du roman choisi. Lorsqu’on lit ce titre, on n’a pas du tout idée de ce qu’on va trouver derrière – pour reprendre un vocabulaire de prof doc, il n’est pas du tout significatif. Et l’autre livre que j’ai mentionné ne l’est pas davantage.

En ce qui concerne Je vous écris dans le noir, j’en avais entendu parler, et je savais que son rapport avec l’univers du cinéma était indirect : l’histoire d’une femme jugée pour meurtre dans les années 50-60, dont l’affaire a été adaptée au cinéma (son rôle était joué par Brigitte Bardot dans La Vérité) et qui s’exile au Maroc à la sortie de ce film.

vivre vite

Quant à Vivre vite, c’est la couverture qui m’a d’abord attiré l’oeil, une photographie couleur assez mélancolique de James Dean, en marinière. J’ai vérifié qu’il y avait bien un rapport entre première et quatrième de couverture – « Vivre vite, mourir jeune et faire un beau cadavre » était une citation de James Dean – et rassurée sur ce point, je me suis dit que j’avais enfin trouvé ma lecture de janvier, certes un peu tardivement.

Pourtant je ne savais pas grand chose de James Dean, sinon tout ce que tout le monde sait – une carrière fulgurante, La Fureur de vivre, et un stupide accident de voiture à 24 ans – et tout ce qu’il incarne : jeunesse, icône fauchée en pleine gloire, et que l’on met sur la même marche que Marilyn Monroe, Françoise Dorléac, Patrick Dewaere, Heath Ledger ou Paul Walker, pour ne citer que les stars de cinéma (et si j’ai oublié quelques disparitions précoces et forcément tragiques, libre à vous d’en rajouter…).

J’ai donc décidé de prendre le livre comme il se présente : un roman. Bien-sûr j’ai profité de cette lecture pour me documenter et pour regarder quelques images. Mais globalement, c’est comme une fiction que j’ai choisi de le lire. Et je ne crois pas qu’être une spécialiste ou une inconditionnelle de James Dean m’aurait apporté beaucoup plus.

Biographie polyphonique

Il y a plusieurs choses qui frappent lorsque l’on se plonge dans ce roman.

D’abord, quel personnage pourrait être plus fascinant que celui de James Dean ? L’auteur cherche à nous en montrer toute la complexité, toute l’ambiguité, et toute la fulgurance en s’appuyant sur un procédé qui a déjà fait ses preuves, la polyphonie, et que j’ai tendance à trouver superbe dans certaines oeuvres, que ce soit chez G.R.R. Martin dans la série du Trône de Fer, ou chez André Brink, disparu il y a quelques jours, dans Une chaîne de voix.

Philippe Besson fait tour à tour prendre la parole aux parents de James Dean, à ses amis, à ses relations – féminines ou masculines – à ses réalisateurs et partenaires, et à James Dean lui-même. Cependant, j’ignore si c’est parce que les personnalités des uns et des autres sont trop marquées, ou si c’est parce l’auteur brosse leur portrait un peu trop rapidement pour nous familiariser pleinement avec eux, mais j’ai eu du mal à rentrer dans Vivre vite par ce biais-là.

james dean

Le fait que la plupart des personnes appelées à témoigner aient connu une fin prématurée et tragique met d’ailleurs curieusement mal à l’aise.

Ou peut-être est-ce simplement parce que j’ai préféré, arbitrairement, entendre la voix de James Dean lui-même, d’Elia Kazan et de Nicholas Ray, de Natalie Wood, de Marlon Brando et de Liz Taylor, que suivre celles des autres, pas moins intéressantes mais qui tout bonnement me parlaient moins.

Sans doute parce que ce que je recherchais dans ce roman, c’était moins des voix qu’une atmosphère… et cette atmosphère, l’auteur me l’apportait davantage dans les petits détails qu’à travers les prises de paroles.

Un aperçu des années 50

C’est ça que j’avais guetté dans Vivre vite : que l’auteur m’entraîne, à toute allure, à perdre haleine, dans le cinéma des années 50 et dans l’Amérique des années 50. Je voulais être embarquée dans l’histoire de ce gamin, de cette étoile filante, avec l’impression que je n’aurais qu’à ouvrir le livre à la première page pour me retrouver à la dernière. Et j’ai eu l’impression que les voix, malgré leur beauté et leurs émotions, me ralentissaient plutôt qu’elles me portaient…

J’ai voulu comprendre pourquoi un gamin qui perd sa mère à neuf ans d’une maladie tabou à l’époque, et dont les pérégrinations américaines m’ont fait penser aux Raisins de la colère, s’entête à tout faire en accéléré. Certes, tout cela, l’auteur me l’explique. Mais j’aurais voulu m’identifier, me focaliser sur ce gamin, me perdre dans sa déchéance ou sa lumière. Mais les voix ne m’en ont laissé que des échos ou des étincelles.

grapes of wrath

Certes, je suis injuste. Car ce livre a également suscité en moi des images cinématographiques et des paysages américains fabuleux.

J’ai fait le parallèle avec la vie de Marilyn Monroe, je me suis souvenue de la lecture de Blonde, de Joyce Carol Oates, j’ai vu une galerie d’acteurs qui ont déferlé sur le Hollywood des années 50 et rafraîchi tout Sunset Boulevard.

Je me suis fait mon propre panorama du cinéma américain de ces années-là, et j’ai entrevu, aux côtés de James Dean, et du reste, pour certains, évoqués par l’auteur, Marlon Brando et Un Tramway nommé désir, certains Hitchcock, Liz Taylor, Grace Kelly, les dernières années de Bogart et de Clark Gable, et j’en passe.

un tramway nommé désir

Je me suis aussi souvenue des événements de ces années-là : les années Eisenhower, le maccarthysme, les dix d’Hollywood. Je me suis fait la remarque que mes parents étaient de très jeunes enfants – ou n’étaient pas encore nés – dans les années 50. Et je me suis dit qu’il y avait de bien belles séries actuellement qui me les évoquaient : Mad Men, et la série sur Les Kennedy avec Katie Holmes…

L’auteur m’a rappelé à quel point l’histoire américaine de l’époque, et l’histoire du cinéma de cette même époque, est passionnante.

En attendant février…

Alors ce roman ? Certes, en le choisissant tout à la fin du mois, j’attendais beaucoup de lui. Vivre vite reste une lecture agréable, moins dans ses choix de construction que pour toute l’atmosphère qu’il parvient à susciter.

Il ne m’a pas autant portée que les autres romans sur le cinéma que j’ai pu lire : L’Homme intérieur, Blonde, Le Livre des illusions, Le Théorème Almodovar, Un renoncement, Une année studieuse ou L’Année des volcans… Les comptes-rendus de lecture de la plupart de ces romans sont disponibles sur Cinephiledoc.

En revanche il m’a vraiment donné envie d’approfondir ma connaissance du cinéma des années 50, en particulier de ses gueules d’ange tourmentées de l’époque, Marlon Brando et James Dean.

Et pour ceux qui, comme moi, veulent en découvrir un peu plus, voici une petite mise en bouche, à compléter, si le coeur vous en dit, par le livre de Philippe Besson.

Quant à moi, j’attends avec impatience un nouveau livre sur le cinéma – j’ai déjà quelques idées pour ce mois de février, ainsi qu’un petit espoir, celui qu’Enrico Giacovelli veuille bien publier le troisième volume de son essai sur le cinéma comique américain.

Vivement d’autres lectures !

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Lettre à la Femme d’à côté

Il y a deux mois, dans le cadre de l’exposition consacrée à François Truffaut à l’occasion des 30 ans de sa disparition, la Cinémathèque française et le magazine Télérama ont lancé un concours d’écriture, Lettre à la Femme d’à côté, auquel j’ai participé.

Ma lettre n’a malheureusement pas été retenue parmi les trois lauréates sélectionnées par le jury, et dont la lecture est disponible ici. C’est pourquoi je la publie aujourd’hui sur Cinephiledoc. J’espère que cette lettre à Mathilde, personnage captivant de La Femme d’à côté, vous plaira.

Chère Mathilde,

Qu’il est étrange de se mettre à t’écrire, toi que j’ai rencontrée tardivement, et que je trouvais si intimidant de côtoyer.

la femme d'à côté

J’avais certes croisé beaucoup de tes sœurs déjà, Colette, Fabienne, Christine, Catherine, Anne et Muriel, Marion… mais il y en avait peu dont l’intensité m’impressionnait autant que la tienne. Et pourtant je restais en retrait, spectatrice, voyeuse, car intervenir plus directement dans cette histoire aurait été comme une effraction. J’aurais eu l’impression de trahir un secret, et je redoutais presque cette proximité tout autant que je la recherchais.

Je n’ai pas l’habitude d’écrire des lettres – ou plutôt j’en ai eu l’habitude et, comme beaucoup je suppose, je l’ai perdue. Mais je me suis souvenue que cette habitude-là, tu ne l’avais pas prise. Elle n’aurait été qu’un témoignage de plus de l’absolu de ton caractère. Une redondance.

Alors qu’il fallait à tout prix que cette passion, cette intransigeance des sentiments, ce refus de tout compromis, soient détachés de tout ce qui aurait pu paraitre désuet. Il fallait que tu vives aujourd’hui, et de toute éternité, et de ton univers, les lettres ne faisaient pas partie.

Je me souviens davantage de coups de téléphone, de conversations interrompues brutalement et de ligne occupée. Des lettres ? Aucune.

femme d'à côté

Parce que tu ne faisais plus partie de celles qui écrivent leur passion. Tu faisais partie de celles qui la vivent pleinement. Et pourtant, à l’instant où j’écris ces mots, je me rends compte à quel point il est injuste de dire que Anne et Muriel, ou que Catherine, vivaient moins intensément leur passion que toi.

Encore une fois, je ne parviens pas à t’écrire comme il le faudrait. Je pourrais dire une foule de choses. Je pourrais t’expliquer à quel point tu m’as émue, bouleversée, marquée. A quel point j’ai voulu faire mien ce message, mienne cette épitaphe à laquelle tu n’auras pas droit, « Ni avec toi, ni sans toi ». Mais la pudeur, la timidité, et même le regard des autres, ne pouvaient que m’en empêcher.

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Il n’y a que toi, Mathilde, pour l’incarner, mais qui pourrait te prendre pour modèle sans trembler ? Qui pourrait tout autant redouter de vivre ta vie et craindre de ne pas l’avoir vécue ?

Et puis, pardonne-moi, mais cette lettre, j’aurais voulu l’écrire à un autre. Attends, attends. Cet autre, j’aurais voulu lui dire que son cinéma m’a éveillée à la vie, a éduqué mon regard, a forgé mon être, m’a appris à aimer les livres, le cinéma, les êtres disparus et les êtres entiers tels que toi. Je lui aurais dit qu’il a été mon grand frère, mon fils, mon père.

J’aurais voulu lui dire je ne sais combien de choses, que bien sûr, il m’aurait été impossible de formuler si, par un hasard irréel, j’avais été mise en sa présence. Une fois encore, la réalité, et la pudeur, auraient retenu mes mots…

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Pourtant, j’aurais tant voulu lui dire… alors je le dis à toi, messagère sans concession. Et cette lettre que, du coup, je ne t’écris pas, si jamais tu le croises, remets-la lui.

Voilà un petit article un peu court, et qui sort de l’ordinaire… Mais j’aurais regretté qu’il reste au fin fond de mon ordinateur, sans le partager avec vous.

Il m’a d’ailleurs donné envie de partager quelques textes, que je publierai de temps à autre, à l’occasion, dans la rubrique « Écriture » de ce blog, en plus des habituelles critiques cinéphiles et des habituelles réflexions professionnelles.

À bientôt !

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Cycle Truffaut. Chapitre 2 : la parole et l’écriture

Comme annoncé précédemment, cet article sera consacré à Truffaut en tant qu’auteur, Truffaut écrivain, Truffaut épistolier, Truffaut interlocuteur et Truffaut graphomane…

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Pourquoi, à juste titre, Truffaut peut-il être considéré comme un homme « hyper-documenté » ? Parce que l’écriture nourrit sa vie et son oeuvre, que ce soit par la lecture ou par l’activité même d’écriture.

La lecture et l’écriture filmées

Partons d’une simple constatation maintes fois abordée dans les ouvrages qui lui sont consacrées : la lecture et l’écriture sont omniprésentes dans ses films. On voit les personnages lire et écrire, on voit l’écriture de Truffaut, si particulière, sans majuscules, se délier dans certaines scènes, et les livres, lettres, lignes, bref, toutes les traces écrites imaginables sont au coeur de son cinéma.

Meilleurs moments :

  • les scènes de lecture et d’écriture des Quatre cents coups. Antoine Doinel lit Balzac, rend hommage à Balzac. Il écrit des alexandrins, puni dans son coin à l’école, ce qui lui vaut les lignes « Que je dégradasse les murs de la classe… » Il écrit des lettres, recopie des mots d’excuses…
  • les lettres échangées dans Jules et Jim et dans les Deux Anglaises et le Continent, et que les personnages lisent à voix haute sur un écran neutre.
  • les lettres échangées entre Antoine Doinel et Fabienne Tabard dans Baisers volés.
  • l’apprentissage de la lecture et de l’écriture dans L’Enfant sauvage.
  • le livre, objet interdit et omniprésent dans Fahrenheit 451, et la lecture, comme activité secrète mais récitée à voix haute.
  • la lecture et l’écriture au quotidien de la vie d’écolier dans L’Argent de poche.
  • le livre qu’écrit Bertrand Morane dans L’Homme qui aimait les femmes.
  • enfin, un dernier exemple (mais pas le seul), l’écriture de Truffaut/Ferrand dans La Nuit américaine, écriture mise en scène par les acteurs : « Même si ce que vous dites est vrai, moi je ne pourrais pas oublier. Je suis décidée, je vais vivre seule, je sais que la vie est dégoûtante. »

Voilà pour quelques scènes où sont mises en scène, de manière presque toujours simultanée, la lecture et l’écriture. Revenons maintenant à l’activité d’écriture, non pas en dehors des films, ce qui n’est jamais le cas, mais plutôt, là encore, conjointement à eux.

Truffaut épistolier

L’écriture étant l’une des formes d’expression qu’il affectionne le plus, la plupart de ses personnages et des personnalités qu’il admire la pratiquant, il est naturel que la lettre ait pour Truffaut un attrait particulier.

Nous l’avons vu, c’est généralement la lettre que Catherine, Jules et Jim, Antoine Doinel, utilisent pour communiquer, et pas seulement dans des films « d’époque » où elle est le seul moyen de communication, mais dans ses autres films, où elle vient concurrencer le téléphone.

correspondance truffaut

La Correspondance de François Truffaut, publiée en 1988, rassemblent des textes ayant été échangés entre 1945 – il a treize ans – et 1984. Dans cette correspondance « professionnelle », adressée d’abord en majorité à Robert Lachenay, son ami d’enfance qui partage avec lui sa passion de la littérature et du cinéma, on retrouve très vite des figures connues du cinéma, ses acteurs, ses scénaristes, ainsi que des réalisateurs qu’il admire et des proches collaborateurs.

On y retrouve l’échange de lettres qu’il eut avec Helen Scott, qui participa à l’enregistrement et à la traduction des entretiens Hitchcock / Truffaut. On y retrouve également la fameuse lettre adressée à Godard après la projection de La Nuit américaine, lettre de rupture artistique et amicale définitive entre les deux cinéastes.

entretiens hitch truffaut

On y trouve des lettres adressées à Hitchcock, dont la première, évoquant déjà l’idée des entretiens, rappelle leur première rencontre :

Il y a quelques années j’étais journaliste de cinéma, lorsqu’à la fin 1954 je suis allé avec mon ami Claude Chabrol, vous interviewer au studio Saint-Maurice où vous dirigiez la postsynchronisation de To Catch a thief. Vous nous aviez demandé d’aller vous attendre au bar du studio, et c’est alors que, sous l’émotion d’avoir vu quinze fois de suite une « boucle » montrant dans un canot Brigitte Auber et Cary Grant, nous sommes tombés, Chabrol et moi, dans le bassin gelé de la cour du studio. (…)

Par la suite, à chacun de vos passages à Paris, j’ai eu le plaisir de vous rencontrer (…) et l’année suivant vous m’avez même dit : « Je pense à vous chaque fois que je vois des glaçons dans un verre de whisky. »

La liste des correspondants est longue et riche : Aznavour, acteur de Tirez sur le pianiste, Nathalie Baye, qui apparaît dans trois de ses films, Clouzot, Costa-Gavras, Delerue, son compositeur attitré, Godard et Hitchcock, déjà mentionnés, Henri Langlois, directeur de la Cinémathèque française, Alain Souchon, qui a composé la chanson de L’Amour en fuite, ou encore Jean-Louis Trintignant.

La lecture de ces lettres fait revivre le cinéma entre 1945 et 1984, et donne un exemple toujours impressionnant de l’amour que l’on peut lui porter.

Truffaut interlocuteur

La Correspondance de Truffaut nous donne une idée des préparatifs des entretiens avec Hitchcock. J’ai déjà eu l’occasion, dans plusieurs articles, qu’ils soient consacrés à la forme même de l’entretien, ou à Hitchcock, d’évoquer cette bible du cinéphile qu’est le Hitchbook.

hitchbook

Cet ouvrage donne à la fois une leçon de cinéma et met en lumière la façon, non seulement, de travailler d’Hitchcock, en faisant connaître l’homme et le cinéaste, sans jamais tomber dans l’indiscrétion, mais également la façon dont deux réalisateurs peuvent, brillamment, échanger sur leur métier.

Et selon moi, la préface à ces entretiens, rédigée par Truffaut, reste l’un des plus beaux hommages jamais écrits :

L’homme était mort, mais non le cinéaste, car ses films, réalisés avec un soin extraordinaire, une passion exclusive, une émotivité extrême masquée par une maîtrise technique rare, n’en finiraient pas de circuler, diffusés à travers le monde, rivalisant avec les productions nouvelles, défiant l’usure du temps, vérifiant l’image de Jean Cocteau parlant de Proust : « Son oeuvre continuait de vivre comme les montres au poignet des soldats morts. »

La phrase, écrite pour Hitchcock, clôturant la préface de l’édition définitive des entretiens, est valable pour Truffaut.

Cet exercice de l’entretien, Truffaut s’y est d’ailleurs soumis tout au long de sa carrière – avec peut-être moins de virtuosité que lui-même en a mis à interroger Hitchcock, du côté de ses différents interlocuteurs.

Ces entretiens, publiés dans la presse entre 1959 et 1984, ont été rassemblés par Anne Gillain dans un recueil publié en 1988 chez Flammarion, Le Cinéma selon François Truffaut.

Le cinéma selon Truffaut

On y retrouve, non seulement des échanges à l’occasion de la sortie de ses films – en cela le recueil respecte scrupuleusement la chronologie filmographique de Truffaut – mais aussi des réflexions sur le cinéma, sur les réalisateurs qu’il admire, ainsi que des souvenirs et des impressions d’enfance.

Enfin, on retrouve dans les entretiens diffusés sur France culture entre 1976 et 1982, avec Claude-Jean Philippe, « Mémoires d’un cinéaste », cette parole qui évoque ses « premières émotions cinématographiques » (l’un de mes entretiens préférés), le cinéma français à la Libération, l’époque des Cahiers du cinéma, ainsi que certains de ses films.

entretiens truffaut radio

On y constate que la parole de Truffaut, sans cesse dans l’échange, et, qu’il questionne ou qu’il réponde, témoigne toujours de ce bonheur d’évoquer le cinéma.

Truffaut critique

Ce n’est donc pas pour rien que les principaux recueils de critiques dont il est l’auteur s’intitulent Les films de ma vie et Le Plaisir des yeux.

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Dans le premier, on retrouve des articles qu’il a lui-même sélectionnés, sur des réalisateurs qu’il admire, Chaplin, Hitchcock, Welles, Cocteau, Guitry, à l’occasion de la sortie ou de la redécouverte de certains de leurs films.

Dans le second, que j’ai souvent parcouru, lu et relu, on retrouve bien-sûr les articles qui forment, en quelque sorte, l’acte de naissance de la Nouvelle vague – « Une certaine tendance du cinéma français »- des hommages aux réalisateurs admirés, mais également aux comédiens et comédiennes qui ont tourné avec lui : Adjani, Ardant, Deneuve, Dorléac, Marie Dubois ou encore Jean-Pierre Léaud.

le-plaisir-des-yeux

Mais le texte que je préfère entre tous, c’est celui choisi pour être l’épilogue de ce recueil, et qui a pour titre : « Voilà pourquoi je suis le plus heureux des hommes ».

Je suis l’homme le plus heureux du monde, voilà pourquoi : je marche dans une rue et je vois une femme, pas grande mais bien proportionnée, très brune, très nette dans son habillement avec une jupe sombre à larges plis qui bougent au rythme de sa démarche plutôt rapide (…) son visage n’est pas souriant, cette femme marche dans la rue sans chercher à plaire, comme si elle était inconsciente de ce qu’elle représente : une bonne image charnelle de la femme, une image physique, mieux qu’une image sexy, une image sexuelle. Un promeneur qui la croise sur le trottoir ne s’y est pas trompé : je le vois se retourner sur elle, faire demi-tour et lui emboîter le pas. Je regarde la scène. (…)

Je ne peux citer l’intégralité de cet article : face à une scène de drague ordinaire, quotidienne, Truffaut spectateur imagine d’emblée un matériel cinématographique dans lequel la femme, abordée par l’homme, réagit et force l’homme, en l’invectivant, à se regarder dans une glace. Suite à ce récit – on retrouve la scène telle qu’elle a été imaginée par Truffaut dans La Peau douce – ce dernier conclut :

Voilà pourquoi je suis le plus heureux des hommes ; je réalise mes rêves et je suis payé pour ça, je suis metteur en scène.

Faire un film , c’est améliorer la vie, l’arranger à sa façon, c’est prolonger les jeux de l’enfance, construire un objet qui est à la fois un jouet inédit et un vase dans lequel on disposera, comme s’il s’agissait d’un bouquet de fleurs, les idées que l’on ressent actuellement ou de façon permanente. Notre meilleur film est peut-être celui dans lequel nous parvenons à exprimer, volontairement ou non, à la fois nos idées sur la vie et nos idées sur le cinéma.

Là encore s’exprime l’amour du métier, l’amour du cinéma, qui se révèle de manière pleine et définitive dans ce qui évoque directement les films de Truffaut : scénarios, journal de tournage et projets.

truffaut par truffaut

À noter que certains de ces textes, lettres, critiques, articles, sont rassemblés dans un magnifique ouvrage par Dominique Rabourdin, Truffaut par Truffaut, paru une première fois en 1985 aux éditions du Chêne et réédité en 2004.

Truffaut auteur et réalisateur de films

J’aborderai rapidement cette dernière partie, en indiquant seulement quelques références :

  • Les Aventures d’Antoine Doinel, réunissant les scénarios et les notes de travail des Quatre cents coups, Antoine et Colette, Baisers volés, Domicile conjugal et L’Amour en fuite ;
  • L’ouvrage qui regroupe le scénario de La Nuit américaine et le journal de tournage de Fahrenheit 451, publié aux éditions des Cahiers du cinéma, dans la collection « Petite bibliothèque » ;
  • Le cinéroman L’Homme qui aimait les femmes ;
  • Enfin, même si je suis convaincue d’avoir oublié des choses, le dernier scénario co-écrit avec Jean Gruault, Belle époque, et mis en roman par ce dernier, ouvrage qui suit personnages réels et personnages fictifs entre 1900 et 1914.

Il y a sans doute des oublis dans ce tour d’horizon de la production écrite de Truffaut. Je ne prétends pas être exhaustive, mais simplement donner un aperçu de ce qui m’a touchée, enthousiasmée, et transformée, dans la lecture de ces textes. J’espère avoir donné quelques envies de (re)lectures et de (re)découvertes cinématographiques.

Et à découvrir ou redécouvrir, voici à nouveau une sélection de trois films.

Lettres, lectures, littérature et cinéma

  •  Jules et Jim (1962). Jeanne Moreau, lumineuse Catherine, qui aime Jules, puis Jim, puis Jules, puis Jim, au début du vingtième siècle. Il est difficile d’y choisir une scène, une phrase, un moment entre tous, tout y est tour à tour léger et émouvant : Jeanne Moreau courant sur un pont, Jeanne Moreau chantant « Le Tourbillon de la vie »… On a en le regardant un sentiment de quiétude tranquillement inquiète, ponctué par la lecture de fragments entiers du roman éponyme d’Henri-Pierre Roché.
  • Les deux Anglaises et le Continent (1971). Claude (Jean-Pierre Léaud) hésite entre deux soeurs Anglaises, Anne, avec laquelle il noue une amitié sentimentale, et Muriel, pour laquelle il éprouve une véritable passion. Ce que j’aime dans ce film, c’est le sentiment réel, qui a été formulé, il me semble, par Truffaut lui-même, d’assister à la rencontre du narrateur de la Recherche avec les soeurs Brontë.

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  • L’Histoire d’Adèle H. (1975). Truffaut met en scène la fille cadette de Victor Hugo, Adèle, fuyant l’ombre immense de son père et le fantôme de sa soeur Léopoldine, progressivement aliénée dans son amour non réciproque pour un jeune lieutenant anglais. Adjani y est bouleversante et terrifiante.

Voilà pour cette seconde sélection. Bonne (re)découverte !

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Hors-série 5-2014 : littérature et cinéma

Après une brève interruption, et à l’occasion du Ray’s Day, voici enfin le 5e hors-série de l’été, consacré aux relations multiples – et fructueuses – entre littérature et cinéma. Le sujet est tellement vaste qu’un seul ouvrage, et à plus forte raison un seul article, ne peut prétendre être exhaustif.

HORS-SÉRIE

On peut d’ailleurs aborder la question de ces relations de bien des manières. On peut, par exemple, s’intéresser aux films qui évoquent de près ou de loin la littérature, à travers la figure d’un écrivain ou l’écriture d’un livre, la lecture ou l’écriture en général.

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Parmi ces films, quelques suggestions :

  • L’homme qui aimait les femmes, et Fahrenheit 451 de François Truffaut ;
  • Le Cercle des poètes disparus de Peter Weir ;
  • À la rencontre de Forrester, de Gus Van Sant ;
  • Sagan, de Diane Kurys ;
  • Roman de gare, de Claude Lelouch ;
  • The Ghostwriter, de Roman Polanski ;
  • La Vie des autres, de Florian Henckel von Donnersmarck ;
  • Beaumarchais l’insolent, d’Edouard Molinaro ;
  • The Reader et The Hours, de Stephen Daldry ;
  • Le Docteur Jivago, de David Lean ;
  • Dans la maison, de François Ozon ;
  • Tout sur ma mère et La Fleur de mon secret, de Pedro Almodovar

J’ai cité ces quelques films sans aucun ordre chronologique et à mesure qu’ils me venaient à l’esprit. Libre à vous de prolonger cette liste…

Pour explorer les relations entre littérature et cinéma, on peut aussi, bien entendu, s’intéresser aux adaptations cinématographiques d’oeuvres littéraires. Cette fois, la liste serait bien trop longue, surtout si l’on s’intéresse au nombre d’adaptations des Trois Mousquetaires, des Misérables, ou encore de Roméo et Juliette… J’ai d’ailleurs fait figurer dans ma liste précédente quelques adaptations.

On peut s’intéresser aux écrivains étant devenus cinéastes (Pagnol, Cocteau, Duras, Robbe-Grillet) ou aux cinéastes ayant commencé en écriture, ayant poursuivi en écriture et ayant écrit toute leur vie (Rohmer, Truffaut).

Enfin, pour clore (provisoirement) ces pistes de réflexions, on peut se pencher, comme j’ai déjà eu l’occasion de le faire, sur quelques romans ayant pour sujet le cinéma, et par extension, sur tous les livres évoquant le cinéma, sur toute cette littérature du non-film qui se consacre aux films, aux réalisateurs, aux acteurs, et aux genres cinématographiques.

Écrire sur le cinéma et la littérature…

Beaucoup de livres, ce n’est pas étonnant, sont consacrés aux relations entre cinéma et littérature, ce qui témoigne bien de la fascination – et parfois répulsion – que ces deux arts ont toujours eu l’un pour l’autre.

entre littérature et cinéma

Parmi cette importante bibliographie, j’avais choisi cet ouvrage de Jean Cléder, publié en 2012 chez Armand Colin, Entre littérature et cinéma : les affinités électives. L’ouvrage était récent, le titre bien trouvé. Mon ressenti sur ce livre est cependant mitigé.

Ce n’est pas que ce livre est mauvais, loin de là. Écrit par un maître de conférences en littérature comparée – une personne des plus compétentes en la matière – on se doute qu’il maîtrise parfaitement le sujet choisi pour son livre. Jean Cléder a d’ailleurs participé à des ouvrages collectifs consacrés aussi bien à des écrivains qu’à des cinéastes.

Lorsqu’on le lit, on ressent à la fois cette érudition et la fascination qu’exercent, pour lui, les affinités entre cinéma et littérature. Il a d’ailleurs l’ambition louable de remettre les deux arts sur un pied d’égalité et de ne s’intéresser à leurs rivalités que pour ce qu’elles ont apporté, dans la forme et dans le fond, à l’écriture et à l’image.

Mais alors ? Et bien pour moi, ce livre, même s’il s’agit d’un bon livre, est l’exemple parfait des travaux universitaires, avec leurs indéniables qualités – une réflexion poussée et approfondie, l’ambition de tirer le lecteur vers le haut en le mettant face à des oeuvres qu’il ne serait pas allé voir de lui-même – et ses défauts :

  • un vocabulaire hyper élaboré et typique des chercheurs en littérature,
  • une construction en intro/développement/conclusion très formalisée, mais qui permet tout de même à chaque fin de chapitre de rassembler tous les fils que l’auteur a tendu sur le sujet
  • un corpus littéraire et cinématographique d’ « intellectuel » (références littéraires et philosophiques, cinéma d’auteur, et nouveau roman en bonne place) avec l’évocation systématique de Godard comme référence ultime – avis aux fans de JLG, ce livre est pour vous !

Certains défauts peuvent certes se transformer en qualités – la construction, comme je l’ai évoqué – mais l’auteur a tout de même réussi à me perdre par moments, alors que j’ai l’habitude de lire ce genre d’ouvrages – j’aurai l’occasion d’y revenir dans un prochain article.

Des images et des mots qui fusent dans tous les sens

Pourtant, de temps à autre, et lorsque l’on parvient à s’arracher aux phrases alambiquées, au vocabulaire de spécialiste, certaines évocations sont l’occasion de réfléchir et de rêver sur ce qui unit ou sépare littérature et cinéma : relations du texte et de l’image, figure de l’auteur, rapport de l’image à l’histoire, et ce qu’il appelle « cinématographies » (techniques cinématographiques à l’oeuvre dans la littérature ou novellisation du cinéma, entre autres).

le rouge et le noir

Il y a ces moments magiques où Jean Cléder explique que, dans les adaptations de La Princesse de Clèves de Madame de Lafayette  et du Rouge et le Noir de Stendhal, le film fige les personnages et va à l’encontre du mouvement présent dans le roman. Au lieu de donner de l’élan à la rencontre romanesque des deux personnages, Mme de Clèves et M. de Nemours pour le premier, Julien Sorel et Mme de Rênal pour le second, le scénario du film la découpe et la pétrifie.

Il y a ce très beau chapitre, surprenant, où il étudie trois traitements des images historiques des camps d’extermination : celles de Lanzmann dans Shoah, celles de Godard dans Histoire(s) du cinéma, et celles de Spielberg dans La Liste de Schindler, et où il balaye d’un revers de la main cette dernière :

(…) par sa préparation, sa diffusion et son style, La Liste de Schindler participe de l’industrialisation de la mort que le film est censé dénoncer.

Pan ! Prends ça, Steven ! Toi qui voulais faire un film dénonçant l’holocauste, te voilà taxé d’y participer indirectement parce que ton film hollywoodien et commercial montre et banalise les images de l’horreur (alors qu’il ne faudrait que les suggérer ?)… Trêve de polémique…

madame_bovary_chabrol

Il y a également dans ce livre une très belle étude de l’adaptation de Madame Bovary par Chabrol, où l’auteur confronte sans cesse le texte de Flaubert – écrivain qui refusait pour ses romans la moindre illustration – et le film.

Enfin, il y a de très belles analyses d’écrivains qui ont pressenti et accompagné le cinéma : Flaubert, Proust, John Dos Passos, Nabokov. Sur Proust :

(…) ce qui transporte ou déroute le lecteur de la Recherche est peut-être moins la légendaire longueur de ses phrases, que la mobilité de leur structure, laquelle se modifie dans le temps et l’espace de leur développement, soumettant ainsi la syntaxe à un mouvement et une durée qui ne sont plus seulement ceux de l’histoire et de sa mise en forme, mais deviennent mouvement et durée propres de la phrase – constituant une cinématographie (…)

Si ce livre avait pu faire abstraction de quelques termes techniques, s’il avait eu quelque peu pitié du lecteur lambda et s’il s’était plus souvent mis à sa portée qu’au moment des conclusions de chapitre et que dans certaines évocations imagées de films, s’il n’avait pas poussé l’érudition à l’extrême… bref si l’auteur avait pu transformer ces travaux universitaires en ouvrage documentaire de « vulgarisation », avec tout ce que cela comporte de concessions à l’intelligence… j’aurais beaucoup aimé ce livre.

Je crains malheureusement que son lectorat soit quelque peu limité… aux étudiants de Jean Cléder. Et je referme ce livre avec le sentiment d’être passée à côté de quelque chose, mais aurai-je à un moment le courage de le rouvrir, c’est une autre affaire…

Quelques sites et articles à consulter sur le sujet

Pour compléter cette lecture – ou pour se plonger dans les relations entre littérature et cinéma en spectateur amateur (et non en spécialiste chevronné), voici quelques références, parmi lesquelles certains articles de Cinephiledoc 😉 :

  • d’abord l’inévitable page du Ciné-club de Caen, moins fouillée qu’à son habitude, mais toujours une bonne introduction au sujet ;
  • j’ai trouvé de nombreux actes de colloques et de courts articles renvoyant à d’autres articles et à d’autres ouvrages – ces sources n’étant que des extraits, je me permets de ne pas les citer… ;
  • j’ai consacré l’été dernier deux articles à l’évocation du cinéma dans les romans, à retrouver ici ;
  • j’avais trouvé captivant l’ouvrage de Michel Chion sur L’écrit au cinéma, et l’ouvrage de Martin Lefebvre sur Truffaut et ses doubles (Truffaut n’apparaissant d’ailleurs quasiment jamais dans l’ouvrage de Cléder, sauf en tant que critique, ce que j’ai trouvé regrettable) ;
  • enfin je renvoie à une parution récente de roman sur le cinéma, Un renoncement, de René de Ceccatty, consacré à Greta Garbo.
  • sur l’univers de la lecture au cinéma, le blog Notorious bib propose des critiques de films où apparaissent à chaque fois une bibliothèque, depuis L’Ombre d’un doute d’Hitchcock à Star Wars – je regrette de n’avoir pas encore trouvé l’équivalent sur les écrivains et les lecteurs au cinéma…

Evidemment, il y a aussi les catégories et articles proposés par Wikipédia, même s’ils ne rendent pas compte de la complexité du sujet : Adaptation au cinéma ; Politique des auteurs ; Film sur un écrivain.

Voir le livre, lire le film

Pour finir, trois petites suggestions habituelles (plus une) sur les livres, les lecteurs, les écrivains, les libraires, les bibliothécaires au cinéma, bref, tout ce qui lit et tout ce qui écrit, avec à nouveau le challenge de prendre des exemples pas encore abordés !

  • Wonder boys, un film de Curtis Hanson avec Michael Douglas en écrivain raté qui prend sous son aile un jeune virtuose, Tobey Maguire (film sorti en 2000) :
  • Swimming pool, film de François Ozon avec Charlotte Rampling et Ludivine Sagnier. Un auteur anglais se réfugie dans une villa pour écrire son dernier roman policier :
  • Les Soeurs Brontë d’André Téchiné, magnifique, avec Isabelle Huppert, Isabelle Adjani et Marie-France Pisier. Film sorti en 1979 et malheureusement indisponible en DVD.

Et pour finir, un petit aperçu de la série anglaise Black Books, qui met en scène un libraire… un peu particulier…

Happy Ray’s Day à tous, bonnes lectures, bons films et à bientôt !

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Mésaventures d’une apprentie réalisatrice

Comme je l’ai indiqué dans un article précédent, lorsque je ne parviens pas à trouver des ouvrages documentaires sur le cinéma qui retiennent mon attention, je me tourne vers le rayon « fiction », grâce auquel j’ai parfois de belles surprises.

Le livre sur lequel mon choix s’est arrêté dernièrement est, de prime abord, digne d’intérêt pour deux raisons. D’abord parce qu’il s’agit de l’oeuvre d’une comédienne, ensuite parce que, sous l’apparence de la fiction, il peut aussi servir de « guide de survie » au réalisateur débutant.

Ces comédiens qui écrivent…

Des comédiens qui écrivent ou font écrire leurs mémoires, il y en a des charrettes pleines. Un jour ou l’autre, chacun est tenté, avec plus ou moins de style, avec plus ou moins de talent, de faire connaître à ses spectateurs quelques éléments de sa vie et de sa carrière : Michel Serrault, Jean-Claude Brialy, Simone Signoret, Lauren Bacall, voilà certaines de mes lectures…

Plus rares sont les comédiens qui vont se tourner vers la fiction, et vont produire poésies, pièces de théâtre ou romans. Parmi eux, j’ai déjà eu l’occasion de mentionner Anne Wiazemsky, qui a été l’une de mes lectures de l’été dernier, même si l’auteur met en scène des personnages ayant réellement existé.

cher amour

L’un des comédiens ayant exercé le métier d’écrivain avec le plus de talent, reste à mon sens Bernard Giraudeau. Je recommande notamment la lecture de Cher Amour, lettres du voyageur à une femme inconnue et idéalisée. J’avais prêté le livre à quelqu’un qui ne me l’a malheureusement pas rendu, mais voici quelques citations glanées ici et là :

Je suis en arrêt de jeu, sur le dos, paupières closes. Je sais que vos mains, fines, élégantes, déliées, sont une harmonie, une musique pour saisir mes lettres, les déplier et les tenir comme la plus précieuse découverte de notre vie. Cette main qui repousse une mèche de cheveux reste suspendue pendant que vous lisez, attentive, les mots sacrés de ce voyageur infatigable qui a fini par s’arrêter dans votre jardin. Je vous aime depuis si longtemps, depuis avant le début.

Ces lettres qui ne pourraient jamais finir sont celles de mes mouvements  géographiques et de mes voyages immobiles sur la scène. Mais probablement y verrez-vous un autre voyage plus complexe, plus hardi, plus désespéré. Voyager, dit-on, on n’en revient jamais.

Il y en a sans doute d’autres qui ont tenté l’expérience avec plus ou moins de succès.

gamines

La comédienne dont j’ai choisi le roman n’en est pas à sa première expérience d’écriture. Sylvie Testud a en effet déjà publié plusieurs romans plus ou moins autobiographiques : l’un de mes préférés, Gamines, qui raconte son enfance, a d’ailleurs été adapté au cinéma :

Il y a des gens qui ont des têtes à farce, et d’autres des têtes à sérieux. A douze ans, ma sœur aînée a une tête à sérieux pire qu’un adulte. Quand on a douze ans et une tête à sérieux comme la sienne, faut faire des canulars. C’est là que ça marche !

Elle ne me répond même pas. Elle tourne la tête de gauche à droite pendant cinq secondes. « Fais gaffe, quand même, de pas passer de tête à sérieux à tête à baffes. » Cinq secondes pendant lesquelles je la regarde et je me dis : « T’as de la chance d’être protégée par les autorités. »

Toute l’oeuvre respire l’humour et l’espièglerie, et en cela, est extrêmement fidèle à la personnalité de cette comédienne audacieuse et malicieuse.

c'est le métier qui rentre

Le roman qu’elle nous offre ici, C’est le métier qui rentre, a été publié en février 2014 chez Fayard, et il suit les mésaventures en tant que réalisatrice débutante, du même personnage que dans Gamines, Sybille, presque alter ego de Testud.

Guide de survie en territoire cinématographique

C’est exactement à cela que m’a fait penser ce parcours du combattant pour réaliser un film : un manuel à l’usage du jeune réalisateur, naïf et soucieux de mettre en images ce qu’il a dans la tête. J’avais déjà consacré un article à un véritable manuel, rédigé par, soit disant, le pire réalisateur de l’histoire du cinéma, Ed Wood.

Comment réussir (ou presque) à Hollywood

Dans Comment réussir (ou presque) à Hollywood, ce dernier égrène les conseils aux acteurs débutants, qui décident de tout lâcher pour tenter de conquérir la Mecque du cinéma, conseils aussi bien techniques et artistiques que pragmatiques (manger, se loger, et obtenir ne serait-ce qu’un rendez-vous avec un agent).

Après s’être penché sur le sort des peut-être futures stars et des centaines d’autres qui repartiront ruinés par l’expérience, Ed Wood s’intéresse de plus près à l’apprenti scénariste et au futur réalisateur, et c’est en cela qu’il offre, avec cinquante ans d’avance, un parallèle « documentaire » au roman de Sylvie Testud.

Réaliser un film : le parcours du combattant

Dans C’est le métier qui rentre, le lecteur suit le saut d’obstacles de Sybille, incorrigible optimiste, prête à tout, et surtout à toutes les concessions, pour porter à l’écran le scénario qu’elle est en train d’écrire. Contacté par deux producteurs frère et sœur, elle fonce tête baissée dans leur antre, malgré toutes les recommandations de ses proches. Ces sangsues humaines vont peu à peu chercher à tout contrôler, sans même que notre héroïne tente une quelconque résistance : elle cédera à toutes leurs exigences, convaincue qu’ainsi elle parviendra à donner vie à son film.

La manière dont Sybille bat successivement en retraite est pour le lecteur, à la fois pathétique et irrésistible, et digne de la littérature de l’absurde.

Je manque d’exemples, mais je suis sûre qu’il en existe, de ces antihéros qui renoncent, non pas à leur dignité artistique, mais véritablement à leur dignité humaine, face à la tyrannie d’une personnalité forte, gourou ou dominant. Le seul exemple qui me vient en tête, c’est celui de l’héroïne de Stupeur et tremblements, d’Amélie Nothomb, que Sylvie Testud a justement incarnée dans son adaptation au cinéma.

En effet, alors qu’elle rêve de réaliser un film se passant dans un hôpital, plus précisément dans un service de gériatrie, les deux producteurs vont la persuader de déplacer l’action, d’abord dans un haras, puis de faire carrément de ses héroïnes des prostituées. Ce n’est qu’une des multiples concessions qui lui seront imposées, toujours saupoudrées d’une rare hypocrisie et d’une bonne dose de chantage à la création.

Si le livre ne se lit pas forcément comme un voyage dans le monde tortueux de la production et des studios cinématographiques, il peut tout à fait se lire comme un roman comique, et des plus efficaces. Le style de Sylvie Testud, ce sont surtout des phrases courtes, des dialogues, les pensées intérieures du personnage qui suivent de près ce qu’il vient de dire ou ce qu’il vient d’entendre, quelque chose de rapide et hors d’haleine, idéal pour faire sourire et rire le lecteur.

L’univers entrevu du cinéma

Mais le roman donne aussi un aperçu très réussi du cinéma et de toutes les étapes nécessaires à la réalisation d’un film, en passant par le quotidien de tous les « acteurs » de cet univers : producteurs, agents, techniciens, scénaristes, réalisateurs, et bien entendu, comédiens.

Ces êtres, même caricaturaux et aux noms inventés, on se doute que Sylvie Testud les a croisés et côtoyés, et elle a le don pour croquer les personnes et les situations sur le vif. Et elle restitue à la perfection l’atmosphère plein d’artifices d’un tournage :

Est-ce que j’ai jamais ouvert une porte accrochée au couloir qui suivait ? Ai-je déjà marché dans une rue qui menait à la maison dans laquelle j’entrais ? Est-ce que j’ai déjà conduit une voiture qui n’était pas elle-même sur une autre voiture, pilotée par un homme qui conduisait exactement comme moi, pour faire croire que c’était moi qui conduisais ? (…)

Comme toutes les actrices, je me suis lavé les mains au-dessus d’éviers qui avaient un seau en guise d’évacuation, j’ai ouvert des robinets alimentés par des tuyaux en plastique. Et comme tout le monde, chaque fois que j’ai frappé à une porte,  j’ai fait gaffe de ne pas frapper trop fort, de peur qu’elle ne s’écroule sur le machino couché derrière pour la maintenir debout.

Toute l’illusion du cinéma dans ce qu’il y a de plus quotidien : ouvrir une porte, marcher, se laver les mains. Pour Sylvie Testud, c’est le métier qui rentre, pour nous lecteur, c’est celui auquel on accède grâce à elle.

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Un triangle amoureux aux abords d’un volcan

Enfin, après un mois de janvier un peu morne, voici enfin de quoi alimenter la rubrique « Bibliothèque cinéphile » !

Comment je choisis les livres de la rubrique « Bibliothèque cinéphile »

Cela me permet d’ailleurs d’expliquer un peu le fonctionnement de Cinephiledoc à ce sujet, à savoir : comment je sélectionne les livres sur le cinéma qui nourrissent ce blog. J’avais sans doute déjà abordé la question rapidement, voici un petit approfondissement :

  • la première étape est de suivre le flux RSS des « nouveautés cinéma » d’une grande enseigne et de sélectionner les ouvrages dont les sujets attirent mon attention (bien entendu, je ne vais pas choisir un livre qui évoquerait un cinéaste inconnu ou un genre de films auquel je ne connais rien) ;
  • puis, simultanément, ou avant, ou après, je me rends en librairie – grande ou petite, chaîne ou indépendante, je n’ai pas de préférence, mais depuis ma déconvenue suite à la commande d’un ouvrage écrit visiblement avec les pieds, j’évite le plus possible de commander sur Internet ;
  • en effet, j’ai besoin d’un contact physique avec le livre avant de l’acheter (et si possible, il me faut un coup de foudre, ou si possible une conjonction d’aspects aussi bien thématiques que financiers) – sauf si je suis dans une période de totale confiance ou d’esprit d’aventure ;
  • lorsque ni les flux RSS, ni les vitrines, ni les rayonnages, ni le feuilletage ne m’ont convaincu d’acheter un livre documentaire sur le cinéma, je me tourne du côté des romans dans l’espoir que l’un d’eux aborde de près ou de loin la question du cinéma.

J’ai déjà eu l’occasion d’évoquer certains de ces romans, qui ne sont jamais très éloignés de la réalité historique – soit qu’ils s’inspirent, sans le dire directement, d’un personnage ayant réellement existé (Le Dernier Nabab, Le Livre des illusions, Un sang d’aquarelle…), soit qu’ils imaginent la vie ou l’apparition au sein de leur fiction, d’une célébrité (L’Homme intérieurBlonde, Le théorème Almodovar, Une Année studieuse).

L’Année des volcans : destins romancés

Le livre sur lequel mon choix s’est arrêté mi-janvier est donc un roman, œuvre d’un auteur français, et qui choisit d’imaginer la rencontre et le scandale causé par un triangle amoureux bien connu des cinéphiles, à savoir Anna Magnani, Roberto Rossellini et Ingrid Bergman.

L'année des volcans

L’auteur est François-Guillaume Lorrain, qui avait publié Les Enfants du cinéma, recueil de témoignages auquel j’avais consacré une critique l’année dernière.

Son roman paru en janvier 2014, L’Année des volcans, est tout aussi passionnant, et il y étudie le phénomène volcanique sous toutes ses formes : géologique, amoureux, cinématographique, et psychologique.

Triangle amoureux, 1949

Petit rappel pour ceux qui ne seraient pas très familiers du cinéma italien – et mondial – de l’immédiate après-guerre :

Roberto Rossellini. Source : Wikipédia

Roberto Rossellini. Source : Wikipédia

En pleine reconstruction, l’Italie a été le berceau d’un mouvement cinématographique dont Roberto Rossellini a été l’un des principaux représentants : le néo-réalisme, avec une œuvre phare, Rome ville ouverte, dans laquelle jouait une comédienne devenu le symbole de Rome par excellence, la brune flamboyante Anna Magnani. Elle était également la maîtresse de Rossellini.

Anna Magnani. Source : Allociné

Anna Magnani. Source : Allociné

Rome ville ouverte a connu un immense succès, jusqu’aux Etats-Unis, où une star au sommet de sa gloire, Ingrid Bergman, l’une des égéries d’Hitchcock, y a vu ce qu’elle souhaitait désormais comme cinéma.

Ingrid Bergman. Source : Wikipédia

Ingrid Bergman. Source : Wikipédia

Dans un Hollywood aux studios et aux producteurs tout puissants, et dans une Amérique enfermée encore dans le conformisme et les préjugés, Ingrid Bergman est une femme mariée et mère de famille, mais aussi l’incarnation cinématographique de Jeanne d’Arc. Elle représente, pour les tenants de la vertu, qui étranglent le cinéma avec une censure impitoyable, une arme redoutable contre la débauche et l’immoralité.

C’est dire quel acte de courage elle accomplit en envoyant à Rossellini une lettre de cette teneur :

« Si vous avez besoin d’une actrice suédoise qui parle très bien l’anglais, qui n’a pas oublié son allemand, qui n’est pas très compréhensible en français et qui, en italien, ne sait dire que ti amo, je suis prête à venir faire un film avec vous. »

Et c’est dire quel scandale elle suscite en devenant la maîtresse de Rossellini sur le tournage de Stromboli.

Symbolique du volcan

Dans L’Année des volcans, François-Guillaume Lorrain fait s’affronter trois volcans, le passionné et manipulateur Rossellini, la brune explosive Anna Magnani, et l’éthérée Ingrid Bergman. Chacun prend tour à tour la parole, tout à sa quête de liberté et d’épanouissement artistique.

Et bien-sûr, que serait une Année des volcans sans la confrontation de deux tournages ayant eu lieu sur les îles éoliennes, proches du volcan Stromboli, l’un sous la direction de Rossellini, et avec Ingrid Bergman, Stromboli, terre de Dieu, l’autre sous la direction de Dieterle, avec Anna Magnani, Vulcano.

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Car Stromboli, promis à l’origine à Anna Magnani, fut finalement l’ode rossellinienne à la beauté pure et sans artifices de Bergman, dans le chaos d’une terre aride et frustre, éloignée du glamour rassurant des studios hollywoodiens.

Magnani répondra avec Vulcano, dirigé par Dieterle, et tourné en même temps sur une île voisine, dans un climat d’espionnage et de rivalité permanente avec l’équipe de Stromboli.

Voyage en Italie, et ailleurs…

La quatrième de couverture du roman nous promet une histoire pleine de « bruit et de fureur ». Promesse tenue, et de loin ! Sans exhibitionnisme, sans voyeurisme, l’auteur nous amène presque à voir dans ces personnages réels, Rossellini, Bergman, Magnani, des êtres complètement issus de son imagination.

Il restitue de manière troublante le cinéma d’après guerre, un Hollywood où Bergman fait l’objet d’une pré-chasse aux sorcières, et où tout est codifié, réglé, contrôlé afin d’engendrer le plus d’argent possible, et un cinéma européen renaissant, empreint d’indépendance financière et artistique.

stromboli

Superbement écrit, il plaira tout autant à ceux qui recherchent un bon roman qu’aux cinéphiles les plus chevronnés. Indifféremment, il donnera envie de voir ou de revoir les chefs d’œuvre du cinéma italien et les films où apparaît Ingrid Bergman. Quelques suggestions :

Cinéma italien

  • Padre padrone, des frères Taviani, primé au Festival de Cannes l’année où Rossellini en était le président (1977), et très peu de temps avant sa disparition. L’histoire austère et brutale d’un jeune berger sarde qui tente de s’instruire et d’échapper à l’autorité de son père (inspiré d’une histoire vraie).
  • Fellini Roma (1972). Mon film préféré de Federico Fellini, une évocation de Rome, au début du 20ème siècle. La scène de découverte d’une fresque antique par les ouvriers du métro est magnifique. Et Anna Magnani fait une apparition dans ce film fabuleux, lançant au réalisateur « Va donc te coucher, Federico, il est tard ».
  • Cinema paradiso (1989) de Giuseppe Tornatore, un hommage au cinéma italien, mais surtout au cinéma tout court, entre la fin des années quarante – cinéma hollywoodien en pleine gloire et cinéma européen renaissant – et les années quatre-vingt (triomphe de la télévision et fermeture des cinémas). Le spectateur suit l’enfance et l’adolescence de Toto, devenu cinéaste. Un film magnifique, poignant, avec des acteurs impeccables.

Ingrid Bergman

  • On peut difficilement choisir un rôle à retenir dans sa filmographie pré-rossellinienne. Entre Casablanca, où elle est merveilleuse, face à Humphrey Bogart dont elle illumine le regard, et La Maison du Docteur Edwardes, où dirigée par Hitchcock, elle tente de soigner un Gregory Peck amnésique dont elle est tombée amoureuse, difficile de trancher ! À moins que l’on s’arrête finalement aux Enchaînés, histoire d’espionnage, une nouvelle fois orchestrée par Hitchcock, et où c’est Cary Grant qui succombe à son charme.

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  • De la période rossellinienne, je recommande vivement Voyage en Italie, avec George Sanders. L’histoire mélancolique d’un couple sur le point de rompre, à travers les étapes de leur voyage.
  • Enfin, plus tardivement, je n’ai pas de souvenir assez récent de Sonate d’automne, l’un de ses derniers grands rôles, dirigé par Ingmar Bergman, pour pouvoir en parler de manière juste. Je me contenterai de signaler son rôle dans Le Crime de l’Orient-express, de Sidney Lumet, pour lequel on lui a attribué un Oscar – l’un des trois de sa carrière – et où elle donne la réplique, entre autres, à Albert Finney, Lauren Bacall, et Sean Connery.

À noter que la comédienne a co-signé une autobiographie, Ma Vie, publiée en 1980 aux éditions Fayard, deux ans avant sa disparition.

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