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Représentation(s) de l’information

J’ai eu l’idée de cet article en partant d’un constat personnel très simple : j’aime les cartes heuristiques et les nuages de tags. Pas seulement parce que ce sont de bons outils de préparation et d’aide à la recherche ni parce que c’est à la mode, mais aussi parce que j’aime bien leur rendu visuel et ce qui les motive en tant qu’outils : la représentation de l’information sous une forme naturelle (arbre, nuage) ou géographique (carte, itinéraire fléché).

Définitions

Commençons par un petit rappel wikipédien de ce que sont les cartes heuristiques et les nuages de tags. Ce n’est pas très folichon ni très original, mais je n’ai pas trouvé de meilleures définitions et les sites référents – CRDP, etc. – renvoient vers ces articles.

1°) Nuages de tags :

Le nuage de mots-clés (plus rarement nuage de mots-clefs ou nuage de tags ; tag cloud, word cloud oukeyword cloud en anglais) est une représentation visuelle des mots-clefs (tags) les plus utilisés sur un site web. Généralement, les mots s’affichent dans des polices de caractères d’autant plus grandes qu’ils sont utilisés ou populaires. (source : Wikipédia)

2°) Carte heuristique :

Une carte heuristique (ou carte cognitivecarte mentalecarte des idées, etc.) ou, dans les pays anglo-saxons et usuellement, mind map, est un schéma, calqué sur le fonctionnement cérébral, qui permet de représenter visuellement et de suivre le cheminement associatif de la pensée.

Cela permet de mettre en lumière les liens qui existent entre un concept ou une idée, et les informations qui leur sont associées.

La structure même d’une Mind Map est en fait un diagramme qui représente l’organisation des liens sémantiques entre différentes idées ou des liens hiérarchiques entre différents concepts.

À l’inverse du schéma conceptuel (ou « carte conceptuelle », concept map en anglais), les mind maps offrent une représentation arborescente de données imitant ainsi le cheminement et le développement de la pensée. (source : Wikipédia)

Je ne vais pas rentrer dans des considérations d’ordre sémiologique, pédagogique ou technologique pour approfondir ces définitions, cet article étant simplement un prétexte pour étudier une sorte de cartographie littéraire – je vais m’expliquer là-dessus – et donner des exemples personnels de mise en pratique.

Des mots et des lieux – Noms de pays : le nom / Noms de pays : le pays.

Pourquoi j’aime les cartes heuristiques et les nuages de tags ? Parce que j’aime les mots, faire joujou avec, étudier les champs lexicaux, les étymologies, et comme le rappelle ma chère thésarde, en bonne littéraire que je suis, les figures de style : toutes ces métaphores, prosopopées, chleuasme, oxymore, zeugme, et autres synecdoques.

Ensuite, parce que ces deux outils font appel à un imaginaire littéraire et philosophique qui nous entraîne de la carte du Tendre aux cartes de la Terre du milieu, en passant par des dédales proustiens de noms et de lieux.

À ce propos, je vous recommande le magnifique Dictionnaire des lieux imaginaires, du grand Alberto Manguel et de Gianni Guadalupi. Si vous voulez voyager de l’Aiguille creuse d’Arsène Lupin jusque à la Zénobie, en vous arrêtant à l’abbaye de Thélème, ou dans la forêt de Brocéliande, ce livre est fait pour vous.

Dictionnaire des lieux imaginairesMais revenons brièvement à nos exemples :

  • La carte du Tendre est une représentation topographique des sentiments amoureux élaborée au 18e siècle par Mlle de Scudéry dans la Clélie, et elle préfigure complètement les schémas heuristiques.

Carte_du_tendre

  • Dans À la recherche du temps perdu, Proust passe son temps à jouer avec les noms et avec les lieux. Il aime les fabriquer : il invente des noms propres, des noms de lieux, il s’amuse de leurs symétries et de leurs résonances. Le premier volume se nomme Du côté de chez Swann, le troisième Le Côté de Guermantes. À l’intérieur du Coté de chez Swann, on trouve la partie : «Noms de pays : le nom», quand dans le 2e volume, À l’ombre des jeunes filles en fleurs, on trouve : «Noms de pays : le pays». Dans l’Espace proustien, Georges Poulet évoque ce lien indéfectible qui unit noms et lieux :

Le nom est donc simultanément chose individuelle et locale. Il est nom de pays au même titre qu’il est nom de personne et nom de famille. Mais il est plus encore. Sous la forme d’un de ces phénomènes dont l’on use pour transporter les réalités objectives dans le monde mental, il est cette entité topologique inédite (issue de la fusion d’un site réel avec l’image d’une personne ou l’histoire d’une famille), qui est un lieu irréel, puisqu’il n’a pas sa place dans l’étendue externe, mais subjectivement réel, puisque situé dans les espaces de l’esprit. (p.46)

Sur la construction de la Recherche et sur la fabrication des noms et des lieux, je vous recommande ce texte de Georges Poulet, et Proust et le roman, de Jean-Yves Tadié, aux éditions Gallimard, collection Tel.

  • Enfin, en ce qui concerne Tolkien, lorsque l’on se souvient qu’il a créé un univers total, aussi bien avec son histoire, sa géographie, sa sociologie et ses langues, et lorsque l’on énumère dans sa tête Gondor, Mordor, Eriador, Rohan, Lothlorien, Comté, Fondcombe… cet espace devient à la fois linguistique, poétique et géographique.

Terre du milieu 3e age

Voilà pourquoi j’aime les cartes heuristiques : parce qu’elles se rattachent pour moi à un univers, à un espace exclusivement littéraire, beaucoup plus amusant que la géographie physique, avec laquelle j’ai toujours eu des soucis.

Applications professionnelles

Au-delà de ces considérations littéraires, il m’est arrivé d’utiliser les cartes heuristiques durant des séances pédagogiques, en particulier l’année dernière, en travaillant avec les élèves sur l’identité numérique :

Juliette Filiol, professeur documentaliste - 2011/2012

Juliette Filiol, professeur documentaliste – 2011/2012

Mais ce que je préfère, en ce moment, c’est préparer ces séances en réalisant des cartes, pour déterminer les ressources dont auront besoin les élèves et les localiser (en violet, les ressources disponibles). C’est surtout la formation que j’ai suivie il y a peu qui m’a donné l’idée de ces exploitations. Voici une carte pour préparer à une séance de défi lecture (classes de sixième) autour du texte Ariane contre le Minotaure :

Juliette Filiol - professeur documentaliste - 2012/2013

Juliette Filiol – professeur documentaliste – 2012/2013

Et voici une carte que j’ai réalisé pour préparer les recherches d’élèves de cinquième durant la lecture de L’Ile au trésor de Stevenson :

Juliette Filiol - professeur documentaliste - 2012/2013

Juliette Filiol – professeur documentaliste – 2012/2013

Chacune de ces cartes a ensuite donné lieu à un jog réalisé sur Jog the web, pour guider les élèves dans leurs recherches sur Internet :

  • Ariane contre le Minotaure : recherches axées sur la mythologie et la civilisation ;
  • L’Ile au trésor : recherches de vocabulaire (mer, piraterie, aventures) avec des approfondissement sur le roman et sur l’auteur.

Enfin, même si je les ai beaucoup moins abordés que je ne l’avais annoncé, voici un nuage de tags réalisé par le générateur Wordle, et qui me permet de voir les notions que j’utilise le plus lorsque je publie des articles sur Cinephiledoc :

Nuage de tags blog

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À quoi rêvent les écrivains ?

Parce que le dernier article de Eva la thésarde sur les titres de romans m’a bien fait rêver et m’a inspirée, parce que c’est férié et qu’à défaut d’un vrai printemps, on peut l’imaginer, parce que j’ai passé le week-end au festival «Trolls et légendes» de Mons, et parce qu’une petite conversation anodine peut donner une bonne idée d’article…. parce que, parce que, parce que… bref : petit interlude littéraire.

Dickensdream

Situation

Figurez-vous un repas dans un restaurant… pas le restaurant classe, pas le petit bistrot, ni le kebab, mais le restaurant de chaîne, sans citer de marque. Au détour de la conversation, sans crier gare, arrive le sujet littéraire : l’univers des écrivains, terme souvent étudié et qui recouvre tout un tas de thèmes éclectiques – contexte, environnement social, familial et culturel, personnages et sujets de prédilection, vision du monde.

Non, pour une fois, mon titre pose exactement la question qui m’intéresse : à quoi rêvent les écrivains ? Ni le rêve façon Martin Luther King, ni le rêve éveillé de l’imagination ou de l’inspiration qui parfois se personnifie dans un être plus ou moins réel ou fictif (Cassandre, Elsa et autres muses), ni l’hallucination due à des substances plus ou moins licites – opium des uns, absinthe ou mescaline des autres…

Parfois, il arrive, lorsqu’on lit certains écrivains, qu’au-delà de la question admirative à la limite de la jalousie «Comment fait-il pour écrire comme ça ?», on parvienne à la question suivante : «De quoi a-t-il rêvé la nuit pour écrire ça ?»

Contrairement à ce que l’on pourrait penser, il ne s’agit pas de l’interrogation méprisante et plus gentiment tournée «Bon sang, mais le gus, il s’est shooté à quoi ?» Le monde imaginé nous paraît tellement riche, tellement démesuré, kaléidoscopique, que l’on se demande bien à quoi ressemble le sommeil de l’auteur : est-ce un insomniaque, un animal nocturne, combien d’heures dort-il par nuit ? compte-t-il les moutons ? à quoi ressemble sa parure de lit ? a-t-il une tendance aux rêves ou aux cauchemars ? Et évidemment, ces questions plus ou moins loufoques ne s’attendent à aucune réponse scientifique, psychologique ou neurologique.

Bien entendu, la question pourrait être élargie à d’autres univers artistiques, peinture, musique, cinéma

Comme ce billet est un petit «Hors-série», que c’est férié, et que je suis flemmarde aujourd’hui, je ne donnerai que les quelques exemples des écrivains qui m’ont le plus intriguée.

Quels rêveurs pour quelles oeuvres ?

Peut-on classer les rêves des écrivains ou les possibilités de rêves, à partir de l’oeuvre qu’ils ont suscitée ? Bien-sûr, on pourrait trouver des rêveurs urbains, des rêveurs hallucinés, des rêveurs linguistiques, des rêveurs paysagers.

Pourquoi ai-je l’impression que Proust devait rêver de choses immenses dont il était cependant capable de voir le moindre détail ? Un rêveur de la cathédrale et du vitrail ? Sans doute parce qu’il a écrit ces lignes :

Ma gondole suivait les petits canaux ; comme la main mystérieuse d’un génie qui m’aurait conduit dans les détours de cette ville d’Orient, ils semblaient, au fur et à mesure que j’avançais, me pratiquer un chemin, creusé en plein coeur d’un quartier, qu’ils divisaient en écartant à peine, d’un mince sillon arbitrairement tracé, les hautes maisons aux petites fenêtres mauresques ; et comme si le guide magique eût tenu une bougie entre ses doigts et m’eût éclairé au passage, ils faisaient briller devant eux un rayon de soleil à qui ils frayaient sa route. (Albertine disparue)

Pourquoi suis-je tentée de penser que Lewis Carroll ou Carlos Ruiz Zafon sont davantage des rêveurs labyrinthiques, qui rêvent leurs univers comme des constructions absurdes (elles me rappellent les illusions d’Escher) et vertigineuses, vertigineuses au niveau du sens pour Lewis Carroll, vertigineuses au niveau de l’espace pour Zafon ?

Dans l’univers de ce dernier, la ville est omniprésente, non comme décor, mais comme créature presque vivante. Tout prend vie chez Zafon, encore plus que les êtres humains. Les objets s’animent, les jouets mécaniques se révoltent. C’est le règne des ruelles obscures, des automates et de l’ombre, un univers à mi-chemin entre Faust et les contes d’Hoffmann.

Le plus souvent Zafon pourrait être considéré comme un rêveur urbain. Barcelone est sa ville natale, il en rêve chaque recoin, la reconstitue avec une minutie impressionnante, la transpose dans chaque ville que ses personnage vont côtoyer et dans laquelle ils vont se perdre, corps et âme.

Mais c’est surtout un rêveur de l’inquiétante étrangeté. Ce sont ses livres qui se rapprochent le plus de ce qu’est véritablement le rêve pour l’être humain : le souvenir d’un univers familier mis en désordre. La confusion des lignes entre le quotidien et l’absurde. Le mécanisme bien établi de la logique et de la tranquillité qui se détraque dans les remous du cauchemar.

Rêveurs d’univers

Certains rêveurs et certains écrivains ne font que rêver le monde, un monde à leurs propres dimensions mais qui restent commun – du moins à ses fondations – au monde des autres hommes. D’autres vont l’inventer.

À l’image d’Inception, ces rêveurs sont des architectes : ils construisent, façonnent un autre monde, dans lequel ils plongent le lecteur. Ils bâtissent des villes, écrivent une histoire, inventent même une langue, s’interrogent sur la géographie et la sociologie de leur monde. Les deux exemples qui me parlent le plus, comme rêveurs architectes, sont J.R.R. Tolkien et George R.R. Martin, le plus abouti étant Tolkien, qui a créé plusieurs langues et qui a raconté la cosmogonie (création) de son monde.

Rêveur total. Rêveur aussi bien des villes que des campagnes, des climats et des reliefs, de la faune et de la flore, des hommes et des créatures, de l’histoire et des gouvernements, des religions et des langues. C’est ce qu’est Tolkien. C’est ce qu’est Martin. Deux rêveurs absolus qui n’en finissent pas de travailler, comme un joailler fabrique un bijou, le monde qu’ils nous offrent.

Tout ça pour dire qu’on se demande bien à quoi pouvait rêver la nuit le créateur des hobbits, des elfes et de Sauron, du Gondor et du Mordor, de la Lothlorien et de Galadriel ?

À quoi peut bien rêver l’explorateur de Westeros et de Essos, du Mur et de ce qui est au-delà, des Sept couronnes, des Dothrakis, de Qarth et de Braavos ?

Quitte à ne pas pouvoir répondre à la question, on peut toujours se consoler en lisant le très beau livre de Edouard Kloczko sur l’univers elfique de Tolkien, La grande encyclopédie des elfes, et se plonger dans la saison 3 de Game of thrones !

Post-scriptum

Quant au prochain article, il montrera à quel point un univers d’auteur peut sembler vertigineux et erratique lorsqu’il s’intéresse à des êtres mythiques du cinéma… et sur ces paroles pleines de clarté, je vous laisse, j’ai des chocolats à finir !

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