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Couturiers, vampires, manteaux, Greta Garbo

Après un mois de janvier bien occupé, voici le premier compte-rendu de lecture de 2016.

De Hans Gruber à Severus Snape

J’avais d’abord jeté mon dévolu sur un livre dont la sortie était annoncée pour la mi-janvier, puis reculée à début février…

Fidèle à mon habitude, j’ai fouillé les rayons cinéma, les rayons romans, farfouillé les rubriques « Nouveautés » et « Prochaines sorties » sur Internet. Bien-sûr, j’aurais pu trouver mon bonheur si j’avais voulu parler de Michel Galabru ou de David Bowie… mais non.

Car si j’ai eu de la peine d’apprendre la disparition du premier et du deuxième, c’est celle d’un troisième qui m’a le plus touchée. Et des livres sur Alan Rickman, il y en a tout de même beaucoup moins, si jamais il y en a, et ils sont beaucoup moins faciles à trouver.

Néanmoins, je profiterai tout de même de ce début d’article pour un petit hommage à Severus Snape, au colonel Brandon, au shérif de Nottingham, au Metatron, à Harry dans Love Actually (tiens je ne me souvenais même pas que son personnage s’appelait Harry), et bien entendu, the last but not the least, à Hans Gruber.

Du côté des éditions poche

Finalement, n’ayant rien trouvé dans les nouveautés cinéma, romans, science-fiction, policiers… qui retienne mon attention, c’est dans les formats poche qu’un titre semblait prometteur.

Le Manteau de Greta Garbo, de Nelly Kaprièlian, est d’abord sorti en 2014 aux éditions Grasset & Fasquelle, et à l’origine, je ne l’avais pas remarqué, ou comme le dit si bien André Dussolier dans Mon petit doigt m’a dit, « J’ai dû le remarquer sans remarquer que je le remarquais… »

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L’édition poche de cet ouvrage est parue aux éditions J’ai Lu, en décembre 2015. Ce n’est pas tant le titre, que la couverture, qui m’a intriguée : une image de Garbo dont on ne distingue que la moitié, et encore, sur fond noir, avec de l’autre côté, une sorte de triangle abstrait aux rayures qui semblent rappeler celles de ses vêtements.

Quant à ces vêtements, ils se résument à un manteau assez strict, qui évoque davantage les tailleurs masculins, que les robes glamour portées par les actrices de l’âge d’or hollywoodien.

Greta Garbo, livres et films

De Greta Garbo, j’ai surtout vu les films de sa période parlante, cette courte période qui a précédé les longues années de silence, après 1941 et son dernier film, La Femme aux deux visages. J’ai donc vu, avec Greta Garbo, Grand Hôtel, La Reine Christine, Marie Walewska, et Ninotchka.

Mes préférés étant La Reine Christine et Ninotchka, en attendant de voir les autres… Tout a déjà été dit, spéculé, imaginé, fantasmé sur Garbo, et il est inutile d’en dire plus, en se perdant dans des « Elle est comme si, elle est comme ça, un mystère, un sphinx, une énigme, etc. »

Mais j’avoue que je ne peux pas résister : lorsqu’un film ou un livre tente de s’attaquer à la « tour d’ivoire » de Garbo, je vais voir de plus près ce qui en retourne.

Il y a quelques années déjà j’avais vu à la Cinémathèque l’un des films les moins connus, je pense, de Sidney Lumet, À la recherche de Garbo (Garbo talks), film réalisé de son vivant, où un jeune homme tente d’exaucer le souhait de sa mère mourante en faisant venir Garbo à son chevet.

Le film mêle d’une manière incroyable le burlesque et l’émotion et cela aurait été un vrai tour de force que Garbo accepte d’y faire une apparition… L’a-t-elle vu seulement ?

Sidney Lumet la fait également apparaître indirectement dans Le Crime de l’Orient-Express. Il fait dire à Hercule Poirot, en face de Mrs Hubbard, incarnée par Lauren Bacall, une réplique sur la divine Greta Garbo, qui voulait qu’on la laisse seule… dans un film dont l’action est censée se dérouler au moins 6 ans avant sa retraite cinématographique.

Quant aux livres, ma bibliothèque, avec Le Manteau de Garbo, en compte désormais un troisième. Le premier est un « beau livre »qui rassemble surtout des photographies de tournage et promotionnelles.

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Le second, j’en avais fait la critique à sa sortie, est l’un de mes plus beaux souvenirs de lecture cinéphile : il s’agit du Renoncement, de René de Ceccatty. Il avait été l’occasion pour moi de croiser, une fois de plus, documentation et cinéma en parlant du bruit et du silence info-documentaires…

Fantasmer et fétichiser Garbo

Quant au livre de Nelly Kaprièlian, on aurait toutes les peines du monde à le restreindre et à le définir. Garbo n’en est pas le personnage principal, comme elle l’était, de toute son absence écrasante, dans Le Renoncement. Tout au plus y fait-elle, en chair et en os, quelques apparitions furtives. Et pourtant, et c’est bien le mot, elle vampirise tout le texte de l’auteur.

Ce n’est pas une biographie, loin de là, ce n’est pas non plus une évocation de l’époque glorieuse d’Hollywood. Ce n’est pas, pour l’auteur, une autobiographie, elle y parle alternativement d’elle à la première et à la troisième personne, si bien que l’on n’est jamais sûr que ce soit réellement d’elle dont elle parle…

D’ailleurs, si je choisis de ne pas en savoir davantage sur Nelly Kaprièlian, si je décide de me contenter juste de ce qu’elle écrit, le narrateur, qu’il passe du Je au Elle, me glisse tout autant des mains.

Le seul point de repère que j’ai, c’est celui que l’auteur me donne, pour ce qu’il vaut :

(…) ce texte que je suis en train d’écrire est un corps hybride composé des textes, films, vies des autres, où je n’en finis pas de me retrouver, labyrinthe qui me constitue, puzzle qui prend forme et forme mon autoportrait. (p.141)

Quel est le point de départ de l’histoire ? Garbo, évidemment. Rien n’est plus vrai et rien n’est plus faux. Le point de départ et le point d’arrivée de l’histoire, c’est un manteau rouge sang, que l’auteur – ou du moins la narratrice – achète en 2012 dans la vente aux enchères qui disperse les vêtements et objets de Greta Garbo.

Tout se mêle et se démêle, se coud, se découd et se recoud depuis, et avec ce manteau. Il est le très mince fil d’Ariane qui permettra au lecteur de suivre (ou non) l’intrigue, et de se perdre dans une galerie de vêtements, de costumes, d’accessoires et de masques.

Car c’est tout ce qui compte dans cet univers : le vêtement qui protège, donne forme, déforme et dévore. Il dévore la vie de la narratrice, il dévore le texte et lui donne cette forme hybride, entre roman, biographie, autobiographie, essai, pensées et science-fiction.

On tente d’y croiser une Garbo qui s’échappe, mais on y croise aussi Frankenstein, Dracula, Fantomas, Audrey Hepburn, des punks, des grands couturiers, Arletty, Emma Peel, Judy Garland, Marlène Dietrich, ou encore David Bowie dans tous ses costumes et dans tous ses personnages.

Tous ceux qui se sont créés un masque et un costume, tous ceux qui se sont transformés en beaux monstres.

On y lit (ou on y relit) du coup Bram Stoker, Mary Shelley, Oscar Wilde, Huysmans, Proust, et on y découvre des citations, rassemblées par l’auteur, dans ce texte qui devient à chaque page un peu plus le costume d’Arlequin, de ceux qui ont un jour expliqué ce que le vêtement signifiait pour eux.

Mode, carapace, artifice

Je ne fais pas partie des personnes fascinées par l’univers de la mode. Lorsque je regarde, par hasard, un défilé, je me demande qui peut bien porter ça et pourquoi les mannequins ne sourient jamais. Remarques de profane, certainement.

Mais j’aime les costumes de cinéma, et j’ai aimé les évocations dont est ponctué l’ouvrage de Nelly Kaprièlian : la robe noire d’Audrey Hepburn dans Diamants sur canapé, avec son interminable fume-cigarette, les tenues tantôt sexy, tantôt sportives d’Emma Peel dans Chapeau melon et bottes de cuir, et l’ombre lointaine de Garbo, comme un grand oiseau – sphinx, qui surplombe toute l’élégance du 20e siècle.

J’ai repensé à son petit chapeau dans Ninotchka, à sa robe blanche toute simple au bal de l’empereur dans Marie Walewska, à son costume de cavalier dans La Reine Christine

J’ai repensé au musée du cinéma de la Cinémathèque française, aux costumes des expositions temporaires, aux robes de Scarlett O’hara dans Autant en emporte le vent, aux robes couleur du temps, de la lune et du soleil dans Peau d’âne, à la longue robe mauve de Karin Dor dans L’Étau, qui se disperse comme un corolle, à la robe rouge de Fanny Ardant dans Huit femmes, au Diable s’habille en Prada, à Lauren Bacall dans La Femme modèle, et à toutes les actrices hitchcockiennes.

Et je crois que, sans s’intéresser à la mode, ce n’est déjà pas si mal !

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Le bruit et le silence : Greta Garbo

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Bruit et silence

Aucune comédienne de cinéma n’incarne mieux le bruit et le silence (documentaires) que Greta Garbo. Comme toute personnalité, et comme tout être humain, Greta Garbo est un document : l’être est la feuille vierge sur laquelle la vie et l’oeuvre, parfois se confondant, parfois se séparant, écrivent. L’être choisit la façon de s’auto-documenter et de documenter les autres sur lui-même.

Or, Greta Garbo est l’exemple parfait – et que pourrait choisir à l’exclusion de tout autre, le documentaliste cinéphile – du bruit et du silence documentaires. Silence, parce qu’elle a choisi justement de ne rien dévoiler d’elle-même en dehors du cercle restreint et hermétiquement clos de la vie privée. Si elle a participé, de sa propre personne, à la construction de son « mythe » hollywoodien et cinématographique, elle l’a peut-être renié par la suite, en tout cas elle a cessé de le faire apparaître ou de l’évoquer. Elle a juste fait en sorte, bon gré mal gré, qu’il lui survive.

Bruit documentaire, parce que ce qu’elle n’a pas dit elle-même, ce qu’elle a tu, caché ou renié, d’autres se sont chargés de l’écrire à sa place. Elle ne s’est pas auto-documentée, si ce n’est en ressassant le passé et en devenant malgré elle l’objet d’un fétichisme pré et post-mortem. Et tout a été dit, suggéré, inventé, exagéré. On lui a prêté des vies, des pensées, des liaisons, des intentions que, si elle les a eues, elle n’a jamais confirmées ni infirmées. Passive, indifférente, méprisante ou écoeurée, elle a laissé les journaux, les mémoires, les autobiographies, les biographies, les articles, la publicité : bref, le mensonge et l’exagération, lui glisser dessus comme l’eau sur les écailles d’un beau poisson. Ce n’est plus un bruit, c’est un vacarme assourdissant.

L’ébauche du mystère

Qu’elle qu’elle ait pu être, elle s’est échappé à elle-même et elle nous échappe. Elle est un mythe et un mystère, mais ni elle-même, ni ses films, et encore moins ceux qui la mentionnent, s’en souviennent, ses biographes, tous ceux qui ont approché de près ou de loin sa vie ou son oeuvre, aucun d’entre eux n’a pu le comprendre. L’ébaucher, peut-être ; le comprendre jamais.

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Dans ses Mythologies, en 1957, soit plus de dix ans après le dernier film de Garbo et plus de trente ans avant sa mort, Roland Barthes consacre un article au « Visage de Garbo » et effleure le mythe :

« Son surnom de Divine visait moins sans doute à rendre un état superlatif de la beauté, que l’essence de sa personne corporelle, descendue d’un ciel où les choses sont formées et finies dans la plus grande clarté. Elle-même le savait : combien d’actrices ont consenti à laisser voir à la foule la maturation inquiétante de leur beauté. Elle, non : il ne fallait pas que l’essence se dégradât, il fallait que son visage n’eût jamais d’autre réalité que celle de sa perfection intellectuelle, plus encore que plastique. L’Essence s’est peu à peu obscurcie, voilée progressivement de lunettes, de capelines et d’exils ; mais elle ne s’est jamais altérée. »

Barthes effleure le mythe ; René de Ceccatty le dissèque. Dans son récit biographique Un renoncement, paru en mars 2013 aux éditions Flammarion, il n’en finit pas de chercher Garbo, un peu à la manière dont Visconti disait chercher la Callas : « Je voudrais te découper en morceaux pour essayer de voir, de comprendre ce qu’il y a dans ta voix ». Extrême, mais réel.

Renoncement et ressassement : le mythe passé au crible.

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L’auteur raconte Garbo, à travers un seul projet avorté : après un triomphe muet, puis parlant, après une filmographie qui ne s’est finalement étalée que des années 20 aux années 40, et qui a compté des merveilles telles que La Reine Christine ou Grand Hôtel, l’adaptation de La Duchesse de Langeais, le roman de Balzac, devait marquer le retour de Garbo au cinéma en 1949.

Ce retour n’a jamais eu lieu. Après 1949, c’est quarante ans de silence, de deuil – au sens de Freud dans Deuil et mélancolie « le passé qui ne passe pas » – qui vont occuper le vide cinématographique et le manque ressenti par les cinéphiles et les fétichistes. Et ce sont ce silence, ce deuil, ce vide et ce manque qui occupent l’espace du livre, qui l’écrasent.

Un renoncement ne suit aucune trame chronologique. C’est un portrait par touches et en continuels allers-retours. C’est une succession d’évocations, parfois confinant au vertige, et qui n’est expliqué par l’auteur qu’à la toute fin :

« J’ai opéré de façon cyclique, usant d’échos et de réminiscences ; et voulu, en partant de cet épisode crucial de sa vie qui est comme une rencontre avec ses propres limites, comprendre le processus même de la disparition de cette comédienne »

Les images se succèdent donc en désordre, un mille-feuilles d’impressions et d’instantanés, si bien que le lecteur s’y perd : qu’a-t-on déjà lu ? Que va-t-on lire ou relire ? Que découvre-t-on ? Le livre est exactement comme un film dont on ne verrait que les rushes, les scènes non conservées se superposant au résultat final et le saturant de leurs obsessionnelles présences.

Pour cette raison, le livre décourage. Parfois il nous tombe des mains. Pour les mêmes raisons, cependant, il fascine : c’est un magnifique portrait de Garbo en ombres chinoises, et cependant sans complaisance, voire même cruel à certains endroits.

« L’opalescence du teint qui captait chaque rayon et le réfractait et la richesse de la palette d’expressions rendaient passionnant et d’une sensualité embarrassante chaque gros plan. Garbo avait un réseau musculaire sous la peau de son visage qui lui permettait, avec une stupéfiante vivacité, de changer d’humeur visible, angoisse, étonnement, ironie, douleur, joie, sympathie, épouvante, en quelques fractions de seconde. »

Un portrait proustien de fuites, de facettes et de références.

Garbo, son univers et son époque, ainsi que La Duchesse de Langeais (dernier projet avorté) sont les clefs du livre de René de Ceccatty. Le livre n’est pas accessible à ceux qui n’ont pas une vague idée de tout cela et qui ignorent Garbo, créature moitié réelle (et encore), moitié mythique :

« Elle est le cinéma, c’est-à-dire l’image et le mouvement, le temps, passager et éternel, mémorieux et oublieux, oublié et inoubliable, une histoire sans fin. »

Le mythe fascine, la femme qu’on aperçoit dérange, entre fuite et confusion avec les personnages qu’elle a incarnés, entre recherche d’autrui et agoraphobie, entre refoulement et spontanéité, entre asexualité et hyper-sensualité, entre dépression et narcissisme. Les quatre cents pages qui rythment cette fréquentation épuisent et ressemblent à un cambriolage.

A l’issue de ce livre un et multiple, il ne nous reste qu’un vertige, une sensation étrange faite d’admiration, de compassion, de nostalgie et d’effroi, qui donne envie de se replonger dans cette Duchesse de Langeais qui a manqué à Garbo ou que Garbo a manqué, et qui donne envie de tout voir ou revoir, en particulier :

  1. Ninotchka (1939) de Ernst Lubitsch. Quoi qu’en puisse dire René de Ceccatty, qui visiblement ne porte pas le film dans son coeur, elle y est merveilleuse dans cette comédie d’espionnage qui critique le système soviétique.
  2. Marie Walewska (1937) de Clarence Brown. Le film raconte la rencontre de Napoléon (Charles Boyer) et de son amante polonaise. La seule scène de l’apparition de Garbo est inoubliable.
  3. La Reine Christine (1933). Le seul, l’unique, s’il n’en reste qu’un. Elle y incarne une Christine de Suède envoûtante même si très éloignée de la réalité historique.

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