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Jeux de mains, jeux de cinéma

Après un été à parler d’Europe au cinéma et de #docenvacances, voici à nouveau un compte-rendu de lecture cinéphile.

Le livre (ou plutôt les livres) dont je vais vous parler ce mois-ci, m’ont permis d’attendre patiemment le retour de Blow Up après sa pause estivale.

À nouveau encensons Blow Up

J’en ai déjà abondamment parlé, et ceux qui me suivent sur Twitter savent que tous les mardis soir, je guette les dernières vidéos de Blow Up. Chaque semaine j’attends avec impatience le Top 5 ou les Bio express.

Donc, pour ceux qui ne connaissent pas, c’est quoi Blow Up ?

(et pour ceux qui connaissent, vous allez comprendre dans quelques paragraphes pourquoi j’en parle à nouveau)

Blow Up, ce sont 2 à 4 vidéos par semaine, de différents formats et dont très vite le cinéphile, amateur ou confirmé, ne pourra plus se passer.

  • d’abord, il y a le Top 5, de Luc Lagier, mon format préféré, et qui fétichise complètement le cinéma. Ce format, c’est l’équivalent « Où est Charlie ? » du cinéma. Quand vous aimez le cinéma et que vous en découvrez le thème chaque mardi soir, vous commencez par spéculer. Prenons un exemple, ça sera plus clair…

Lorsque la vidéo apparaît dans la liste des chaînes auxquelles je suis abonnée, évidemment je vois en premier l’image : Le Cercle des poètes disparus. Un professeur au cinéma, c’est évidemment le professeur Keating, Robin Williams, qui lit du Shakespeare, Ô capitaine mon capitaine, Carpe Diem et Robert Frost.

Cette image, c’est juste le point de départ. Une mise en bouche. À partir de là, Luc Lagier, avant même que je lance la vidéo, déclenche dans ma tête toute une foule d’associations d’idées. Je vois Petite feuille dans Les Quatre cent coups, je vois les enseignantes de Diabolo Menthe, Bernard Giraudeau en professeur d’allemand dans La Boum, et, même si ce n’est pas un professeur, Sean Connery dans À la rencontre de Forrester.

Du coup, quand je lance la vidéo, je confronte ma petite liste personnelle, à la liste souvent bien plus conséquente de Luc Lagier. Et je vois si sur le Top 5 nous nous rejoignons. Parfois oui, parfois non, mais c’est toujours une belle découverte. Par exemple, encore une fois, sur les professeurs au cinéma, j’aurais choisi pour le numéro 1 Jean-François Stévenin dans L’Argent de poche, et son discours final.

Passons aux autres formats (j’évoque ici ceux qui me plaisent particulièrement)…

  • après le Top 5, il y en a deux que je mets sur le même plan, avec toujours Luc Lagier en voix off. Si je les regroupe, c’est évidemment parce qu’ils se ressemblent. Ce sont les « C’est quoi ? » et les « Bio express ». Les deux s’intéressent à des personnalités du cinéma, et profitent de l’actualité cinématographique pour leur tailler le portrait. L’un des derniers en date, le portrait de Nicole Kidman pour le Festival de Cannes 2017 :

  • autre format : les « Redécouvertes » et le « Zapping », comment avoir envie de voir ou de revoir un film en quelques minutes.
  • il y a ensuite les vidéos de Thierry Jousse, consacrées plus spécifiquement aux bandes-originales de films. Je les regarde tout autant que les autres, mais je n’ai pas toujours suffisamment d’érudition et de culture musicale pour les apprécier à leur juste valeur.

Mes deux autres formats de prédilection, moins réguliers, sont :

  • « Face à l’histoire », qui revient sur la carrière d’un réalisateur ou d’un acteur et sur son rapport aux films historiques. Ils peuvent aussi s’appuyer sur un personnage historique ou des événements pour voir ce que le cinéma en a fait.

  • Enfin, le format qui me fait jubiler, c’est « Les Introuvables » de l’impayable Trufo, qui cherche des films introuvables et qui entraîne le spectateur dans des sphères cinématographiques inconnues ! Je l’ai découvert avec le « Vous connaissez Have you heard ? d’Alfred Hitchcock ? », que je ne désespère pas, en tant que profdoc, d’intégrer à une séance sur la désinformation (peut-être en EMC ou en Arts visuels) et que j’avais déjà proposé dans une séance sur la rumeur…

Avec ce format, on ne sait jamais où Trufo va nous emmener, c’est déjanté, loufoque, une pépite de cinéphilie chaque semaine, un régal pour les yeux et les oreilles !

Et donc le livre dont je vais vous parler maintenant m’a fait penser à Blow Up, tout comme Blow Up aujourd’hui revenu de sa pause estivale me fait penser à ce livre…

Le Corps au cinéma

Car Blow Up, en particulier dans le Top 5 de Luc Lagier, s’est intéressé et nous a fait nous passionner pour des objets, des couleurs, des métiers, des animaux, mais aussi des éléments du corps humain. Il fait de nous chaque semaine des fétichistes, comme Hitchcock dans Fenêtre sur cour faisait de nous des voyeurs (ce que nous étions déjà sans l’assumer pleinement, assis devant l’écran à scruter les histoires des autres).

Si je fais la liste des éléments mentionnés, voilà ce que ça donne : les chauves au cinéma, les larmes au cinéma, la bouche au cinéma, les yeux au cinéma, les pieds au cinéma, les cheveux au cinéma et… les mains au cinéma.

L’image qui donne l’aperçu de cette vidéo, c’est la même que sur la couverture de mon livre, qui porte exactement le même titre : Les Mains au cinéma, de Sandrine Marques, publié en juin 2017 aux éditions Aedon – La Septième obsession, dans la collection Détails (titre des plus prometteurs).

Cette image, c’est celle de Charles Laughton dans La Nuit du chasseur.

Disons-le tout de suite, j’ai beaucoup apprécié ce livre, qui a suscité chez moi beaucoup d’envies cinématographiques, en particulier pour des films que je n’avais jamais vu.

J’ai beaucoup aimé l’introduction, avec les influences sur le cinéma de la peinture et de la sculpture, et avec l’évocation de travaux manuels, et des 24 portraits d’Alain Cavalier.

Dans un chapitre dont j’emprunte le titre pour cet article, « Jeux de mains, jeux de vilains », j’ai retrouvé deux films d’Hitchcock, Psychose et Marnie.

J’ai adoré l’évocation de M le maudit et d’Edward aux mains d’argent. J’ai moins apprécié l’évocation de Spiderman et de la main qui jouit, mais parce que j’étais agacée de cette propension (ou de cette faiblesse) qu’ont certains auteurs de voir des allusions sexuelles partout, qu’elles y soient ou non. Et si j’avais été emballée par un ouvrage, dont j’ai fait la critique, qui évoquait le sexe dans le cinéma d’Hitchcock, je n’ai pas vraiment été convaincue par l’idée de l’auteur sur cette main de l’homme araignée qui éjacule du fil… mais ce n’est que mon avis.

Par contre deux chapitres m’ont particulièrement frappée, et m’ont vraiment donné envie de voir les films dont l’auteur me parlaient.

Le premier, c’est Les Mains d’Orlac, de Robert Wiene, qui raconte comment un pianiste amputé des deux mains, se fait greffer les mains d’un assassins et comment ces dernières le rendent progressivement fou. J’ai trouvé l’histoire géniale, et l’auteure a réussi à me captiver avec ce film muet de 1924 !

Le second film m’a intrigué, parce que j’étais persuadée d’avoir déjà entendu ça quelque part : L’Inconnu de Tod Browning. Un criminel recherché par la police se réfugie dans un cirque et tombe amoureuse d’une femme qui ne supporte pas que les hommes la prennent dans leur bras. Du coup il décide de se faire couper les deux bras.

Où avais-je déjà entendu ça ? Cette histoire tournait et tournait encore dans ma tête. Et d’un seul coup j’ai retrouvé la référence, chez un autre fétichiste !

C’est dans La Femme d’à côté que François Truffaut place cette histoire dans la bouche de Gérard Depardieu, qui la raconte à Madame Jouve :

Et du coup en refermant le livre, je me suis dit, un peu rapidement, que son grand absent, c’était bien François Truffaut.

Puis j’ai réfléchi, Truffaut, ce qu’il aime (et ce que ses personnages aiment), ce sont les jambes des femmes, et à la rigueur ce qu’on voit comme mains, ce sont celles des hommes qui les caressent…

Je me suis dit que, comme Blow Up, Sandrine Marques organisait ses associations d’idées et jouaient avec ses films fétiches. D’ailleurs, en revoyant la vidéo « Les mains au cinéma », j’ai vu des films qui n’étaient pas dans le livre. Tout comme dans le livre sont mentionnés des films qui échappent à la sélection de Blow Up.

C’est ce que j’ai gardé de la lecture et du visionnage : ce moment de plaisir et de partage où les auteurs font cette petite liste mentale sur laquelle on coche les présents et on rajoute, en bas, nos absents.

Enfin, ce que j’ai gardé, c’est le nom de cette collection, Détails, et je me suis dit que c’était à nouveau quelque chose à guetter, la sortie de nouveaux détails, aux éditions Aedon – La Septième obsession. J’espère que cette promesse sera tenue !

Voilà pour ce livre, que je vous recommande, si vous aimez le cinéma et les détails, si vous êtes obsessionnels et secrètement (ou non) fétichistes et si vous aimez faire des listes.

L’eau à la bouche

Un petit mot pour finir sur le second livre dont j’avais promis de parler, mais l’article commence à être long. Il s’agit du nouvel opus  du GastronoGeek : 37 recettes inspirées de séries cultes.

J’avais déjà mentionné son premier ouvrage, et j’ai été ravie de retrouver Thibaud Villanova pour ce nouveau livre de recettes entièrement consacré aux séries télévisées, de Twin Peaks à Stranger Things.

Je profite de ces quelques mots pour vous signaler la chaîne YouTube du Gastronogeek :

Et sur ces mises en bouche et bonnes recettes, je vous dis à bientôt sur Cinéphiledoc !

Bonne dégustation !

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À la recherche de Maurice Jaubert

Voici le premier compte-rendu de lecture de la rentrée, qui arrive assez tôt, puisqu’il s’agit d’un livre paru au mois d’août, et que je garde un deuxième compte-rendu en réserve pour fin septembre ou début octobre.

Pour le titre de cet article, j’ai quelque peu hésité : il aurait pu s’appeler, en référence à l’auteur du livre « La Femme qui aimait Maurice Jaubert » (référence également truffaldienne) mais cela m’a paru quelque peu excessif… et pourtant… j’y reviendrai.

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Finalement je me suis décidée pour ce « À la recherche… » car ce livre, que je nommerai dans quelques lignes, tout en allers et en retours, tout en nostalgie et en sensations, avait quelque chose de proustien.

Truffaldien et proustien, ça y est les deux termes sont posés, ceux qui me connaissent bien savent que l’ouvrage dont je vais parler m’a plu.

Parfums, promenades et musiques

Le livre en question est un roman publié par Maryline Desbiolles aux éditions du Seuil, collection Fiction & Cie, Le Beau temps. Comme j’avais déjà trouvé il y a quelques jours, un livre consacré au cinéma dont faire le compte-rendu pour le mois de septembre, je n’avais pas prévu d’acheter ce livre…

desbiolles

Mais le premier ouvrage ne devant sortir que dans une semaine, j’ai découvert en me promenant dans le rayon fictions de ma librairie, ce roman qui se trouvait parler surtout d’un homme, beaucoup de musique, mais aussi de cinéma, et dont je ne connaissais absolument pas l’auteure.

C’est en lisant une par une les quatrièmes de couverture des nouveautés que mon attention s’est fixé sur Le Beau temps. Il y avait aussi un autre livre, dont j’ai perdu le titre, mais la lecture – déterminante – des quelques premières lignes ne m’a pas vraiment emballée. Celles du Beau temps, au contraire, m’ont saisie :

L’Ariane est une donneuse. L’Ariane, la banlieue à l’est de Nice, est une donneuse de noms. Ariane en tout premier. Ariane, Maurice Jaubert. Maurice Jaubert est le nom du collège de l’Ariane où je suis invitée pour parler avec les élèves d’un de mes livres qui met leur quartier en scène.

Passées ces quelques lignes, je me dis : un livre qui s’ouvre par la visite d’un collège… J’hésite, puis je poursuis, car je pense en moi-même que l’auteure rêve sur les noms et sur les lieux – une onomastique, en somme – et déjà je pense à Proust et à son « Nom de pays : le Nom »…

Sa visite la fait s’interroger sur Maurice Jaubert, tout comme je me suis demandée moi-même souvent qui sont les Maryse Bastié, Corentin Celton, Paul Bert ou encore Edgar Quinet en voyant leur nom dans les rues et les stations de métro.

Mais c’est en revoyant La Chambre verte de Truffaut que sa curiosité va plus loin, Jaubert occupant dans ce film une place prépondérante.

Qui est Maurice Jaubert ?

Dans La Chambre verte, une photographie, une époque et surtout une musique.

La photographie, c’est celle-ci :

jaubert chambre verte

Elle apparaît dans la chapelle des morts imaginée par Julien Davenne, le héros du film incarné par Truffaut lui-même, un homme veuf, rescapé de la Grande guerre, qui préfère se consacrer au culte de ses chers disparus que vivre parmi les vivants.

Dans cette chapelle, Truffaut a fait figurer les hommes, vivants ou morts, qu’il admirait : Cocteau, Proust, Henry James, et donc, Maurice Jaubert.

Dans la scène ci-dessus, la chapelle restaurée de Davenne s’offre pour la première fois au regard du spectateur, avec, évidemment la musique de Maurice Jaubert.

La musique de ce dernier apparaît dans trois autres films de Truffaut : L’Histoire d’Adèle H., L’Argent de poche et L’Homme qui aimait les femmes.

Mais au moment où Truffaut utilise la musique de ce compositeur, celui-ci est mort depuis plus d’une trentaine d’années, victime malheureuse de la drôle de guerre, et même disparu d’une manière injustement idiote trois jours avant l’armistice signé par Pétain, le 19 juin 1940.

C’est donc à travers les films de Truffaut que Jaubert est connu aujourd’hui, mais aussi par son travail avec certains des plus grands cinéastes français de l’entre-deux-guerres : Jean Vigo, René Clair et Marcel Carné.

Pour Jean Vigo, il a notamment écrit la musique de l’Atalante et de Zéro de conduite :

Pour Marcel Carné, il compose la musique de Drôle de drame, Quai des brumes, Le Jour se lève et Hôtel du Nord :

(Je ne mets pas forcément ces films dans l’ordre chronologique, j’ai simplement fait la part belle à ceux que je préférais).

Je dois avouer que, pour moi, Maurice Jaubert est resté longtemps indéfectiblement lié à Truffaut. Je le savais compositeur et disparu en 1940, mais je n’avais pas fait le rapprochement entre Carné, Jouvet, Arletty, Hôtel du Nord – pour ne citer qu’eux – et Maurice Jaubert.

Je rêvais d’ailleurs sur les noms moi aussi, les titres des films de Carné étant pour moi des expressions en trois mots, avec une poétique bien particulière à faire résonner : Drôle de drame, Hôtel du Nord, Quai des brumes, visiteurs du soir, enfants du paradis (j’ôte le déterminant à dessein). Et je rêvais sur les visages : celui de Jouvet aux sourcils froncés, celui de Michèle Morgan transfigurée dans Quai des brumes, celui d’un Jean-Pierre Aumont espiègle dans l’un et fiévreux dans l’autre…

Bien-sûr, j’ai une petite préférence pour Les Enfants du paradis, fresque sur les arts du spectacle, dont Jaubert n’a pas pu composer la musique, à laquelle j’avais déjà consacré un article, et dont de temps en temps, quelques répliques me reviennent en mémoire :

« Vous êtes trop fier Pierre-François, il faut rentrer en vous-même ». Alors je suis rentré en moi-même… Les imprudents ! Me laisser seul avec moi-même et ils me défendaient les mauvaises fréquentations !

Ou encore…

Paris est tout petit pour ceux qui s’aiment, comme nous, d’un aussi grand amour.

Je revois Arletty descendre le boulevard du crime, tout comme je peux revoir Jouvet caresser sa fourchette dans Drôle de drame, en répétant « Bizarre, bizarre… », Michel Simon chanter « Dormez, dormez, petits moutons », et Michèle Morgan demander à Gabin de l’embrasser. Tout comme je peux aussi revoir, chez Renoir, Pierre Fresnay jouer de la flûte dans La Grande illusion, ou Paul Meurisse sortir de la baignoire des Diaboliques de Henri-Georges Clouzot… il y a des choses qu’on a du mal à oublier.

Mais revenons-en à Maurice Jaubert, et plus précisément, au Beau temps de Maryline Desbiolles.

Mesures d’une vie ensoleillée

Si j’ai hésité à donner comme titre à mon article « La Femme qui aimait Jaubert » – en référence à L’Homme qui aimait les femmes – c’est parce que de la première à la dernière page, ce dont le lecteur fait l’expérience, c’est une rencontre amoureuse qui a eu lieu et n’a pas eu lieu.

Elle a eu lieu car nous y assistons, nous la voyons prendre forme et vie au fil des pages, à mesure que l’auteure explore et nous raconte la brève existence de Maurice Jaubert, qui prend plusieurs visages : Niçois, fils aimé, élève trop bon élève, amateur d’alpinisme et de voitures, étudiant en droit, soldat, musicien autodidacte devenu compositeur, intellectuel, époux et père de famille, mort pour la France… j’en oublie certainement.

Elle n’a pas eu lieu parce qu’elle reste un rendez-vous manqué, avec une figure immortelle et immortalisée mais absente, disparue, une photographie dans la chapelle des morts de La Chambre verte, où pour Maryline Desbiolles, il n’y aurait que les portraits de Jaubert, de sa naissance à sa disparition.

L’auteure n’est pas une spécialiste de musique : elle le dit elle-même, elle sait à peine lire les partitions, qui lui font l’effet d’un langage mystérieux et d’autant plus irrésistible. Elle s’attache davantage à l’homme derrière la partition, dont elle guette les moindres mouvements passés comme s’ils allaient encore advenir.

Elle suit Jaubert à la trace comme on se lancerait dans une filature. Elle nous en restitue la voix, que nous pouvons presque entendre, les mouvements, que nous pouvons presque sentir, et le regard, que nous pouvons presque croiser.

Ainsi, entre allers et retours, entre enfance et maturité, Maurice Jaubert n’est-il pas seulement compositeur de musiques des films que nous avons vus et revus, il devient à part entière un personnage de cinéma – d’une usine à rêves dans laquelle tantôt il s’éloigne, tantôt il se rapproche, flashbacks, gros plans, ralentis et arrêts sur image.

Arrêts sur image au milieu d’une promenade, qui passe par Nice, principalement, au passé (celui de l’auteur et celui de Jaubert) mais aussi au présent, par Paris, par le sud et la Provence, par l’Angleterre, par l’est fatal enfin.

Une page surtout m’a beaucoup plu, dans ce livre imprégné de poésie, de nostalgie et de tendresse :

Je regarde de nouveau À propos de Nice. Il est dit que Maurice Jaubert n’a pas rencontré Jean Vigo avant 1932. On m’a pourtant raconté que Maurice et son frère René auraient figuré dans À propos de Nice tourné en 1930. (…) je crois reconnaître Maurice parmi les endormis de la promenade des Anglais,  alangui sur une chaise, la figure posée sur sa main, la bouche entrouverte, le chapeau sur les genoux. Ce n’est sûrement pas lui, mais soudain l’innocente sieste m’annonce le dormeur du val de 1940, le dormeur soustrait au soleil du Midi, soustrait à la mer, le dormeur des futaies, de la mousse, des intermittences de la lumière, de l’ombre, il aura deux trous rouges au côté droit, son visage s’enfoncera dans la paume des bois, des Hauts Bois d’Azerailles dont la sonorité même est l’envers de Nice, de son unique syllabe, brillante, aérienne.

Les références poétiques, musicales et cinématographiques fourmillent dans ce roman, on y croise non seulement Carné et Vigo, mais aussi Ravel et Jean Giono, on s’y souvient de Rimbaud et de Proust, en attendant Truffaut.

L’auteur y mêle ses souvenirs à ceux de Maurice Jaubert, sa vie à la sienne, et partageant cette relation rêvée et privilégiée – elle nous y convie, nous amène à littéralement à vivre avec lui, avec elle – elle ne fait pas seulement de nous des spectateurs, ou les lecteurs attentifs d’une partition, mais le témoin indispensable de son amour en fuite.

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Lettre à la Femme d’à côté

Il y a deux mois, dans le cadre de l’exposition consacrée à François Truffaut à l’occasion des 30 ans de sa disparition, la Cinémathèque française et le magazine Télérama ont lancé un concours d’écriture, Lettre à la Femme d’à côté, auquel j’ai participé.

Ma lettre n’a malheureusement pas été retenue parmi les trois lauréates sélectionnées par le jury, et dont la lecture est disponible ici. C’est pourquoi je la publie aujourd’hui sur Cinephiledoc. J’espère que cette lettre à Mathilde, personnage captivant de La Femme d’à côté, vous plaira.

Chère Mathilde,

Qu’il est étrange de se mettre à t’écrire, toi que j’ai rencontrée tardivement, et que je trouvais si intimidant de côtoyer.

la femme d'à côté

J’avais certes croisé beaucoup de tes sœurs déjà, Colette, Fabienne, Christine, Catherine, Anne et Muriel, Marion… mais il y en avait peu dont l’intensité m’impressionnait autant que la tienne. Et pourtant je restais en retrait, spectatrice, voyeuse, car intervenir plus directement dans cette histoire aurait été comme une effraction. J’aurais eu l’impression de trahir un secret, et je redoutais presque cette proximité tout autant que je la recherchais.

Je n’ai pas l’habitude d’écrire des lettres – ou plutôt j’en ai eu l’habitude et, comme beaucoup je suppose, je l’ai perdue. Mais je me suis souvenue que cette habitude-là, tu ne l’avais pas prise. Elle n’aurait été qu’un témoignage de plus de l’absolu de ton caractère. Une redondance.

Alors qu’il fallait à tout prix que cette passion, cette intransigeance des sentiments, ce refus de tout compromis, soient détachés de tout ce qui aurait pu paraitre désuet. Il fallait que tu vives aujourd’hui, et de toute éternité, et de ton univers, les lettres ne faisaient pas partie.

Je me souviens davantage de coups de téléphone, de conversations interrompues brutalement et de ligne occupée. Des lettres ? Aucune.

femme d'à côté

Parce que tu ne faisais plus partie de celles qui écrivent leur passion. Tu faisais partie de celles qui la vivent pleinement. Et pourtant, à l’instant où j’écris ces mots, je me rends compte à quel point il est injuste de dire que Anne et Muriel, ou que Catherine, vivaient moins intensément leur passion que toi.

Encore une fois, je ne parviens pas à t’écrire comme il le faudrait. Je pourrais dire une foule de choses. Je pourrais t’expliquer à quel point tu m’as émue, bouleversée, marquée. A quel point j’ai voulu faire mien ce message, mienne cette épitaphe à laquelle tu n’auras pas droit, « Ni avec toi, ni sans toi ». Mais la pudeur, la timidité, et même le regard des autres, ne pouvaient que m’en empêcher.

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Il n’y a que toi, Mathilde, pour l’incarner, mais qui pourrait te prendre pour modèle sans trembler ? Qui pourrait tout autant redouter de vivre ta vie et craindre de ne pas l’avoir vécue ?

Et puis, pardonne-moi, mais cette lettre, j’aurais voulu l’écrire à un autre. Attends, attends. Cet autre, j’aurais voulu lui dire que son cinéma m’a éveillée à la vie, a éduqué mon regard, a forgé mon être, m’a appris à aimer les livres, le cinéma, les êtres disparus et les êtres entiers tels que toi. Je lui aurais dit qu’il a été mon grand frère, mon fils, mon père.

J’aurais voulu lui dire je ne sais combien de choses, que bien sûr, il m’aurait été impossible de formuler si, par un hasard irréel, j’avais été mise en sa présence. Une fois encore, la réalité, et la pudeur, auraient retenu mes mots…

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Pourtant, j’aurais tant voulu lui dire… alors je le dis à toi, messagère sans concession. Et cette lettre que, du coup, je ne t’écris pas, si jamais tu le croises, remets-la lui.

Voilà un petit article un peu court, et qui sort de l’ordinaire… Mais j’aurais regretté qu’il reste au fin fond de mon ordinateur, sans le partager avec vous.

Il m’a d’ailleurs donné envie de partager quelques textes, que je publierai de temps à autre, à l’occasion, dans la rubrique « Écriture » de ce blog, en plus des habituelles critiques cinéphiles et des habituelles réflexions professionnelles.

À bientôt !

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Cycle Truffaut. Chapitre 6 : Truffaut à la Cinémathèque

Nous arrivons quasiment au terme de notre voyage à travers la vie et l’oeuvre de François Truffaut.

expo truffaut

Durant ce cycle, j’ai exploré les écrits du cinéaste, la manière dont sa vie et son oeuvre s’enrichissaient constamment de documents, et continuaient, encore aujourd’hui, de se développer sous la plume de spécialistes et d’amoureux du cinéma.

J’ai évoqué les biographies et les témoignages qui lui sont consacrés, et les ouvrages documentaires qui se penchent sur ses films.

À présent, voici quelques impressions suscitées par l’exposition que la Cinémathèque française consacre à Truffaut, à l’occasion des trente ans de sa disparition.

Promenade au coeur de l’exposition Truffaut

Voici les quelques souvenirs qui me restent de cette visite… Je m’excuse par avance pour la qualité des photos, prises avec mon smartphone.

La première chose qui frappe lorsque l’on pénètre dans cette exposition, c’est la musique. Le visiteur est d’emblée accueilli par les notes du « Grand Choral », issu de la bande originale de La Nuit américaine.

Quelques photos, quelques archives. On se retourne, et l’on découvre un couloir dans lequel sont exposés des documents issus de l’enfance et de l’adolescence de Truffaut : photographies familiales, carnets de cinéphile dans lesquels Truffaut notait les films qu’il allait voir et le nombre de fois qu’il les voyait.

Le détail qui n’échappera pas au truffaldien converti, c’est, dans l’embrasure d’une porte, un cartable en cuir. Le ton est donné : école buissonnière, clandestinité, Antoine Doinel, Les Quatre cents coups.

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Les images des Quatre cents coups défilent d’ailleurs sur un écran. On retrouve les premiers textes critiques de Truffaut. Un mur entier de couvertures des Cahiers du cinéma. Une machine à écrire.

L’avantage et l’inconvénient des expositions de la Cinémathèque se retrouvent ici, aucune salle n’est séparée complètement de la suivante. On entend la musique de La Nuit américaine en regardant des images des Quatre cents coups, celle de La Femme d’à côté en suivant la suite des aventures d’Antoine Doinel. Et après tout, tout se mélange, pourquoi pas ?

Dans un angle, des archives, des photos, des affiches, retracent toute la maturité d’Antoine Doinel, depuis Antoine et Colette jusqu’à L’Amour en fuite. Le visage de Marie-France Pisier, de garçonne, se transforme peu à peu. Celui de Jean-Pierre Léaud change à peine.

Le plus émouvant, et le plus beau de cette exposition, c’est la reconstitution du bureau de Truffaut et de sa maison de production, « Les Films du carrosse », depuis la porte d’entrée :

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jusqu’au bureau lui-même :

On y retrouve la collection de Tour Eiffel de Truffaut, et du même coup, c’est le début des Quatre cents coups qui nous revient, et cette scène incroyable de Vivement dimanche !, où Fanny Ardant assomme un homme à coup de Tour Eiffel… Et puis les livres…

On s’amuse de voir Jeanne Moreau tricher à la course dans Jules et Jim. Dans l’une des salles suivantes, trois écrans se partagent la vedette et nous montrent des extraits de la plupart des films, pèle-mêle, avec les détails obsédants qui reviennent : les étreintes, les jambes des femmes…

Le visiteur se penche sur des documents, à nouveau, qui émeuvent ou font sourire : le visage de Françoise Dorléac, l’épitaphe manquée de La Femme d’à côté « Ni avec toi, ni sans toi », la couverture du livre de Bertrand Morane, L’Homme qui aimait les femmes.

Dans un coin, il peut apercevoir la robe de Catherine Deneuve dans Le Dernier métro :

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Il parcourt encore quelques salles : une spectaculaire salle d’archives aux classeurs bleus, dans laquelle on peut retrouver des photographies de plateau, et des témoignages des collaborateurs de Truffaut.

Dans une petite salle, à peine un recoin, il peut voir et entendre les musiques de films de Truffaut. Dans une autre, quelques extraits de L’Enfant sauvage et de L’Argent de poche, films dédiés à l’enfance. La presque fin du voyage, c’est la salle « internationale » : Truffaut recevant l’oscar pour La Nuit américaine, Truffaut célébrant Hitchcock, Truffaut tournant en Angleterre Fahrenheit 451 :

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Truffaut acteur pour Spielberg dans Rencontres du troisième type. Je mélange sans doute un peu les souvenirs et les salles… je suis allée voir cette exposition le 8 octobre, mais je prendrai soin de corriger, à l’occasion d’une prochaine visite, ce qui est ressurgi pèle-mêle, et en désordre (ou presque), de ma mémoire.

La dernière salle est une salle de projection où de jeunes acteurs s’essayent à la pose truffaldienne.

À l’occasion de cette exposition, la Cinémathèque propose l’intégrale des films de Truffaut, un coffret de CD rassemblant l’ensemble des musiques de ses films (un vrai bijou que je vous recommande) et un catalogue d’exposition à la hauteur de l’événement !

Quelques mots sur le catalogue d’exposition

Ce catalogue, François Truffaut, a été publié par La Cinémathèque française et les éditions Flammarion le 8 octobre.

catalogue d'exposition truffaut

Sous la direction de Serge Toubiana, directeur de la Cinémathèque (et également co-auteur de la biographie de Truffaut que j’ai déjà mentionnée), l’ouvrage rassemble non seulement une très riche iconographie, mais également des témoignages des proches collaborateurs de Truffaut.

Cette iconographie reprend largement les documents présents dans l’exposition : archives, lettres, télégrammes, scénarios annotés, photographies de tournage et promotionnelles.

Le livre s’ouvre sur trois textes, de Serge Toubiana, de Bernard Benoliel et de Karine Mauduit, qui éclairent différents aspects de la personnalité de Truffaut, et en quoi cette personnalité rend possible l’exposition de la Cinémathèque qui lui rend aujourd’hui hommage (le texte de Karine Mauduit revient notamment sur l’obsession « archiviste » de Truffaut).

Puis le lecteur suit l’itinéraire de Truffaut, de l’enfance jusqu’aux passions amoureuses qu’il a immortalisées sur l’écran, en passant par sa période critique, la Nouvelle vague, et le personnage d’Antoine Doinel, le tout de manière principalement iconographique.

Pour les témoignages, l’ouvrage est organisé de manière à restituer la fabrication d’un film / des films de Truffaut : l’écriture, d’abord, avec ses scénaristes (Jean Gruault et Claude de Givray) et un article de Carole Le Berre revenant sur le travail écrit préparatoire à chaque film.

nuit américaine

Puis vient le tournage, avec Pierre-William Glenn, directeur de la photographie, et Jean-François Stévenin, qui fut d’abord stagiaire, puis second assistant, avant de devenir acteur.

Après le tournage, le montage du film, avec Martine Barraqué et Yann Dedet, monteurs de Truffaut, et la musique, avec un bel article qui fait la rétrospective de l’utilisation de la musique – celle de Delerue, celle de Herrmann, celle de Duhamel, celle de Jaubert – dans les films de Truffaut, rétrospective orchestrée par François Porcile.

Enfin on en arrive à la promotion du film, avec le témoignage de Jean-Louis Livi, ancien agent de Truffaut, et de Martine Marignac, son ancienne attachée de presse.

entretiens hitch truffaut

Mais ce qui reste, pour moi, le plus émouvant, ce sont les deux derniers textes de ce catalogue. Le premier, dédié à Madeleine Morgenstern, se consacre à « L’amie américaine » de Truffaut, Helen Scott, et permet d’en apprendre plus sur cette personnalité fascinante, qui a participé à la naissance des entretiens Hitchcock / Truffaut et à la reconnaissance du cinéma français de la Nouvelle vague aux États-Unis. Sont retranscrits certaines des lettres échangées avec Truffaut, pleines d’humour et de tendresse.

Le second texte est celui de Jérôme Tonnerre, auteur du Petit voisin, ouvrage que j’ai déjà évoqué précédemment. « Fatalement dimanche », texte intriguant, où l’émotion affleure à chaque mot et déconcerte tout autant qu’elle bouleverse, entraîne le lecteur à imaginer un Truffaut toujours vivant qui aurait continué à réaliser des films…

la chambre verte

Curieux texte d’un cinéfils qui n’a jamais voulu accepter, à la manière de Julien Davenne dans La Chambre verte, la disparition il y a trente ans de François Truffaut. Et finalement, pourquoi curieux ? N’est-ce pas plutôt l’évidence même, puisque nous non plus, tous ceux qui aiment Truffaut et son cinéma, nous ne l’acceptons pas.

Que nous l’ayons connu ou non ne change rien, ne le dit-il pas lui-même dans cette même Chambre verte ? « Nos morts peuvent continuer à vivre ». Il en est le plus bel exemple.

Les femmes, le spectacle, le cinéma… 3 films

Voici pour finir ce cycle Truffaut, trois films (qui comptent parmi mes préférés), trois films qui célèbrent, de quelque manière que ce soit, l’amour sous toutes ses formes : l’amour des femmes, l’amour d’une femme qui hésite entre deux hommes, et l’amour du cinéma.

  • L’Homme qui aimait les femmes (1977). L’un des alter-ego de Truffaut, magistralement interprété par Charles Denner. Le film raconte l’obsession répétée et croissante d’un homme pour les jambes des femmes, et perpétuellement lancé à leur poursuite. Mes scènes préférées : toutes les scènes de son enfance, les retrouvailles émouvantes avec Leslie Caron, et toute la fabrication de son livre, secondée par Brigitte Fossey.
  • Le Dernier métro (1980). Film récompensé par 10 Césars. Sous l’Occupation, Marion Steiner (Catherine Deneuve) est prête à tout pour faire vivre son théâtre, le Théâtre Montmartre et sauver son mari, juif allemand dissimulé dans la cave, sous la scène. Elle décide d’engager Bernard Granger (Gérard Depardieu), pour le premier rôle de la pièce préparée par la troupe, « La Disparue ».
  • La Nuit américaine (1973). J’ai déjà eu l’occasion d’évoquer ce film dans un précédent article, et à de nombreuses reprises sur ce blog. Un film magnifique dédié à l’amour du cinéma, et qui reste, indubitablement, mon préféré de François Truffaut. C’est donc sur les images de La Nuit américaine que se referme ce cycle.

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Cycle Truffaut. Chapitre 5 : rééditions et nouvelles publications

Après deux semaines d’interruption, voici enfin la cinquième partie de ce cycle consacré à Truffaut.

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Durant ces deux semaines, j’ai pu visiter l’exposition que lui consacre la Cinémathèque française depuis le 8 octobre (sujet du prochain article), et j’ai pu finir la lecture des ouvrages qui seront évoqué ci-dessous.

Pour ce cinquième chapitre, deux livres ont retenu mon attention : une réédition et une nouvelle publication – je ne parlerai, pour l’instant, ni du catalogue de l’exposition, ni des nombreuses Unes de magazines (Le Point et Télérama, entre autres, qui ont dédié un numéro ou un hors-série à Truffaut).

À noter cependant que Télérama, sur son site Internet, a depuis le 1er octobre, ouvert un « mois Truffaut« où l’on retrouve un article par jour consacré au réalisateur.

Mais revenons aux livres…

Truffaut d’un point de vue psychanalytique

Je commencerai par la réédition. Il s’agit d’un texte de Anne Gillain, que j’ai déjà évoqué dans le chapitre 2 de ce cycle, puisqu’elle a rassemblé l’ensemble des entretiens donnés par Truffaut dans un recueil publié chez Flammarion, Le Cinéma selon François Truffaut.

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Ce texte, François Truffaut : Le Secret perdu, a été publié pour la première fois chez Hatier en 1991. Il est ressorti cette année aux éditions L’Harmattan.

Dans cet ouvrage, l’auteur fait une lecture psychanalytique des films de Truffaut, ce qui pourrait paraître ardu aux lecteurs n’ayant de la psychanalyse qu’un vague souvenir des cours de philosophie de Terminale. Et il est vrai que le vocabulaire et les références qu’elle utilise ne sont pas toujours des plus accessibles.

Mais très vite, on est « embarqué » par ce livre. D’abord, parce qu’il s’agit de quelqu’un qui a côtoyé Truffaut et que le souvenir qu’elle en garde, évoqué dans sa préface et dans sa postface, est des plus touchants. Ensuite, parce que, finalement, les thèmes qu’elle aborde sont ceux de l’humain, et qu’ils sont omniprésents dans le cinéma de Truffaut.

Enfin, parce que justement, ce cinéma est lui aussi omniprésent dans son texte, et que les deux thèmes, du coup, cinéma et psychanalyse, viennent s’expliciter mutuellement :

Son oeuvre traite des grandes étapes qui jalonnent le parcours vers la maturité : apprentissage du langage, séparation des figures parentales, quête de l’identité, intégration sociale, découverte de l’autre, des rapports affectifs, de la sexualité, initiation à la culture, expression de la créativité. Travaillant avec cette matière, Truffaut ne propose pas de solution, mais présente au contraire les aspects les plus conflictuels du processus de maturation : échec du langage, de l’amour, du couple, de la socialisation. La métaphore la plus exacte pour décrire le tableau clinique qu’il propose serait celle des organes du corps : sains, on ignore tout de leur fonctionnement ; malades, on découvre leur emplacement exact et leur rôle dans la dynamique physique.

Échos, reflets, résonances, allers-retours, couples

Explorer le cinéma de Truffaut, pour l’auteur, c’est bien-sûr explorer les leitmotivs et les obsessions qui le traversent, en particulier le rapport à la figure maternelle, tantôt sublimée et haïe, et à la figure paternelle, affaiblie, reniée ou absente.

Ce qui m’a surtout frappée dans cette lecture, c’est la façon dont l’auteur a choisi de regrouper les films. Chacun des 21 longs métrages de Truffaut fait l’objet d’une analyse poussée, mais chacun selon un éclairage particulier, qui va de pair – exception faite de Vivement dimanche ! – avec un autre film.

Les choix de Anne Gillain peuvent surprendre : Les 400 coups avec La Femme d’à côté, Jules et Jim avec Le Dernier métro, L’Argent de poche et L’Amour en fuite… Certes, le titre de chaque chapitre explicite ce choix : « Secrets de famille », « Éducations sentimentales », « Les Femmes criminelles », « Les choses et les mots ».

Mais c’est surtout lorsque le lecteur se plongera dans l’un de ces chapitres, et lorsqu’il embrassera la lecture de ce livre dans sa totalité, que ces choix, qui lui échappaient au début, deviendront évidents.

Ce que j’ai particulièrement apprécié dans ce livre, c’est notamment le chapitre sur Fahrenheit 451 et sur La Nuit américaine, qui évoquent le livre et le film comme deux aspects du rapport à la vie, au fait de vivre ou de ne pas vivre, et de vivre (ou non) via un objet et une production culturelle.

Mais le chapitre que j’ai préféré, c’est celui qui met en parallèle L’Enfant sauvage et L’Histoire d’Adèle H., en analysant le rapport que Victor, l’enfant sauvage, et Adèle, la fille de Victor Hugo, ont à l’égard du langage :

Victor va suivre un processus difficile d’enracinement social, tandis qu’Adèle s’éloignera dans chaque scène un peu plus de ses semblables pour s’enfermer dans la folie. Le langage manifestera pour l’un et l’autre le dérèglement de leur rapport au monde. Victor ne pourra jamais maîtriser le principe qui unit les noms aux objets ; Adèle se noiera dans un océan d’écriture dont la vaine prolifération ne renverra plus à aucune réalité.

Enfin, j’ai eu beaucoup de plaisir à lire le très court chapitre consacré à Vivement dimanche !, considéré comme le versant joyeux d’un hommage indirect au cinéma, comme La Chambre verte en était le versant « liturgique ».

Ce qui impressionne, à la lecture de cet ouvrage, c’est la virtuosité avec laquelle, finalement, Anne Gillain embrasse la totalité de l’oeuvre de Truffaut. Lorsque l’on prend un chapitre de manière isolée, on ne voit que la mise en parallèle de deux films, avec parfois une allusion à un troisième…

Mais lorsque l’on passe d’un film à l’autre, et d’un chapitre à l’autre, on se rend compte à quel point tout, chez l’auteur, répond à une logique des plus harmonieuses. Tout se suit, tout se répond, et chacun des chapitres entraîne le lecteur à la lecture du suivant, avec la même évidence que celle évoquée par Martin Lefebvre dans son analyse (voir chapitre précédent) de Truffaut et ses doubles.

Et si le lecteur ne saisit pas toutes les références convoquées par l’auteur sur la psychanalyse, il suit avec plaisir ce fil d’Ariane qui lui fait traverser l’oeuvre toute entière de Truffaut.

Les frères ennemis

Passons à présent à la nouvelle publication. Il s’agit d’un ouvrage d’Arnaud Guigue, spécialiste de Truffaut, que j’ai déjà mentionné comme le co-auteur du Dictionnaire Truffaut, et également auteur d’un livre publié chez L’Harmattan, François Truffaut : la Culture et la vie. Je n’ai pas encore eu l’occasion de lire celui-ci, mais ce sera bientôt chose faite.

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Pour l’heure, le texte publié cette année aux éditions du CNRS par Arnaud Guigue, Truffaut et Godard, fait très certainement partie de mes préférés parmi tous ceux que j’ai pu évoquer dans les différents chapitres de ce cycle.

Arnaud Guigue part d’un constat simple, que peut saisir même le spectateur ayant une vision assez éloignée de la Nouvelle vague, à savoir que Godard est considéré comme un plus grand réalisateur que Truffaut, et que si le second est un artisan, seul le premier est un artiste.

Arnaud Guigue va donc tenter, et selon moi avec succès, de bouleverser cette vision réductrice des choses :

Ce livre assume un parti pris : le refus de cette comparaison à l’avantage de Godard. Il n’est selon moi ni un charlatan, ni un imposteur, ni un escroc dont l’accusent ses détracteurs. C’est un cinéaste important mais qui à l’exception de quelques films notables est l’auteur d’une oeuvre globalement surévaluée.

(…) Ce livre n’est donc aucunement une attaque contre Godard, tout au plus un plaidoyer en faveur de Truffaut.

S’il ne rentre pas dans des détails d’ordre personnel, il ne peut s’empêcher cependant de témoigner à quel point, pour ces deux cinéastes, la vie et l’oeuvre s’entremêlent, et à quel point, en évoquant la manière de travailler, l’homme n’est jamais très loin.

Les premiers chapitres de ce livre, qui aborde de manière chronologique la filmographie de Truffaut et de Godard, mettent en parallèle leurs premières productions respectives : À bout de souffle et Tirez sur le pianiste, Bande à part et Jules et Jim, Une jeune mariée et La Peau douce, Alphaville et Fahrenheit 451, Pierrot le Fou et La Sirène du Mississippi.

Mots, livres et cinéma

Après ces comparaisons, l’auteur s’attarde sur ce qui, selon moi, reste le meilleur du livre : une partie appelée « De la méthode » et qui aborde la personnalité des cinéastes, leur rapport au langage et à la culture.

Truffaut s’exprime avec une grande clarté, mais aussi une grande précision. Son ton est incisif mais il n’est pas péremptoire comme celui de Godard. Il défend ses idées car il y croit fermement et parce qu’il veut convaincre. Ce n’est pas un donneur de leçons qui pense avoir nécessairement raison. (…) Truffaut ne parle que de cinéma, des films qu’il a vus comme critique, et plus tard de ses propres films. Autodidacte, il s’est formé très tôt, par lui-même, une culture cinéphilique solide.

L’auteur étudie ensuite le rapport des deux cinéastes à l’écrit, à la littérature, au savoir, à l’éducation, à l’histoire.

Mais il s’intéresse également à la façon dont ils filment les femmes, à leurs actrices compagnes, et à leur relation avec leurs acteurs (dont Jean-Pierre Léaud, qui a été déchiré entre les deux comme un enfant lors d’un divorce, au moment de leur rupture) ainsi qu’au métier d’acteur, qu’ils ont tous deux exercé.

En fin d’ouvrage, on trouve un tableau croisé de la filmographie des deux cinéastes. Cependant, peu avant ce tableau, le livre se ferme sur un très beau chapitre : « Deux figures existentielles » :

Plutôt Truffaut ou Godard ? Écartons, pour finir, toute analyse rationnelle. Est-il si différent de se demander si l’on est plutôt Keaton que Chaplin ou Ford plutôt que Hawks ? Oui, car ces oppositions de personnes ne recoupent que des choix cinématographiques dûment circonscrits – dans un cas au burlesque, dans l’autre au western. Le duel Truffaut Godard n’est pas non plus qu’une affaire de conception esthétique – car, réduit à cela, il faudrait plutôt les ranger ensemble du côté des modernes. Il est en revanche du même ordre que celui qui opposa dans les lettres, Rousseau et Voltaire. Il renvoie à un choix philosophique entre deux manières de penser, d’être au monde, et de vivre.

Et s’il affirmait tenter de se garder de tout parti pris au début de son ouvrage – bien que sa préférence ne fasse aucun doute – c’est dans ces dernières lignes que Arnaud Guigue confirme toute son admiration pour l’être humain Truffaut, tel qu’il transparaît dans son oeuvre.

C’est cette admiration qu’il nous communique, avec une générosité sans borne, et que, si on ne la partage pas, on peut néanmoins comprendre. Dans mon cas, il n’a eu qu’à prêcher une convertie…

Les enfants et les livres : 3 films

  • Fahrenheit 451 (1966) : l’adaptation du roman de science-fiction de Ray Bradbury. Avis aux amateurs de SF, ne cherchez pas un déluge d’effets spéciaux et le reflet d’une société futuriste dans ce film, que Truffaut n’a tourné qu’en raison de son histoire, qui le touchait beaucoup : celle d’une société où les livres sont bannis. Mes scènes préférées : la vieille dame qui se fait brûler au milieu de ses livres, le pompier Montag qui apprend la lecture en lisant David Copperfield, et la scène finale.
  • L’Enfant sauvage (1969) : l’histoire vraie de Victor de l’Aveyron, enfant sauvage recueilli par le Docteur Itard, qui va tenter de lui apprendre à communiquer. Un film magnifique dont on ne peut séparer aucune scène des autres.

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  • L’Argent de poche (1976) : un film merveilleux sur l’enfance. Le spectateur suit les trajectoire d’une foule d’enfants dans une petite ville : Julien, enfant solitaire et marginal, Raoul, amoureux de la mère de son meilleur ami, Grégory, bébé aventureux et espiègle…

Hors-sujet qui n’en est pas un…

Je pouvais difficilement clore cet article sans un petit hommage à Marie Dubois, comédienne découverte par Truffaut, qui lui a suggéré son pseudonyme, et qui l’a fait tourner dans Tirez sur le pianiste et Jules et Jim.

Elle a joué dans Les Grandes gueules, au côté de Lino Ventura et de Bourvil, et dans Vincent, François, Paul et les autres, de Claude Sautet. Marie Dubois, c’était également Juliette dans La Grande vadrouille.

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Marie Dubois est décédée le 15 octobre 2014.

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Cycle Truffaut. Chapitre 4 : évoquer l’oeuvre

Après les ouvrages de référence consacrés à la vie de Truffaut – bien que la frontière entre vie et oeuvre soit, en ce qui le concerne, toujours poreuse – voici quelques ouvrages qui se sont penchés sur sa filmographie, que ce soit chronologiquement, ou en traitant un aspect particulier de son cinéma.

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Je m’attarderai plus en détail sur un livre, déjà évoqué, et qui m’a marquée sur le sujet, et je finirai cet article, avant la sélection des trois films désormais habituelle, par une petite sitographie sur Truffaut.

Deux ouvrages, un auteur

L’auteur qui a analysé avec le plus de précision la filmographie de Truffaut est Carole Le Berre. Ses deux ouvrages sont une mine d’informations sur chacun des films du cinéaste, depuis les lectures de ce dernier et l’écriture de son scénario, jusqu’à la sortie du film sur écrans.

Le premier, François Truffaut, a été publié en 1993 aux éditions des Cahiers du cinéma, dans la collection Auteurs. C’est un petit livre – la forme rappelle un peu celle d’une brochure – à couverture noire, illustré en noir et blanc de quelques photos de tournage et de documents d’archives, et d’un peu plus de 200 pages.

Comme l’indique la quatrième de couverture, le livre explore les « secrets de fabrication » de l’oeuvre du réalisateur. Il n’est pas construit chronologiquement, mais il se penche sur la « méthode » Truffaut, sur les constantes et les obsessions de son cinéma, archives à l’appui.

On y retrouve d’ailleurs, dans l’avant-propos de Carole Le Berre, l’homme hyper-documenté que j’ai évoqué dans le premier article de ce cycle :

Truffaut qui archivait tout, conservait tout, qui avait gardé de sa jeunesse l’habitude et le goût de constituer des dossiers sur les réalisateurs qui l’intéressaient et dont il suivait le travail (…) s’est mis très vite à garder trace de ses brouillons et notes préparatoires, comme des versions successives de ses scénarios. (…) Ces archives étaient avant tout un vivier dans lequel il puisait incessamment, ressortant des dossiers de leur tiroir pour lancer un nouveau film ou enrichir une écriture en cours, reprenant, parfois des années après, des notes jetées à la file sur un bout de papier, ou des fragments de projets abandonnés.

Si elle ne suit pas l’ordre chronologique des films dans ce premier ouvrage, Carole Le Berre observe l’élaboration chronologique du film, puisque tout commence par le projet pour finir à la mise en scène, en passant par l’écriture.

J’aime particulièrement ce passage du livre, sur la place du regard dans la mise en scène de Truffaut :

Voir sans être vu, voir ce qu’on n’aurait pas dû voir (…). Combien de fois une scène, banale ou épisodique en apparence, prend-elle sens, épaisseur ou ambiguïté, sous le feu d’un regard : les caresses des amoureux guettées par les mistons, les gestes du sauvage surveillés par le Docteur Itard, les plaisirs du lieutenant Pinson complaisamment espionnés par Adèle  (…). Le film est toujours double. Derrière une image factuelle, neutre, immédiate, il y a toujours autre chose… Le regard, dans le cinéma de Truffaut, est ce qui tue l’insignifiance.

En revanche, dans son deuxième ouvrage, François Truffaut au travail, publié en 2004 aux éditions des Cahiers du cinéma, Carole Le Berre suit l’ordre chronologique de sortie des films sur écrans.

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François Truffaut au travail est ce qui peut être rangé dans la catégorie des « beaux livres » : abondamment illustré, il fait partie de cette collection d’ouvrages publiés par les Cahiers du cinéma sur les cinéastes « au travail », dans laquelle on retrouve également Welles et Almodovar.

On retrouve dans ce livre quelques éléments du précédent (extraits, réflexions), signe que ce dernier a, en quelque sorte, servi d’ébauche, de travail préparatoire – sans que cela n’enlève rien de sa qualité – à cette somme publiée en 2004.

Les images, en couleurs, sont magnifiques, le livre profite de sa mise en page soigneuse et élégante, avec des photographies souvent en double-page, des documents d’archives… le tout donne un sentiment de richesse et de générosité constante, qui se retrouve dans le propos du texte, soucieux de se mettre à la portée du lecteur / spectateur et d’enrichir sans cesse son regard.

la femme d'à côté

Je retiens cette analyse de La Femme d’à côté :

La Femme d’à côté est un film happé par le vide, où les personnages ne cessent de tomber : Mathilde s’évanouit en glissant sur le sol du parking, elle tombe près du parasol, poursuivie par Bernard devant tous lors de la garden-party, s’effondre à terre derrière les courts de tennis, fait l’amour par terre avec Bernard dans la maison vide avant de lui tirer et de se tirer une balle dans la tête…

et cette anecdote un peu plus « légère » du tournage de Vivement dimanche ! :

Cette anecdote enfin : la gifle donnée à Barbara par son patron, rendu furieux d’avoir moisi de nombreuses heures dans l’arrière-salle de l’agence tandis que la jeune femme enquêtait à sa place, l’aurait été par François Truffaut lui-même. Il trouvait que Trintignant ne parvenait pas à y mettre la vigueur voulue et lui dit alors : « Je vais vous montrer ». Il attend l’entrée de Fanny Ardant, fait un clin d’oeil à Nestor Almendros afin qu’il lance le moteur, et lui balance une énorme gifle (…) certain d’avoir ainsi en boîte le sursaut de stupéfaction et le regard de colère voulus.

Un aspect de l’oeuvre : doubles et reflets

Carole Le Berre a publié deux ouvrages sur la filmographie de Truffaut, étudiant tour à tour l’élaboration chronologique de l’oeuvre (projet, écriture, mise en scène) et les films, de manière très approfondie, dans l’ordre chronologique de leur réalisation.

Quant aux études qui se penchent sur un aspect en particulier de l’oeuvre, j’ai déjà eu l’occasion de consacrer un article entier au livre qui a retenu mon attention.

Truffaut et ses doubles

Il s’agit de Truffaut et ses doubles, de Martin Lefebvre, publié en avril 2013 aux éditions Vrin. Ayant déjà  analysé le contenu et les qualités de l’ouvrage, je ne vais pas trop m’y attarder, si ce n’est pour rappeler qu’il s’agit d’une étude des phénomènes d’échos et d’auto-citation dans le cinéma de Truffaut, ce qui est très bien énoncé par l’auteur dans son introduction :

Il n’est peut-être pas de meilleure façon pour décrire l’ensemble de l’oeuvre de François Truffaut que de dire qu’elle s’apparente à une immense galerie des glaces (…). Des glaces ou des miroirs qui, en outre, pointent ou réfléchissent dans plusieurs directions à la fois.

La vie, l’oeuvre, littéralement et dans tous les sens

En dehors des biographies évoquées précédemment, et des études citées plus haut, l’ouvrage qui, à mon sens, traite la vie et l’oeuvre de Truffaut comme une totalité, reste le Dictionnaire Truffaut, dirigé par Antoine De Baecque et Arnaud Guigue, et publié en 2004 aux éditions de La Martinière.

dictionnaire truffaut

Parmi les rédacteurs des différents articles, on retrouve certains auteurs que j’ai déjà eu l’occasion de mentionner : Annette Insdorf, Dominique Rabourdin, Jérôme Tonnerre.

Là encore, j’ai consacré un article – ou plutôt une partie d’article – à ce dictionnaire.

Outre les articles attendus, films, acteurs, réalisateurs, influences diverses du cinéma de Truffaut, éléments biographiques, le lecteur découvre des thématiques qui reviennent régulièrement devant sa caméra et des citations « cultes » que le cinéphile reconnaîtra immédiatement :

  • amour définitif
  • apparition
  • « Ce papier est ta peau, cette encore est mon sang… »
  • chat (au petit déjeuner)
  • cierge
  • évanouissement
  • « Les femmes sont magiques »
  • « Les films sont plus harmonieux que la vie »
  • livres
  • obsessions

Voici quelques-uns des articles que l’on peut trouver en feuilletant ce dictionnaire, à la couverture blanche et à la mise en page épurée, que l’on peut tout à loisir poser et reprendre, sans qu’il ne perde rien de son attrait.

Deux extraits. Chat (au petit déjeuner) :

La difficulté de tourner avec des animaux – Truffaut l’apprend à ses dépens – c’est que l’on ne peut les diriger comme des comédiens. Tel ce chat, chaque fois différent et chaque fois le même de film en film, dont on attend qu’il se dirige vers le plateau du petit déjeuner pour y finir un bol de lait.

Pourtant, Truffaut préfère encore filmer un animal et devoir refaire la scène jusqu’à obtenir l’effet voulu plutôt que montrer deux amants qui s’étreignent. Pudeur du cinéaste ? Peut-être. Choix d’éviter les clichés ou une approche trop directe de la réalité ? Sûrement.

« Les jambes des femmes sont des compas… »

l'homme qui aimait les femmes

(…) Pour Truffaut-Morane, il n’y a rien de plus beau à regarder qu’une femme en train de marcher pourvu qu’elle soit vêtue d’une robe ou d’une jupe qui bouge au rythme de sa marche (…).

Ce qui compte dans tous les cas, c’est le mouvement d’aller et retour. Cela se traduit à l’image par un balayage latéral d’un côté et de l’autre de l’écran, scandé par le son des talons qui percutent le sol en un rythme régulier.

Tentative de sitographie

Après les textes de Truffaut, après les ouvrages de référence sur sa vie et son oeuvre, je suis allée regarder de plus près ce qu’on pouvait trouver sur internet à son sujet. Globalement, j’ai été plutôt déçue par le résultat de ces investigations.

Bien-sûr, Truffaut fait l’objet d’un article sur Wikipédia – pas trop mal construit d’ailleurs – d’une fiche sur l’internet movie database et sur Allociné, ainsi que sur d’autres sites sur le cinéma. L’internaute dispose également d’une fiche biographique sur le portail de ressources de la Bibliothèque du Film, et de la fiche du Ciné-club de Caen, qui n’arrive cependant qu’en quatrième page.

Pour trouver un site exclusivement consacré à Truffaut, il faut aller à la deuxième page des résultats sur Google, et encore, pour ne trouver qu’un site en anglais, certes prometteur, s’il est encore géré, mais allusif. L’un des sites les mieux fournis que j’ai pu trouver à ce stade de ma recherche est un site en anglais également, sur les films de la Nouvelle vague, et qui accorde à Truffaut un article détaillé.

À la troisième page, on trouve enfin quelque chose de conséquent, en français s’il vous plait, même s’il ne s’agit que d’une vidéo sur YouTube, et non d’un site internet, vidéo que je ne peux malheureusement pas intégrer dans le corps de cet article.

J’avoue m’être arrêtée à la page 10, après avoir trouvé quelques blogs et sites cinéphiles dédiant une page au réalisateur, les sites faisant référence à la bibliothèque François Truffaut (situé au Forum des images, à l’intérieur du Forum des halles, belle bibliothèque spécialisée de cinéma), et quelques établissements scolaires.

Fort heureusement, à l’occasion de l’exposition Truffaut, la Cinémathèque française met en ligne une exposition virtuelle : Truffaut par Truffaut.

Quant aux actualités qui apparaissent, elles concernent elles aussi parfois les établissements scolaires, parfois des rues et des centres culturels, mais également, en ce moment, l’exposition organisée par la Cinémathèque, et les nouvelles publications et programmations sur le cinéaste.

Trois films

Terminons par notre sélection habituelle de trois films.

  • La Peau douce (1964) avec Jean Desailly et Françoise Dorléac. L’histoire d’un écrivain d’âge mur, marié et père de famille, qui fait la rencontre d’une jeune hôtesse de l’air avec laquelle il a une liaison, l’objectif de Truffaut dans ce film étant de mettre les trois personnages – le mari, la femme, la maîtresse – à égalité, sans qu’aucun ne soit traité d’un point de vue négatif.
  • La Mariée était en noir (1968) avec Jeanne Moreau. Après la mort de son mari, le jour de son mariage à la sortie de l’église, abattu par des hommes qui le visait pour s’amuser avec un fusil, Julie Kohler décide de les retrouver et de les abattre un par un. Une histoire de vengeance implacable, avec la musique de Bernard Herrmann – compositeur attitré d’Hitchcock. Mes scènes préférés : la mort de Clément Morane (Michael Lonsdale) et celle de Fergus, l’artiste peintre (Charles Denner).
  • La Femme d’à côté (1981). Bernard (Depardieu) et sa femme vivent dans une maison avec leur petit garçon. Un couple s’installe en face de chez eux. Lors de leur première rencontre, Bernard reconnaît Mathilde (Fanny Ardant), avec laquelle il a vécu une passion amoureuse destructrice sept ans auparavant. Ou comment replacer le romanesque au coeur de la vie quotidienne, en la faisant ressentir au jour le jour. Scènes préférées : la scène de retrouvailles, l’évanouissement de Mathilde dans le parking du supermarché, et toutes les scènes avec Mme Jouve, narratrice magnifique.

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Cycle Truffaut. Chapitre 3 : raconter l’homme

Après avoir évoqué Truffaut en tant que « document », et Truffaut en tant qu’auteur, que ce soit de lettres, d’articles, d’entretiens ou de scénarios, cet article sera consacré aux ouvrages consacrés à Truffaut, et plus précisément aux biographies et aux témoignages.

J’aborderai dans un second temps les ouvrages qui étudient en détail la filmographie de Truffaut, son œuvre au fil de son élaboration, ainsi que certains ouvrages qui m’ont particulièrement marquée et que j’ai déjà eu l’occasion d’aborder dans de précédents articles.

Premier souvenir de lecture

Peu de temps après avoir été confrontée au cinéma de Truffaut, le premier livre que j’ai eu l’occasion d’ouvrir à son sujet était l’ouvrage d’Annette Insdorf, une des correspondantes régulières du réalisateur et sa traductrice.

François Truffaut : Les films de sa vie est paru aux éditions Gallimard en 1996, dans la collection des Découvertes Gallimard.

Pour ceux qui ne la connaissent pas, cette collection est l’outil idéal pour les curieux, dans quelque domaine que ce soit, mais en particulier celui des arts. Ce sont de petits ouvrages, très bien illustrés, et qui permettent au lecteur de découvrir – c’est le cas de le dire – un auteur, un peintre, un compositeur ou un cinéaste, d’une manière très agréable.

Le livre d’Annette Insdorf ne fait pas exception. On y retrouve photographies personnelles et photos de tournages, documents d’archives et affiches, qui ponctuent un texte fluide, clair et propice, avec les images, à donner un premier tour d’horizon d’une œuvre, au lecteur qui ne la connaît pas forcément.

En fin d’ouvrage, il y a une partie « Témoignages et documents », composée de critiques de Truffaut, d’articles, d’extraits de carnets d’Henri-Pierre Roché et de son roman Jules et Jim mais aussi de quelques témoignages parus à la fin de la carrière du cinéaste ou après sa disparition (Serge Daney, Claude Miller, ou encore Jeanne Moreau).

Bref, un bon moyen de découvrir sa vie et son oeuvre.

Une biographie comme un roman, un roman comme biographie

L’idéal, pour poursuivre cette découverte, est de se plonger, bien-sûr, dans la biographie de Truffaut, intitulée, comme de juste, François Truffaut. C’est l’œuvre d’Antoine de Baecque et Serge Toubiana, publiée en 1996, 2001 (édition revue) et rééditée en 2004.

Rien ne ressemble plus à un roman que cette biographie. Je n’ai jamais vu à quoi ressemblait sa première édition, « en grand », et la seule image que j’en ai, c’est celle de la collection Folio de Gallimard. Je crois d’ailleurs qu’on peut tout aussi bien la trouver au rayon « cinéma » d’une librairie, qu’au rayon « romans », comme c’est le cas d’un autre ouvrage sur lequel j’aurai l’occasion de revenir.

Cette biographie fait plus de 800 pages, notes comprises, et lorsqu’on la parcourt, on ne sait plus très bien si l’on a affaire à un personnage réel ou à un personnage fictif, tant la figure de Truffaut est traitée de manière romanesque. Il n’en demeure pas moins que le texte est à lire et à relire, à feuilleter et à dévorer.

L’ouvrage est si conséquent qu’il serait vain d’en extraire une page ou un extrait, puisque s’y mêlent si inextricablement la vie et l’oeuvre, et que le tout s’offre au lecteur d’emblée, en toute limpidité et en toute plénitude.

De la biographie au témoignage, et inversement

Le livre qui fait pendant à cette biographie, si l’on peut dire, et qui est à mi-chemin de la biographie et du témoignage, est cependant bien antérieur à l’œuvre d’Antoine de Baecque et de Serge Toubiana, puisqu’il suit presque immédiatement la disparition du cinéaste.

Il s’agit du Roman de François Truffaut, ouvrage collectif paru en 1985 aux éditions de l’étoile / Cahiers du cinéma. Il rassemble de très nombreux témoignages, organisés chronologiquement, sur l’homme et le cinéaste, dans un « Portrait à plusieurs voix », selon le titre de la préface rédigée, là encore, par Serge Toubiana. Cette préface revient d’ailleurs sur le titre du livre :

La seule évidence, c’est qu’il existe un univers romanesque de Truffaut qui prime tout, qui englobe aussi bien son propre personnage que ses créatures, le ton de sa voix que les gestes de ses acteurs. Où la question de savoir ce qui a été premier, le roman ou la réalité, la fiction ou la biographie, n’a plus grande importance. Il semble que Truffaut ait eu le désir fervent d’organiser sa vie et ses films avec la belle logique et la belle cohérence de ces romans qu’il a tant aimés, dès sa jeunesse, même si l’on sent de temps en temps les blessures et les failles que la vie oppose inévitablement à ce genre de désir.

Témoignages d’amis, de réalisateurs – Rohmer, Godard, Chabrol – d’acteurs, de collaborateurs (assistants, scénaristes, photographes,…) et hommages… ces textes construisent une biographie, ou plutôt la biographie à venir de Truffaut.

Dans le chapitre « Truffaut vu d’Amérique », on retrouve également des textes de collaborateurs, comme Helen Scott – déjà mentionnée dans l’article précédent – et Steven Spielberg, pour qui il a incarné le savant Claude Lacombe, dans Rencontres du troisième type :

C’était l’acteur parfait. Il ne posait pas de questions. Il était à l’heure. Il était toujours de bonne volonté. Il faisait à peu près tout ce que je lui suggérais. Il attachait une grande importance à être l’acteur parfait. Il m’a dit comment il définissait cela : quelqu’un de très patient, qui attend six heures pour travailler quinze minutes et qui ne pose jamais de problème au réalisateur. (…)

(Truffaut avait d’ailleurs profité de ce tournage pour vivre « de l’intérieur » le métier de comédien et avait même pour projet d’écrire un livre sur cette « attente des acteurs »)

Dans ce portrait en mosaïque, on retrouve également un texte de Jean Gruault, scénariste de Truffaut pour Jules et Jim, Deux Anglaises et le Continent, L’Enfant sauvage, L’Histoire d’Adèle H., et La Chambre verte.

Jean Gruault est d’ailleurs l’auteur d’une autobiographie, Ce que dit l’autre, où il revient sur sa collaboration avec Truffaut. Cette autobiographie est parue en 1992 chez Julliard, elle est malheureusement aujourd’hui épuisée (sauf d’occasion). J’ai eu la chance de la lire il y a quelques années et je regrette de n’en avoir toujours pas un exemplaire à ma disposition.

C’est un ouvrage à la fois émouvant et drôle, fidèle à la verve et à l’humour de Jean Gruault, également co-auteur, avec Truffaut, de la mise en roman du dernier scénario du cinéaste, Belle époque, déjà mentionné dans l’article précédent.

Témoignage d’un cinéfils

Cependant, le témoignage qui m’a le plus émue, parmi toutes mes lectures sur Truffaut, celui dont je garde un souvenir magnifique, c’est celui de Jérôme Tonnerre, Le Petit voisin.

Ce livre, tout comme la biographie de De Baecque et Toubiana, peut se trouver aussi bien au rayon « cinéma » qu’au rayon des « romans ». Là encore, ma première confrontation avec ce livre, c’était avec la couverture d’un Folio de chez Gallimard, bien que l’ouvrage soit paru dans un premier temps en 1999 chez Calmann-Lévy.

Si ce texte est mentionné dans certaines bibliographies consacrées au réalisateur, rien n’indique dans le titre ou dans sa forme actuelle, à un lecteur lambda, qu’il s’agit d’un témoignage, si ce n’est la couverture. Et encore, combien de livres reprennent une photographie de film sans avoir aucun rapport avec le film ou avec son auteur ?

Bref, je ne suis pas parvenue à ce texte en ligne droite : si j’ai eu connaissance de son existence, c’est par l’intermédiaire du Dictionnaire Truffaut, auquel son auteur a collaboré, et qui en fournissait une très succincte biographie. Et pourtant, il s’agit très certainement d’un de mes meilleurs souvenirs de lecture.

Dans ce texte, Jérôme Tonnerre, aujourd’hui scénariste, raconte sa rencontre, à l’âge de quinze ans, avec Truffaut. Je préfère laisser les premières lignes, si fortes, si émouvantes, à la découverte du lecteur, et j’aurais l’impression de voler quelque chose à les citer telles quelles, de but en blanc.  Voici quelques lignes plus loin :

Je dis m’appeler Tonnerre Jérôme, Christophe, Armand. Je prétends que le 11 octobre 1974, six heures du soir, à Paris, VIIIe arrondissement, âgé de quinze ans, je suis né.

J’ai osé sonner chez François Truffaut.

De Jérôme Tonnerre scénariste, je n’ai pas vu beaucoup de films, mais parmi ceux que j’ai vu, Un coeur en hiver de Claude Sautet, ainsi que Confidences trop intimes et Une Promesse, de Patrice Leconte, m’ont beaucoup plu, sans que je sache si ces trois expériences suffisaient à me le faire reconnaitre dès la première scène d’un film auquel il a participé.

L’évidence vient après coup généralement : je vois le film, je vois son nom au générique en tant que scénariste, et je me dis que, bien-sûr, ça ne pouvait être que lui, sans que je sache réellement pourquoi. Mais il fait partie de ces auteurs pour lesquels, sans doute, on ressent une affinité particulière, à les lire et à partager les rencontres qu’ils ont vécues ou imaginées.

Trois films : suivre Antoine Doinel

Voilà pour cette sélection d’ouvrages qui se penchent davantage sur Truffaut en tant qu’homme, sur sa vie, même si sa vie reste indissociable de son oeuvre. Ainsi les textes que je mentionnerai dans le prochain article, s’ils se penchent davantage sur ses films, sur l’oeuvre dans son ensemble ou sur un éclairage particulier de cette oeuvre, n’en abordent pas moins sa vie.

Et pour poursuivre la traversée du cinéma de Truffaut, voici à nouveau trois films, les trois longs métrages (je n’oublie pas Antoine et Colette, moyen métrage) qui suivent Antoine Doinel après les Quatre-cents coups :

  • Baisers volés (1968). On retrouve Antoine Doinel, réformé de l’armée pour « instabilité caractérielle », amoureux de Christine (Claude Jade) tout autant que de ses gentils parents, engagé dans une agence de détectives privés, et émerveillé par la femme d’un client, Fabienne Tabard, incarnée par Delphine Seyrig. Mes scènes préférées : le générique sur la chanson de Trenet, Que reste-t-il de nos amours ?, la course dans Paris en uniforme militaire, la tirade de Fabienne Tabard « Je ne suis pas une apparition… je suis une femme comme les autres » ou encore, la manière dont un homme, adepte de l’amour définitif, aborde Christine au bras d’Antoine, dans un parc.
  • Domicile conjugal (1970). Sans doute le film de la saga Doinel que j’ai revu le moins souvent. On y suit la vie de couple d’Antoine, rêveur et volage, et de Christine.
  • L’Amour en fuite (1979). Mon préféré après les Quatre cents coups, parce que tous les fils tendus dans les films précédents se renouent enfin. Mes scènes préférées : la scène de rencontre d’Antoine avec l’ancien amant de sa mère, les flashbacks qui font écho aux autres films précédents, et la chanson de Souchon, qui clôt le film.

 

Prochain chapitre : les ouvrages de référence sur l’œuvre de Truffaut.

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Cycle Truffaut. Chapitre 2 : la parole et l’écriture

Comme annoncé précédemment, cet article sera consacré à Truffaut en tant qu’auteur, Truffaut écrivain, Truffaut épistolier, Truffaut interlocuteur et Truffaut graphomane…

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Pourquoi, à juste titre, Truffaut peut-il être considéré comme un homme « hyper-documenté » ? Parce que l’écriture nourrit sa vie et son oeuvre, que ce soit par la lecture ou par l’activité même d’écriture.

La lecture et l’écriture filmées

Partons d’une simple constatation maintes fois abordée dans les ouvrages qui lui sont consacrées : la lecture et l’écriture sont omniprésentes dans ses films. On voit les personnages lire et écrire, on voit l’écriture de Truffaut, si particulière, sans majuscules, se délier dans certaines scènes, et les livres, lettres, lignes, bref, toutes les traces écrites imaginables sont au coeur de son cinéma.

Meilleurs moments :

  • les scènes de lecture et d’écriture des Quatre cents coups. Antoine Doinel lit Balzac, rend hommage à Balzac. Il écrit des alexandrins, puni dans son coin à l’école, ce qui lui vaut les lignes « Que je dégradasse les murs de la classe… » Il écrit des lettres, recopie des mots d’excuses…
  • les lettres échangées dans Jules et Jim et dans les Deux Anglaises et le Continent, et que les personnages lisent à voix haute sur un écran neutre.
  • les lettres échangées entre Antoine Doinel et Fabienne Tabard dans Baisers volés.
  • l’apprentissage de la lecture et de l’écriture dans L’Enfant sauvage.
  • le livre, objet interdit et omniprésent dans Fahrenheit 451, et la lecture, comme activité secrète mais récitée à voix haute.
  • la lecture et l’écriture au quotidien de la vie d’écolier dans L’Argent de poche.
  • le livre qu’écrit Bertrand Morane dans L’Homme qui aimait les femmes.
  • enfin, un dernier exemple (mais pas le seul), l’écriture de Truffaut/Ferrand dans La Nuit américaine, écriture mise en scène par les acteurs : « Même si ce que vous dites est vrai, moi je ne pourrais pas oublier. Je suis décidée, je vais vivre seule, je sais que la vie est dégoûtante. »

Voilà pour quelques scènes où sont mises en scène, de manière presque toujours simultanée, la lecture et l’écriture. Revenons maintenant à l’activité d’écriture, non pas en dehors des films, ce qui n’est jamais le cas, mais plutôt, là encore, conjointement à eux.

Truffaut épistolier

L’écriture étant l’une des formes d’expression qu’il affectionne le plus, la plupart de ses personnages et des personnalités qu’il admire la pratiquant, il est naturel que la lettre ait pour Truffaut un attrait particulier.

Nous l’avons vu, c’est généralement la lettre que Catherine, Jules et Jim, Antoine Doinel, utilisent pour communiquer, et pas seulement dans des films « d’époque » où elle est le seul moyen de communication, mais dans ses autres films, où elle vient concurrencer le téléphone.

correspondance truffaut

La Correspondance de François Truffaut, publiée en 1988, rassemblent des textes ayant été échangés entre 1945 – il a treize ans – et 1984. Dans cette correspondance « professionnelle », adressée d’abord en majorité à Robert Lachenay, son ami d’enfance qui partage avec lui sa passion de la littérature et du cinéma, on retrouve très vite des figures connues du cinéma, ses acteurs, ses scénaristes, ainsi que des réalisateurs qu’il admire et des proches collaborateurs.

On y retrouve l’échange de lettres qu’il eut avec Helen Scott, qui participa à l’enregistrement et à la traduction des entretiens Hitchcock / Truffaut. On y retrouve également la fameuse lettre adressée à Godard après la projection de La Nuit américaine, lettre de rupture artistique et amicale définitive entre les deux cinéastes.

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On y trouve des lettres adressées à Hitchcock, dont la première, évoquant déjà l’idée des entretiens, rappelle leur première rencontre :

Il y a quelques années j’étais journaliste de cinéma, lorsqu’à la fin 1954 je suis allé avec mon ami Claude Chabrol, vous interviewer au studio Saint-Maurice où vous dirigiez la postsynchronisation de To Catch a thief. Vous nous aviez demandé d’aller vous attendre au bar du studio, et c’est alors que, sous l’émotion d’avoir vu quinze fois de suite une « boucle » montrant dans un canot Brigitte Auber et Cary Grant, nous sommes tombés, Chabrol et moi, dans le bassin gelé de la cour du studio. (…)

Par la suite, à chacun de vos passages à Paris, j’ai eu le plaisir de vous rencontrer (…) et l’année suivant vous m’avez même dit : « Je pense à vous chaque fois que je vois des glaçons dans un verre de whisky. »

La liste des correspondants est longue et riche : Aznavour, acteur de Tirez sur le pianiste, Nathalie Baye, qui apparaît dans trois de ses films, Clouzot, Costa-Gavras, Delerue, son compositeur attitré, Godard et Hitchcock, déjà mentionnés, Henri Langlois, directeur de la Cinémathèque française, Alain Souchon, qui a composé la chanson de L’Amour en fuite, ou encore Jean-Louis Trintignant.

La lecture de ces lettres fait revivre le cinéma entre 1945 et 1984, et donne un exemple toujours impressionnant de l’amour que l’on peut lui porter.

Truffaut interlocuteur

La Correspondance de Truffaut nous donne une idée des préparatifs des entretiens avec Hitchcock. J’ai déjà eu l’occasion, dans plusieurs articles, qu’ils soient consacrés à la forme même de l’entretien, ou à Hitchcock, d’évoquer cette bible du cinéphile qu’est le Hitchbook.

hitchbook

Cet ouvrage donne à la fois une leçon de cinéma et met en lumière la façon, non seulement, de travailler d’Hitchcock, en faisant connaître l’homme et le cinéaste, sans jamais tomber dans l’indiscrétion, mais également la façon dont deux réalisateurs peuvent, brillamment, échanger sur leur métier.

Et selon moi, la préface à ces entretiens, rédigée par Truffaut, reste l’un des plus beaux hommages jamais écrits :

L’homme était mort, mais non le cinéaste, car ses films, réalisés avec un soin extraordinaire, une passion exclusive, une émotivité extrême masquée par une maîtrise technique rare, n’en finiraient pas de circuler, diffusés à travers le monde, rivalisant avec les productions nouvelles, défiant l’usure du temps, vérifiant l’image de Jean Cocteau parlant de Proust : « Son oeuvre continuait de vivre comme les montres au poignet des soldats morts. »

La phrase, écrite pour Hitchcock, clôturant la préface de l’édition définitive des entretiens, est valable pour Truffaut.

Cet exercice de l’entretien, Truffaut s’y est d’ailleurs soumis tout au long de sa carrière – avec peut-être moins de virtuosité que lui-même en a mis à interroger Hitchcock, du côté de ses différents interlocuteurs.

Ces entretiens, publiés dans la presse entre 1959 et 1984, ont été rassemblés par Anne Gillain dans un recueil publié en 1988 chez Flammarion, Le Cinéma selon François Truffaut.

Le cinéma selon Truffaut

On y retrouve, non seulement des échanges à l’occasion de la sortie de ses films – en cela le recueil respecte scrupuleusement la chronologie filmographique de Truffaut – mais aussi des réflexions sur le cinéma, sur les réalisateurs qu’il admire, ainsi que des souvenirs et des impressions d’enfance.

Enfin, on retrouve dans les entretiens diffusés sur France culture entre 1976 et 1982, avec Claude-Jean Philippe, « Mémoires d’un cinéaste », cette parole qui évoque ses « premières émotions cinématographiques » (l’un de mes entretiens préférés), le cinéma français à la Libération, l’époque des Cahiers du cinéma, ainsi que certains de ses films.

entretiens truffaut radio

On y constate que la parole de Truffaut, sans cesse dans l’échange, et, qu’il questionne ou qu’il réponde, témoigne toujours de ce bonheur d’évoquer le cinéma.

Truffaut critique

Ce n’est donc pas pour rien que les principaux recueils de critiques dont il est l’auteur s’intitulent Les films de ma vie et Le Plaisir des yeux.

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Dans le premier, on retrouve des articles qu’il a lui-même sélectionnés, sur des réalisateurs qu’il admire, Chaplin, Hitchcock, Welles, Cocteau, Guitry, à l’occasion de la sortie ou de la redécouverte de certains de leurs films.

Dans le second, que j’ai souvent parcouru, lu et relu, on retrouve bien-sûr les articles qui forment, en quelque sorte, l’acte de naissance de la Nouvelle vague – « Une certaine tendance du cinéma français »- des hommages aux réalisateurs admirés, mais également aux comédiens et comédiennes qui ont tourné avec lui : Adjani, Ardant, Deneuve, Dorléac, Marie Dubois ou encore Jean-Pierre Léaud.

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Mais le texte que je préfère entre tous, c’est celui choisi pour être l’épilogue de ce recueil, et qui a pour titre : « Voilà pourquoi je suis le plus heureux des hommes ».

Je suis l’homme le plus heureux du monde, voilà pourquoi : je marche dans une rue et je vois une femme, pas grande mais bien proportionnée, très brune, très nette dans son habillement avec une jupe sombre à larges plis qui bougent au rythme de sa démarche plutôt rapide (…) son visage n’est pas souriant, cette femme marche dans la rue sans chercher à plaire, comme si elle était inconsciente de ce qu’elle représente : une bonne image charnelle de la femme, une image physique, mieux qu’une image sexy, une image sexuelle. Un promeneur qui la croise sur le trottoir ne s’y est pas trompé : je le vois se retourner sur elle, faire demi-tour et lui emboîter le pas. Je regarde la scène. (…)

Je ne peux citer l’intégralité de cet article : face à une scène de drague ordinaire, quotidienne, Truffaut spectateur imagine d’emblée un matériel cinématographique dans lequel la femme, abordée par l’homme, réagit et force l’homme, en l’invectivant, à se regarder dans une glace. Suite à ce récit – on retrouve la scène telle qu’elle a été imaginée par Truffaut dans La Peau douce – ce dernier conclut :

Voilà pourquoi je suis le plus heureux des hommes ; je réalise mes rêves et je suis payé pour ça, je suis metteur en scène.

Faire un film , c’est améliorer la vie, l’arranger à sa façon, c’est prolonger les jeux de l’enfance, construire un objet qui est à la fois un jouet inédit et un vase dans lequel on disposera, comme s’il s’agissait d’un bouquet de fleurs, les idées que l’on ressent actuellement ou de façon permanente. Notre meilleur film est peut-être celui dans lequel nous parvenons à exprimer, volontairement ou non, à la fois nos idées sur la vie et nos idées sur le cinéma.

Là encore s’exprime l’amour du métier, l’amour du cinéma, qui se révèle de manière pleine et définitive dans ce qui évoque directement les films de Truffaut : scénarios, journal de tournage et projets.

truffaut par truffaut

À noter que certains de ces textes, lettres, critiques, articles, sont rassemblés dans un magnifique ouvrage par Dominique Rabourdin, Truffaut par Truffaut, paru une première fois en 1985 aux éditions du Chêne et réédité en 2004.

Truffaut auteur et réalisateur de films

J’aborderai rapidement cette dernière partie, en indiquant seulement quelques références :

  • Les Aventures d’Antoine Doinel, réunissant les scénarios et les notes de travail des Quatre cents coups, Antoine et Colette, Baisers volés, Domicile conjugal et L’Amour en fuite ;
  • L’ouvrage qui regroupe le scénario de La Nuit américaine et le journal de tournage de Fahrenheit 451, publié aux éditions des Cahiers du cinéma, dans la collection « Petite bibliothèque » ;
  • Le cinéroman L’Homme qui aimait les femmes ;
  • Enfin, même si je suis convaincue d’avoir oublié des choses, le dernier scénario co-écrit avec Jean Gruault, Belle époque, et mis en roman par ce dernier, ouvrage qui suit personnages réels et personnages fictifs entre 1900 et 1914.

Il y a sans doute des oublis dans ce tour d’horizon de la production écrite de Truffaut. Je ne prétends pas être exhaustive, mais simplement donner un aperçu de ce qui m’a touchée, enthousiasmée, et transformée, dans la lecture de ces textes. J’espère avoir donné quelques envies de (re)lectures et de (re)découvertes cinématographiques.

Et à découvrir ou redécouvrir, voici à nouveau une sélection de trois films.

Lettres, lectures, littérature et cinéma

  •  Jules et Jim (1962). Jeanne Moreau, lumineuse Catherine, qui aime Jules, puis Jim, puis Jules, puis Jim, au début du vingtième siècle. Il est difficile d’y choisir une scène, une phrase, un moment entre tous, tout y est tour à tour léger et émouvant : Jeanne Moreau courant sur un pont, Jeanne Moreau chantant « Le Tourbillon de la vie »… On a en le regardant un sentiment de quiétude tranquillement inquiète, ponctué par la lecture de fragments entiers du roman éponyme d’Henri-Pierre Roché.
  • Les deux Anglaises et le Continent (1971). Claude (Jean-Pierre Léaud) hésite entre deux soeurs Anglaises, Anne, avec laquelle il noue une amitié sentimentale, et Muriel, pour laquelle il éprouve une véritable passion. Ce que j’aime dans ce film, c’est le sentiment réel, qui a été formulé, il me semble, par Truffaut lui-même, d’assister à la rencontre du narrateur de la Recherche avec les soeurs Brontë.

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  • L’Histoire d’Adèle H. (1975). Truffaut met en scène la fille cadette de Victor Hugo, Adèle, fuyant l’ombre immense de son père et le fantôme de sa soeur Léopoldine, progressivement aliénée dans son amour non réciproque pour un jeune lieutenant anglais. Adjani y est bouleversante et terrifiante.

Voilà pour cette seconde sélection. Bonne (re)découverte !

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Cycle Truffaut. Chapitre 1 : l’homme hyper-documenté

Je l’avais annoncé lors des deux ans de Cinephiledoc, une grande partie des articles de cet automne va être consacrée au même thème. Aujourd’hui, fin du suspense, vous l’aurez tout de suite compris au titre : je me lance dans un cycle d’articles sur François Truffaut, à l’occasion des trente ans de sa disparition.

François Truffaut

Avouons-le cependant, cela fait bien plus longtemps que cette année, que je pense à cette série d’articles. Bien-sûr, j’ai déjà eu l’occasion de faire des « micro hors-série » thématiques sur un réalisateur :

  • les articles consacrées au cinéma muet, mais surtout à Chaplin, parus en mars 2013 ;
  • ceux consacrés à Hitchcock, parus en février de la même année.

Je profitais d’ailleurs assez souvent des nouvelles parutions pour évoquer dans d’autres articles ces deux réalisateurs que j’affectionne tout particulièrement.

Mais je n’avais pas encore eu l’occasion de faire de même avec Truffaut, de lui consacrer un cycle d’articles sur ce qu’il a écrit et sur ce qui a été publié sur lui. Évidemment, je profitais aussi d’une nouvelle publication, de temps à autre, sur lui ou sur tout autre chose, pour évoquer son oeuvre.

François Truffaut sur Cinephiledoc

François Truffaut est certainement le réalisateur qui est le plus souvent cité sur ce blog, avec 15 articles qui mentionnent son nom. Et ce n’est pas cette série d’articles qui risque de changer la donne, loin de là. Petit tour d’horizon anté-chronologique, en ne tenant compte que des ouvrages consacrés de près ou de loin à Truffaut :

La nuit américaine affiche

  • en mai 2014, l’article « Leur vie est un roman » profitait, déjà, de la parution du hors-série du Monde pour amorcer le cycle de cet automne ;
  • en janvier 2014, « Revivre la Nouvelle vague » évoquait le Dictionnaire de la Nouvelle vague de Joël Simsolo ;
  • en mai 2013, à l’occasion des 40 ans de La Nuit américaine, je n’avais pas résisté à la tentation d’écrire un article sur le sujet ;
  • en avril 2013, je m’étais extasiée sur un petit ouvrage brillant, Truffaut et ses doubles, de Martin Lefebvre ;
  • en mars 2013, l’article sur les dictionnaires thématiques prenait pour exemple le Dictionnaire Truffaut d’Arnaud Guigue et Antoine de Baecque.

Après ce petit tour d’horizon, je vais à présent vous donner un aperçu de ce à quoi va ressembler ce cycle Truffaut, sachant que je sais déjà comment le commencer et le terminer, mais ce que j’ignore encore, c’est le nombre d’articles dont il sera composé au total.

Cycle Truffaut : composition

  • Chapitre 1. Vous l’aurez compris, ce n’est qu’une grosse introduction quelque peu informe, et encore à expliciter par la suite… Je reviendrai dans quelques instant sur ce titre, l’homme hyper-documenté, que les admirateurs de Truffaut ont certainement déjà décodé… mais pas ceux qui le découvrent.
  • Chapitre 2 : Truffaut auteur, Truffaut graphomane, bref un article consacré aux textes publiés par Truffaut.
  • Chapitre 3 /4 : les ouvrages de référence sur Truffaut, des plus anciens aux plus récents. Ce n’est peut-être pas très objectif, il faudrait davantage parler de « mes plus belles lectures sur Truffaut ». Bref, ce que j’ai lu et apprécié sur le sujet. Cet article pourra être en deux parties.
  • Chapitre 5 : rééditions et nouvelles parutions (potentiellement en plusieurs parties, si ce que je découvre est d’une qualité digne d’un article entier).
  • Chapitre 6 (potentiellement dernier article) : l’exposition et le catalogue d’exposition de la Cinémathèque française.

nouvelle-vague

Chaque article se conclura, de manière tout à fait subjective et assumée par une sélection de trois films de Truffaut à voir ou à revoir. Ce dernier ayant réalisé 21 films au cours de sa carrière, dites-vous que vous n’aurez, au maximum, que sept articles, et que d’ailleurs, si vous m’avez suivie jusque-là, vous avez déjà lu une bonne partie du premier.

Notions documentaires et cinéphilie

Pourquoi ce titre ? D’abord parce que, appréciant une nouvelle fois autant le côté cinéphile que le côté doc de ce blog, je saute sur tout ce qui me donne l’occasion de croiser les regards, et d’associer les deux. Cela m’enchante de pouvoir utiliser un aspect du cinéma sous un angle documentaire, et étudier une notion documentaire avec un exemple cinématographique.

C’est ainsi que je me suis absorbée dans la comparaison du bruit et du silence documentaires avec la figure mythique de Greta Garbo, ou que j’ai évoqué Chaplin comme étant un réalisateur – et un homme – documenté. En effet, j’ai appliqué dans cet article la notion de document à Chaplin, traitant l’homme et le cinéaste, et par extension, son oeuvre, comme document « primordial », plus que primaire, puis déclinant les documents secondaires et tertiaires évoquant Chaplin.

Cette notion d’homme « documenté », je l’empruntais à Olivier Le Deuff, et à l’un de ses articles publiés sur son blog, Le guide des égarés.

Si l’on peut appliquer la notion de document à Chaplin, on ne peut parler de Truffaut qu’en amplifiant de manière extraordinaire cette notion.

L’homme hyper-documenté

Si Chaplin nourrit son oeuvre de sa vie, écrit sur sa vie, donne lieu à un nombre incroyable de publications, que dire de Truffaut ?

Non seulement Truffaut collectionne, conserve, classe, tout ce qui peut l’intéresser, être exploité, ou ce dont on doit simplement se souvenir. Dans un article publié à l’occasion du hors-série du Monde, « Une vie, une oeuvre », en mai 2014, Serge Toubiana donne un aperçu de cet aspect de sa personnalité :

Il était son propre architecte, d’un type obsessionnel très étonnant. Dans les locaux du Carrosse, il y avait tout, tout, tout. Non seulement ce qui concernait ses films, classés, rangés, les contrats, les scénarios, leurs différentes versions, les plans de tournage, les relevés de droits d’auteurs… mais aussi tout ce qui concernait sa période de critique. Et dans des dossiers bleus, ce qui avait trait à Renoir, Guitry, Rossellini, Ophüls, Hitchcock, Rohmer, Godard, Pisier. Je ne sais pas à quoi ça tient, mais il était obnubilé par l’idée de tout garder (revues, bouts de scénarios, lettres, notes) et de classer les documents sur des étagères.

Truffaut en archiviste, on l’entrevoit non seulement dans certains des ouvrages qui lui sont consacrés par d’autres, mais également dans certains de ses textes et certains de ses films. Pour les textes, m’est revenu en mémoire cet échange avec Isabelle Adjani qu’il rapporte dans l’un de ses articles :

Je dis parfois à Isabelle Adjani : « Notre vie est un mur, chaque film est une pierre. » Elle me fait toujours la même réponse : « Ce n’est pas vrai, chaque film est le mur. »

La vie et l’oeuvre vues, plus que comme un mur, comme une cathédrale, dont chaque élément à la fois est un tout, et rappelle l’ensemble du monument.

l'homme qui aimait les femmes

Pour les films, il n’y a qu’à voir la scène où Bertrand Morane tente d’archiver les souvenirs de ses conquêtes dans L’Homme qui aimait les femmes, son désarroi lorsqu’il entre chez l’une d’elles et découvre « une bibliothèque sans livres », ou la scène dans La Nuit américaine, lorsque Ferrand reçoit une sélection d’ouvrages sur différents réalisateurs.

Mais Truffaut c’est également un être auto-documenté et hyper-documenté, simplement pour tout ce qu’il engrange lui-même comme écrits, et tout ce qu’il suscite chez les autres comme publications.

Petit résumé, sur lequel j’aurai l’occasion de revenir dans les articles suivants :

  • il y a d’abord les écrits de Truffaut, bien-sûr, sa correspondance, ses scénarios, le journal de tournage de Fahrenheit 451, ses articles, le Hitchcock / Truffaut, qui rendent compte des entretiens qu’il a eu avec Hitchcock, et Le Cinéma selon François Truffaut, où Anne Gillain rassemble les entretiens que lui-même a donnés. On peut ajouter également les entretiens avec Claude-Jean Philippe, diffusés sur France culture entre 1976 et 1982.
  • ensuite, il y a ses biographies, et tout ce qui tente de faire un large tour d’horizon de sa vie et de son oeuvre, notamment le Dictionnaire Truffaut, dirigé par Antoine de Baecque et Arnaud Guigue.
  • il y a les livres qui s’intéressent plus spécifiquement aux films et à leur fabrication, en particulier les deux ouvrages de Carole Le Berre, François Truffaut et Truffaut au travail.
  • il y a les ouvrages qui s’intéressent à un aspect particulier de son cinéma, comme le texte de Martin Lefebvre, Truffaut et ses doubles.
  • enfin il y a les témoignages et les souvenirs, qui se penchent sur l’homme et le cinéaste, et en dévoile un aspect, sinon méconnu, du moins intriguant.

Une multitude de textes, de publications, dont pas un (ou presque) ne ressemble au suivant. Alors, pourquoi continuer à publier sur Truffaut ? Comme certains de mes amis me l’ont souvent souligné, pourquoi continuer à écrire sur lui, que trouve-t-on encore à dire ? N’est-on pas nourri, rassasié, lassé, de tout ce qui est déjà paru ? Pourquoi s’évertuer à lire encore, à écrire encore sur lui ?

Sans doute parce qu’on en est arrivé à la même conclusion qu’Arnaud Guigue dans son tout récent ouvrage Truffaut & Godard : La querelle des images :

(…) l’oeuvre de Truffaut (…) conserve encore aujourd’hui le pouvoir de changer profondément la vie des êtres. Je ne parle pas de tel ou tel de ses grands films, que je n’aurais probablement pas rangés dans mes préférés, mais bien de son oeuvre, unique en son genre.

Celui qui ressent en lui ce changement dans sa vie ne peut, il me semble, qu’avoir envie d’en témoigner, ne serait-ce que pour comprendre. Comprendre le bouleversement, l’émotion suscitée, et chaque livre qui s’ajoute, chaque nouvelle flamme qui s’allume dans cette cathédrale, permet à nouveau de faire résonner le cinéphile et l’humain qui est en nous.

la chambre verte

Chaque ouvrage qu’on écrit, qu’on lit ou qu’on relit sur Truffaut, nous replonge dans cet univers qui nous a rendu heureux la première fois, et qui réveille en nous le goût de l’enfance, des livres, du cinéma et des êtres.

Chacun d’entre eux rappelle les films et évoque l’homme, et dans ce palais des miroirs, à chaque instant nous croisons une scène, un personnage, une phrase, qui non seulement nous conduit immédiatement à une autre, mais nous ramène sans cesse à nous-mêmes.

Trois films pour ce chapitre 1 :

  • Le premier. Les Quatre cents coups (1959). C’est à l’occasion du premier que l’on découvre Antoine Doinel / Jean-Pierre Léaud, dans ce film sur l’enfance où l’enfant n’est ni un singe savant, ni un faire-valoir. Mes scènes préférées : la scène de l’hommage à Balzac, où toutes les tentatives d’Antoine pour exprimer sa sensibilité littéraire tournent à l’échec ; la scène où, en fugue, il boit au goulot une bouteille de lait comme un petit chat perdu ; et la scène finale.
  • La Chambre verte (1978). L’histoire d’un homme, Julien Davenne, juste après la première guerre mondiale, qui préfère vouer sa vie au culte des morts qu’à la fréquentation des vivants. Il restaure une chapelle dans laquelle il érige une spectaculaire forêt de cierges à la mémoire de ses chers disparus. Le film montre l’enfermement dans l’obsession, qui va crescendo, avec Truffaut dans le rôle de Davenne. Ma scène préférée : celle où le personnage, assistant à la mise en bière de l’épouse d’un ami, se révolte contre la consolation impersonnelle apportée par le prêtre.
  • Le dernier. Vivement dimanche ! (1982). Un homme accusé du meurtre de sa femme cherche à prouver son innocence, avec l’aide de sa secrétaire. Ton léger, situations incongrues. Mes scènes préférées : Fanny Ardant qui assomme un suspect avec une Tour Eiffel, Jean-Louis Trintignant incarnant un personnage plein d’élégance et de mauvaise foi, attachant et agaçant, et toutes les scènes se déroulant au commissariat.

Voilà pour ce premier chapitre, j’espère ne pas avoir égaré trop de monde en route et avoir titillé l’appétit de quelques-uns, pour un prochain chapitre.

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Leur vie est un roman

Cet article thématique sera consacré à trois publications : une ancienne, qui remonte à 1964 et dont j’ai déjà eu l’occasion de parler, et deux publications récentes, avril et mai 2014. Pourquoi les réunir ?

Parce qu’elles ont un certain nombre de points communs, peut-être même trop pour tous les énumérer, à commencer par celui qui donne son titre à cet article : une vie et une oeuvre qui se lisent comme des romans.

Années du cinéma

Cette année pour le cinéma est riche en célébrations et anniversaires de toutes sortes. Dans un précédent article, j’ai évoqué l’exposition Langlois qui commémore le centième anniversaire de sa naissance. Cela fait également cent ans que Charlot a vu le jour, ce qui a donné lieu à des publications, des émissions, des diffusions et des rééditions de ses films.

La publication de 1964 – 50 ans cette année – est son autobiographie, Histoire de ma vie (My autobiography), dans laquelle Chaplin raconte son enfance anglaise, ses premières années dans le Hollywood triomphant du cinéma muet, les début du parlant, les crises, les guerres, les conflits, le maccarthysme, les femmes, et l’exil.

histoire de ma vie chaplin

La vie de Chaplin commence comme un roman de Dickens, et, à vrai dire, se poursuit comme tel. Le lecteur suit Chaplin enfant, dans les quartiers miséreux de Londres, dans les théâtres où il fait, à cinq ans, sa première apparition sur scène, à l’asile des pauvres, jusqu’à ce jour où, à quatorze ans, il est contraint d’accompagner sa mère, devenue folle, dans un hôpital psychiatrique.

S’ensuivent des temps précaires, faits de métiers différents, jusqu’au retour au théâtre, puis l’engagement dans la troupe de Fred Karno, et, enfin, la rencontre de Mack Sennett à Hollywood et la création de Charlot :

Je ne savais absolument pas comment je devais me maquiller. Ma tenue de reporter ne me plaisait pas. Mais, sur le chemin du vestiaire, je me dis que j’allais mettre un pantalon trop large, de grandes chaussures et agrémenter le tout d’une canne et d’un melon. Je voulais que tout fût en contradiction : le pantalon exagérément large, l’habit étroit, le chapeau trop petit et les chaussures énormes. Je me demandais si je devais avoir l’air jeune ou vieux, mais, me souvenant que Sennett m’avait cru plus âgé, je m’ajoutai une petite moustache qui, me semblait-il, me donnerait quelques années de plus sans dissimuler mon expression.

Il serait vain d’énumérer toutes les rencontres, tous les événements rapportés par Chaplin dans son autobiographie, qui constitue une véritable bible pour les cinéphiles, mais également pour les historiens du vingtième siècle.

On y retrouve en effet les ombres de la première et de la seconde guerres mondiales, de la guerre froide, les silhouettes de Einstein, Cocteau, Gandhi, Roosevelt, Eisenstein ; et on y croise stars du muet – que j’ai déjà eu l’occasion d’évoquer : Arbuckle, Fairbanks, Pickford – et du parlant – dont Paulette Goddard qui sera sa troisième femme, ainsi que la gamine des Temps modernes et Hannah dans Le Dictateur.

Indéniablement, l’une de mes citations préférées reste celle où Chaplin évoque Hitler, bien des années avant Le Dictateur et son discours si humaniste :

Le visage était terriblement comique : une mauvaise imitation de moi, avec sa ridicule moustache, ses cheveux mal coiffés qui pendaient en mèches dégoûtantes, sa petite bouche mince. Je n’arrivais pas à prendre Hitler au sérieux. Chaque carte postale le montrait dans une attitude différente. Sur l’une, il haranguait les foules, ses mains crispées comme des serres, sur une autre, il avait un bras levé et l’autre abaissé, comme un joueur de cricket qui s’apprête à frapper, sur une troisième, les mains jointes devant lui, il semblait soulever un haltère imaginaire. Le salut hitlérien, avec la main renversée sur l’épaule, la paume vers le ciel, me donna l’envie de poser dessus un plateau de vaisselle sale.

Car c’est bel et bien ce qui reste, au-delà du Chaplin comédien et du Chaplin metteur en scène, lorsque l’on referme cette autobiographie, un Chaplin humaniste, capable de s’indigner ou de s’enthousiasmer, sans retenue, sans tiédeur et sans prudence, aussi bien dans sa vie que dans ses films.

C’est ce que retient Enrico Giacovelli lorsqu’il compare Chaplin et Keaton dans son ouvrage sur le Cinéma comique américain, mais c’est également ce que Keaton lui-même dit de Chaplin dans son autobiographie, lorsqu’il évoque les affres de Chaplin avec la politique.

Cependant, ce que retient Keaton de Charlot, ce n’est pas son universalité, au contraire, mais sa marginalité – ou plutôt il retient la marginalité du vagabond, tout en s’émerveillant de l’universalité de l’amour que le public ressent pour ce dernier :

Je suis toujours étonné quand les gens parlent des ressemblances entre les personnages que Charlie et moi avons interprété à l’écran. Pour moi, il y a toujours une différence fondamentale ; le vagabond Charlot était un marginal avec une mentalité de marginal. Sympathique mais prêt à voler à la moindre occasion. Mon petit personnage était travailleur et honnête.

Redécouvrir Keaton…

Cette autobiographie a été rééditée en avril 2014 aux éditions Capricci. Elle a pour titre : La Mécanique du rire : Autobiographie d’un génie comique. Elle se lit, elle, comme un roman de Mark Twain – l’enfance buissonnière et saltimbanque – ou de Fitzgerald – la folie et les frasques de Hollywood dans les années 20 et 30.

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Elle s’ouvre ainsi :

« L’Homme qui ne rit jamais », « Visage de marbre », « Tête de buis », « Figure de cire », « Frigo » et même « Masque tragique », voilà comment on m’a toujours surnommé (…).

On pourra dire ce qu’on veut, dans un sens ou dans l’autre, mais ce visage impassible constitua ma marque de fabrique durant soixante années de carrière.

Bien-sûr, ce qui m’a intéressée, et ce qui est éclairant, c’est de comparer cette autobiographie et celle de Chaplin, qui traduisent une manière assez différente de se confronter au cinéma et au monde. Comme je l’ai noté plus haut, la comparaison est d’ailleurs faite par Keaton lui-même.

Mais ce qui frappe, c’est l’enfance saltimbanque qu’ils partagent – la misère en moins pour Keaton. Chaplin et lui sont les deux enfants prodiges du théâtre, puis du cinéma muet, Keaton jouant sur scène avec ses parents, un numéro assez étonnant qui a fait hurler – et ferait hurler encore aujourd’hui – les défenseurs de la protection de l’enfance :

C’est à cette époque que notre numéro gagna la réputation d’être le plus violent du music-hall. Cela résultait d’une série d’expériences curieuses que Pop se livra sur ma personne. Il commença par me porter sur scène et me laisser tomber sur le plancher. Ensuite, il se mit à essuyer le sol avec moi comme balai. Comme je ne manifestais aucun signe de mécontentement, il prit l’habitude de me lancer d’un bout à l’autre de la scène, puis au fond des coulisses, pour finir par me balancer dans la fosse d’orchestre, où j’atterrissais dans la grosse caisse.

En revanche, on a l’impression, à lire la rencontre entre Chaplin et le cinéma, que pour lui, le cinéma est une évidence. Cette rencontre coïncide presque immédiatement avec la création de Charlot. Pour Keaton, c’est davantage une surprise et une révélation qui provoquera en lui un émerveillement naïf.

La caméra ne connaissait aucune limite. Sa scène, c’était le monde entier. Si on voulait pour décor une ville, un désert, l’océan, la Perse ou les montagnes Rocheuses, il suffisait d’y emporter sa caméra. (…)

Dès le début, je sus que je ferais du cinéma. (p.108-109)

Au-delà de ça, nul besoin de comparer, de chercher un artiste et un artisan, un humaniste et un individualiste. Le lecteur est face à deux personnages de roman, dont l’un cherche à s’inscrire peut-être davantage dans le monde et, comme dirait Giacovelli, à parler aux cœurs des hommes – de l’art à l’humanité, en somme – et l’autre à s’adresser à notre intelligence et  à survivre.

L’œil noir du mystère

L’autre publication récente à laquelle est consacré cet article, ce n’est pas un ouvrage, mais le hors-série d’un périodique (ce qui est une première pour ce blog). En effet, le dernier numéro hors-série du Monde, Une vie, une oeuvre, de mai-juin 2014, a pour principal sujet François Truffaut, et est très justement sous-titré « Le roman du cinéma ».

Source : Le Monde

Source : Le Monde

Ces hors-série du Monde sont généralement des publications de qualité, qui ont le mérite de s’adresser tout aussi bien à des amateurs qui souhaitent découvrir une personnalité – j’avais déjà pu lire les numéros sur Simone de Beauvoir ou sur Camus – et à des spécialistes, qui, s’ils ne découvrent pas le sujet, prennent en tout cas plaisir à le retrouver.

Et que retrouve-t-on dans cet hors-série sur Truffaut, l’année des 30 ans de sa disparition ? Un avant-propos court et efficace, « Le mystère intime », qui esquisse un Truffaut tout en pudeur, un portrait, une chronologie, quelques textes choisis de Truffaut (que le cinéphile averti aura déjà rencontrés dans Le Plaisir des yeux ou Les films de ma vie), un portfolio, un lexique et des références. Voilà pour le terrain connu du fervent truffaldien.

François Truffaut

Une fois ravivé le kaléidoscope du souvenir visuel et des répliques, il se risquera dans les autres parties de ce hors-série : un entretien avec Serge Toubiana, directeur général de la Cinémathèque française, les débats suscités par le cinéma de Truffaut, et les hommages que lui ont rendus ses pairs, partenaires et admirateurs.

Bien entendu, on n’échappe pas aux jeux de mots, témoignant d’une virtuosité journalistique qui laisse parfois quelque peu perplexe. Ainsi, le portrait de Truffaut par Jean-Luc Douin, journaliste et auteur de plusieurs ouvrages sur le cinéma, est intitulé « L’homme qui aimait les flammes ». A cette petite pirouette gracieuse, j’ai préféré pourtant la référence au Dernier métro glissée par Serge Toubiana au cours de son entretien :

Pendant longtemps, on a considéré Truffaut comme un cinéaste gentil, qui s’interrogeait sur l’enfance, les rapports entre hommes et femmes. C’est très réducteur. Ce que je vois surtout dans les films de Truffaut, c’est l’ombre de la mort. A chaque fois, il pointe les oiseaux rapaces qui planent au-dessus de nous et menacent l’harmonie, l’amour.

Certes, j’ai apprécié de retrouver les textes lus et relus sur Chaplin, sur Hitchcock, « Vive la vedette ! », j’ai parcouru les hommages rendus par Deneuve, Depardieu, Jeanne Moreau, Steven Spielberg, Milos Forman à celui qui les a filmés ou influencés. Mais c’est cette esquisse d’un personnage mystérieux qui a retenu mon attention :

Il y avait de longs silences. il vous regardait, vous cherchait, vous sondait. Son regard était très beau, mais extrêmement noir. Il fallait lui parler, non pas pour meubler la conversation, mais pour formuler une idée, un point de vue. L’échange, s’il prenait, devenait passionnant. En fait, Truffaut n’avait qu’une passion, le cinéma. Non seulement il était timide, mais cette timidité vous intimidait aussi. Il créait un lien intense, mais avec de longs silences. (…)

Il avait impérativement besoin de mettre tout le monde à distance pour ne pas être prisonnier d’une relation trop familière ou se retrouver coincé dans des cérémonies contraignantes. Truffaut, on ne le tutoyait pas, on le vouvoyait. La franche camaraderie était impensable. C’était un personnage extrêmement séduisant, mais profondément mystérieux, voire romanesque…

Un personnage de roman, qui se crée et qui s’écrit, qui se filme et qui se vit.

Et c’est ce romanesque, cette vie qui nourrit constamment l’oeuvre, et réciproquement, qu’ont de commun, au-delà du génie, ces totalités humaines que sont Chaplin, Keaton et Truffaut.

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