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Le cinéma comique, enfin et plus que tout !

Pour ce dernier article cinéphile de l’année scolaire, éditeurs et traducteurs m’ont enfin permis de lire un ouvrage que j’attendais depuis longtemps !

En effet, c’est avec la lecture du dernier livre d’Enrico Giacovelli que j’accueille l’été.

Retour sur une attente…

Comment, je ne vous ai jamais parlé d’Enrico Giacovelli ? Si, bien-sûr, bien que ce soit très irrégulièrement…

La première fois, c’était en mars 2013, à l’occasion de la sortie de son premier ouvrage consacré au cinéma comique américain : Tartes à la crème et coups de pied aux fesses.

En effet, ce n’était là que le premier volume que signor Giacovelli avait décidé de publier sur la naissance, puis la gloire des étoiles du cinéma muet. Ce premier ouvrage revenait sur les premiers temps du cinéma et le court métrage muet, avec Mack Sennett, Fatty Arbuckle, et déjà Chaplin et Buster Keaton.

La fin de l’ouvrage promettait déjà la suite, que j’ai attendu fébrilement (déjà !) et qui est paru presqu’un an après : Le Silence est d’or (années 1920 et 1930). C’est dans celui-ci que j’ai retrouvé mes Chaplin préférés, Buster Keaton (encore) et les premiers Laurel & Hardy. Là encore, un effet d’annonce pour un troisième ouvrage.

Cela a suffi à faire germer dans ma tête l’idée que les publications de Giacovelli seraient plus régulières : en mars 2015, j’ai donc guetté avec impatience le 3e volume. Rien en 2015. Rien non plus en 2016.

Enfin, en janvier 2017, une lueur d’espoir : la sortie du 3e volume était annoncée. Je l’ai pré-commandé. Et derechef, j’ai attendu. Mais les éditeurs (et le traducteur) jouaient avec mes nerfs : la sortie a été plusieurs fois décalée, jusqu’à la mi-mai, date à laquelle j’ai finalement reçu l’objet de mon désir.

J’avais déjà attendu la sortie des Harry Potter, celle des romans de Carlos Ruiz Zafon, mais je n’aurais jamais cru attendre de manière aussi obsessionnelle un ouvrage sur le cinéma…

Donc, en mai 2017, le volume 3 d’Enrico Giacovelli consacré au cinéma comique américain, Parole de comique : La slapstick comedy dans les années d’or des dessins animés et de la comédie sophistiquée (1930-1950) a été publié chez Gremese. Voilà !

 

Et comme d’habitude, le sous-titre est à rallonge.

Attente, trop longue attente !

Évidemment, je ne vous cache pas qu’après avoir attendu aussi longtemps, il fallait que le résultat soit à la hauteur de mes espérances.

Donc je vais commencer par mes petites déceptions concernant cet ouvrage, qui relèvent davantage de la forme que du fond.

  1. ah bon, c’est fini ? mais tu avais dit que… Première déception : 4 volumes étaient prévus à l’origine, mais il semble que Giacovelli ait revu ses ambitions à la baisse. Aucune annonce en fin d’ouvrage, à moins que l’éditeur en ait eu marre d’attendre, lui aussi.
  2. et il est où mon contenu enrichi ? Deuxième déception : Une idée que j’avais adorée pour les deux premiers volumes s’est fait la malle ! La chaîne YouTube liée à l’ouvrage, et proposant les films en parallèle à la lecture, n’intervient pas dans cet opus.
  3. c’est quoi cette phrase ? bon tant pis je passe à la suite… Troisième déception : Il semble que la traduction aussi ait pâti de l’attente, il y a quelques coquilles, des phrases traduites un peu à l’emporte-pièce, mais ça ne vient pas trop altérer la qualité d’ensemble de l’ouvrage, donc j’arrête de râler !

J’ai adoré retrouver cet ouvrage à peu près de même facture que les deux autres (à l’exception de la chaîne YouTube), avec cette couverture rouge qui fait suite à une couverture jaune et une couverture bleu – l’idéal pour ne pas perdre cette aventure du cinéma dans sa bibliothèque !

J’ai adoré retrouver un auteur qui n’est ni avare d’illustrations, ni frileux dans sa manière de parler du cinéma. Entre amoureux cinéphiles, on se comprend !

Bref, ne vous y méprenez pas, malgré mes quelques réserves, je suis ravie d’avoir pu dévorer ce Parole de comique !

Au pays des merveilles du cinéma comique…

Retour sur la lecture de ce troisième volume. Il reprend l’aventure là où, en tout logique, le second l’avait suspendue. Nous sommes donc à l’arrivée du cinéma parlant, qui a fait taire John Gilbert et quelques autres, qui a stoppé net, ou presque, la course effrénée (mais impassible) de Buster Keaton, et dont, pour avoir un aperçu colorisé, il n’y a rien de mieux que Chantons sous la pluie.

Dans les premières pages, l’auteur fait un bref résumé des épisodes précédents en quelques images. C’est, pour le coup, une des petites particularités sympathiques qu’il a gardé d’un livre à l’autre.

Il fait ensuite la distinction entre, si je force le trait, slapstick et screwball, et ce depuis le cinéma muet. En gros, le slapstick, c’est le comique de farce (poursuites, tartes à la crème, coups de pied aux fesses) qui survit notamment avec le cartoon.

Et screwball, c’est la comédie sophistiquée incarnée par Lubitsch, Hawks et Capra, entre autres. La frontière des deux, dans le cinéma comique, est des plus poreuses, comme la chronologie, même lorsqu’il s’agit d’un seul acteur comique.

Premier chapitre, on retrouve les Laurel & Hardy, parlants cette fois. J’y ai glané aussi les plus belles phrases du livre :

Notre sympathie va à ces éternels enfants tout à fait dépourvus de la mignonnerie qui indisposait tant Pascal : petits anarchistes, enfants terribles comme ceux de Cocteau et Vigo, imperméables à la pensée et à l’action commune, au point de se permettre ce que les adultes ne peuvent ou ne veulent plus faire. Voilà pourquoi on éprouve de l’admiration pour Keaton, de l’envie pour Llyod, de la solidarité pour Chaplin, de l’amour pour Laurel et Hardy.

J’en profite pour ponctuer les chapitres de ce livre d’extraits vidéos de mes souvenirs préférés. Pour moi, Laurel & Hardy, c’est Them Thar Hills (1934) :

Je passe sur Buster et Llyod que je ne connais pas assez bien pour leur rendre justice. Je glisse au passage ce petit extrait de Chaplin, toujours agréable à revoir :

Dans un chapitre, Giacovelli évoque les Marx Brothers, qui m’ont toujours fascinés par leurs jeux sur le langage, mais dont visiblement mon préféré n’est pas celui de l’auteur. Il s’agit du Grand Magasin, qui est un de mes souvenirs d’enfance :

Ensuite, le rythme s’affole, avec la screwball comedy : j’ai retrouvé avec plaisir L’Impossible Monsieur Bébé, un film d’Howard Hawks de 1938 avec Katharine Hepburn et Cary Grant ; Ernst Lubitsch avec Ninotchka et Greta Garbo, qui rit enfin, et avec le magnifique Le Ciel peut attendre, avec Don Ameche et Gene Tierney ; Women, de Cukor, avec un casting exclusivement féminin ou encore les films de Katharine Hepburn (encore elle) avec Spencer Tracy.

Enfin je suis arrivée au chapitre qui évoquait les dessins animés : les premiers Disney et leurs personnages (j’ai assisté à la naissance de Mickey, Dingo, Pluto et Donald), qui ne suscitent que très peu l’indulgence de l’auteur…

J’ai donc mis quelque peu en sourdine mon faible pour Disney, mais seulement le temps de quelques pages. Et de toute façon, c’était pour mieux connaitre Betty Boop, Popeye et Woody Woodpecker, et pour retrouver la fine équipe de la Warner et de Tex Avery, ça valait le coup.

J’ai savouré la naissance de Porky, Daffy Duck, Bugs Bunny, évidemment, puis de Titi et Grosminet, Vil Coyote et Bip Bip, ainsi que Tom et Jerry.  J’ai retrouvé mon Bugs Bunny favori, Slick Hare, ou apparaît Humphrey Bogart en dur à cuire qui veut absolument manger du lapin.

J’en rajoute un petit pour la route :

Enfin, après toutes ces aventures, le livre se referme avec mélancolie sur les deux derniers Chaplin qui pour l’auteur appartiennent à cette époque et sont un hommage ultime au cinéma comique, Monsieur Verdoux et Les Feux de la rampe, dont je laisse ici l’extrait qui réunit Chaplin et Buster Keaton :

C’est sur ce souvenir, et avec regret, que l’on referme Parole de comique, car l’auteur, s’il clôt courtoisement ce dernier avec un post-scriptum, nous abandonne à la nostalgie, quand le quatrième tome qu’il nous faisait miroiter, promettait également de belles échappées…

Comme pour s’excuser, il termine avec une citation de Spencer Tracy à Edward Brophy dans La Dernière Fanfare de John Ford : « Comment remercie-t-on quelqu’un qui nous a fait tant rire ? »

On ne peut alors pas lui en vouloir, la phrase s’applique à lui, même par procuration, et on ne peut que le remercier de nous avoir, pendant 3 volumes, tenus en haleine.

Merci Enrico Giacovelli, d’avoir réveillé le rire en nous, et quelques souvenirs bien ancrés.

Post-scriptum, moi aussi

J’avais éventuellement évoqué le fait de parler d’un deuxième ouvrage pour cet article cinéphile, mais je préfère rester sur cette note de lecture des plus agréables, et garder d’autres images et d’autres lectures pour cet été.

Durant l’été, je pense publier cette fois-ci un article cinéphile hors-série par mois, et dont le thème n’est pas encore arrêté, et évidemment, fin août un article sur Ludovia.

D’ici là, vous retrouverez dans quelques jours l’article #profdoc, et j’en profiterai pour vous souhaiter de bonnes vacances.

Beaux rêves cinéphiles et à bientôt !

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Revoir Chaplin, relire Chaplin, penser Chaplin, rêver Chaplin

Voici, un peu plus d’un mois après ma visite à Chaplin’s world, le compte-rendu de lecture du trésor déniché là-bas.

Vous voyez que d’emblée je donne le ton. Chaplin’s world m’avait donné envie de revoir les films de Chaplin et de relire son autobiographie.

Le livre dont je vais parler dans quelques instants et que je viens de terminer m’a donné envie lui aussi de revoir non seulement Chaplin en Charlot, mais aussi de revoir Chaplin l’homme : images d’archives, coulisses de films, et même Chaplin incarné par un autre, Robert Downey Jr, bluffant, dans le biopic réalisé par Richard Attenborough. Mais tout cela, j’y reviendrai plus tard.

Rêver le dernier Chaplin

En 1967 sort le dernier film de Chaplin, La Comtesse de Hong-Kong, avec Marlon Brando et Sophia Loren. Comme dans Monsieur Verdoux, Les Feux de la rampe et Un Roi à New-York, on n’y retrouve plus le personnage de Charlot. Chaplin y fait une apparition.

Autant le dire, je n’ai jamais vu La Comtesse de Hong-Kong. Et si Monsieur Verdoux et Les Feux de la rampe sont parmi mes Chaplin préférés – bien qu’il soit difficile pour moi d’en faire un quelconque classement – je n’ai jamais ressenti la même admiration pour Un roi à New-York. Peut-être faudrait-il que je lui donne une seconde chance ?

Donc, La Comtesse de Hong-Kong sort en 1967. Chaplin meurt au matin de Noël 1977. Dix ans sans projet ? Connaissant le personnage, c’est peu probable. Après avoir lu The Freak, on se rend compte que c’est impossible.

The Freak, qu’est-ce que c’est ?

Tout d’abord, c’est un livre de Pierre Smolik, écrivain et cinéaste suisse, livre publié en 2016 par les éditeurs Call me Edouard. L’ouvrage est sorti simultanément dans une version française et une version anglaise. Comme l’indique son titre, il a pour sujet le dernier film de Chaplin, son dernier projet, jamais réalisé.

Ce projet, Chaplin commence à y travailler un peu avant la réalisation de La Comtesse de Hong-Kong, et il le tient en haleine jusqu’en 1974.

The Freak, c’est l’histoire d’une jeune femme, Sarapha, qui un soir tombe sur le toit de la maison isolée d’un scientifique, le professeur Latham. « Tombe sur » car Sarapha n’est pas une femme ordinaire : des ailes lui ont poussé dans le dos.

Un ange ? Un oiseau ? Un monstre ? Un « freak » justement, comme on nommait les malheureuses créatures qu’on exhibait dans les foires : femme à barbe, nain, siamois, Venus hottentote, Elephant man… ?

Sarapha, tombée sur le toit d’une maison en Terre de feu, va être tour à tour étudiée, vénérée, crainte. Enlevée par des profiteurs sans scrupule, elle va voyager jusqu’à Londres, se voir tour à tour déniée ou reconnue son humanité, être traquée par des fanatiques ou par les services de l’immigration, harcelée par les uns, mais aussi défendue bec et griffes (c’est le cas de le dire) par d’autres. Avec toujours cette question : de quoi ses ailes sont-elles le signe ? D’un miracle, d’un paradis ou d’un enfer à venir, de l’innocence ?

Sur plus de 300 pages, Pierre Smolik dissèque ce projet, nous le donne à voir en images, en notes, et nous le fait rêver, comme le faisait, une fois encore, l’excellent livre de Simon Braund, Les plus grands films que vous ne verrez jamais, dans lequel The Freak aurait tout à fait eu sa place.

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Il nous plonge dans les différentes versions du scénario, dans les notes du cinéaste, qui voulait confier le rôle de Sarapha à sa fille Victoria. L’ouvrage se lit comme un roman, et de manière haletante, et pendant cette lecture, on tente à chaque page de saisir tout ce qui nous échappe, cette chimère qui n’a pas pu exister, cette créature incroyable à force de complexité et d’absurde. La chose nous paraît, comme un freak, à la fois sublime et monstrueuse.

En effet l’auteur ne se contente pas de nous donner à lire un projet de scénario : il sonde chaque page de ce scénario, reprend chaque idée de Chaplin, décortique chaque détail. Le réalisateur voulait situer le film en Terre de feu, pourquoi donc ? Des anges apparaissent déjà dans le Kid, mais de quelle manière ? Et le message de Sarapha, pourquoi ressemble-t-il autant, à quelques années d’intervalle, au discours à la fin du Dictateur ? Ce ne sont quelques questions, parmi les dizaines que posent ce livre, dans lequel on part en quête non seulement de l’œuvre de Chaplin, mais aussi de l’homme.

A la recherche de Chaplin…

Le livre ressemble parfaitement à ce qu’il cherche à rattraper : un beau monstre, à la fois étude cinématographique, plongée dans des archives, lecture d’un testament artistique (comme on pouvait lire il y a quelques années celui de Federico Fellini, Le Voyage de G. Mastorna), analyse anthropologique, sociologique, religieuse, politique, biographie…

Source : Sonatine éditions

 

On y étudie les coutumes des indiens de la Terre de feu, les rues de Londres, les faiseurs de miracles religieux, l’emploi du temps de Chaplin à Corsier-sur-Vevey, on y feuillette son album familial tout en pudeur, on tente de déchiffrer son écriture avec sa secrétaire, de construire des accessoires et des décors, de trouver des musiques…

The Freak, c’est tout cela à la fois, mais c’est surtout le plus bel hommage que l’on pouvait rendre à l’œuvre d’un homme.

Un livre qui s’ouvre avec un magnifique dessin de Pierre Etaix, et avec les mots de la petite fille de Chaplin, Aurelia Thierrée. A chaque page ou presque, une découverte : photographies du cinéaste, de sa famille, de sa maison, et du projet, qu’il en soit au stade de notes manuscrites ou de pages tapées à la machine, citations de Chaplin ou de ses proches, idées fortes du livres reprises et presque psalmodiées.

Non seulement ce livre égale, en terme de référence cinématographique, l’autobiographie de Chaplin, mais elle se hisse, selon moi, au rang de bible pour les cinéphiles, au même titre que cette autobiographie déjà citée, ou que le Hitchcock / Truffaut.

Et comme je l’ai dit plus haut, il donne envie de relire Chaplin et de revoir Chaplin.

Pourquoi les coiffeurs ?

Avant d’entamer cette captivante lecture, je m’étais déjà plongée, un peu plus tôt, dans un petit livre dont la publication remonte à 2010 : …Pourquoi les coiffeurs ? Notes actuelles sur Le Dictateur, de Jean Narboni, aux éditions Capricci. Capricci est une très bonne maison d’édition, avec laquelle j’ai une bonne expérience cinéphile. Cela aurait déjà pu suffire amplement à ce que j’ouvre le livre de Jean Narboni, par ailleurs critique de cinéma reconnu.

Ce petit ouvrage, qui se lit d’une traite, ou par petits bouts, ne va cependant pas retracer toute la genèse du Dictateur, et tout son destin, de la préparation à l’émerveillement que le film suscite toujours aujourd’hui. Il s’amuse avec Le Dictateur, s’attarde sur des détails auxquels on n’avait pas prêté attention, l’attrape par un côté, puis, comme s’il s’agissait d’un rubik’s cube, passe à une autre face.

Le tout sous forme de questions et de petits textes de trois à quatre pages à chaque fois, parfois moins :

« Pourquoi Chaplin introduit-il son film par un long prologue sur la guerre de 14-18, aussitôt vu qu’oublié, en attendant qu’une autre vision le propose à notre attention ? » « Pourquoi dit-on toujours « le petit barbier juif » quand c’est le terme de « coiffeur » qui conviendrait, pour des raisons profondes et anciennes ? » « Pourquoi faut-il que la ressemblance entre Hynkel et le petit homme ne soit relevée par personne dans le film ? »
Il s’intéresse à cette fameuse moustache de discorde entre Chaplin et Hitler, aux noms des personnages, à leurs discours, à la musique utilisée dans le film, et à cette volonté imperturbable de Chaplin de faire ce film, décrié à l’époque, perçu comme daté ou d’une incroyable modernité, voire comme visionnaire.
Là encore, cette lecture, qui suscite des images plus familières que The Freak, s’agissant évidemment d’un film vu et revu, nous donne envie de revoir Le Dictateur, de revoir Hynkel s’époumoner devant la foule, embrasser le monde jusqu’à son éclatement, ou de revoir le barbier sautiller en cadence au rythme de la Cinquième danse hongroise de Brahms.

Revoir l’œuvre, retrouver l’homme

Il y a quelques années, j’avais découvert qu’il existait un biopic consacré à Chaplin. Évidemment, lorsque l’on se plonge dans son autobiographie, on voit à quel point Chaplin est un personnage cinématographique en lui-même. Mais un biopic ? Il faut les épaules.

Je me suis donc procurée Chaplin, de Richard Attenborough, avec un peu de méfiance mais aussi beaucoup d’impatience. Richard Attenborough, c’est l’acteur qui incarne John Sturges dans La Grande évasion, et le milliardaire excentrique John Hammond dans Jurassic Park. Vous savez, celui qui veut ressusciter les dinosaures. C’est également le réalisateur de l’immense biopic sur Gandhi avec Ben Kingsley dans le rôle titre. Autant dire que le biopic, il connaissait.

Au casting, un Robert Downey Jr bluffant de ressemblance avec Chaplin, Anthony Hopkins et Geraldine Chaplin, fille de Chaplin, qui joue sa mère. Vous avez suivi ? La fille de Chaplin joue la mère de Chaplin.

Et on y croise donc tous les personnages qui ont traversé la vie de Chaplin : son frère Sidney, Mack Sennett, Douglas Fairbanks, Mary Pickford, J. Edgar Hoover, Edna Purviance, Paulette Goddard, et évidemment, Oona O’Neill.

Le film est une belle galerie de portraits, un beau concentré de cinéma que l’on regarde avec sympathie, même si la fin est un peu longue. On y voit Chaplin à ses débuts, à 5 ans sur une scène de théâtre, puis dans la troupe de Fred Karno, on le voit créer Charlot, on le voit réalisateur exigeant, artiste, homme d’affaires redoutable, homme engagé sans affiliation politique, et amoureux.

Pour celles et ceux qui veulent découvrir l’homme, c’est une expérience à tenter. Pour ceux aussi qui veulent voir Robert Downey Jr avant Iron man et Sherlock Holmes dans un rôle vraiment à sa hauteur, n’hésitez pas.

Prochaine lecture ?

Et pour ceux qui se demandent quelle sera ma prochaine lecture sur Chaplin, puisque après The Freak et Pourquoi les coiffeurs ?, l’homme et l’œuvre me fascinent toujours autant, j’ai jeté mon dévolu sur Footlights, paru en octobre 2014 par les éditions du Seuil, le seul roman écrit par Chaplin, et qui a inspiré Les Feux de la rampe.

J’en toucherai peut-être un mot une fois sa lecture achevée. En attendant, je vais préparer quelques hors-séries pour cet été…

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Chaplin’s world

Comme promis dans l’article précédent, voici un petit article cinéphile un peu exceptionnel : celui consacré à ma visite de Chaplin’s world, le musée dédié à Chaplin, qui a ouvert à Corsier-sur-Vevey le 17 avril dernier.

Ceux qui me suivent sur Twitter savent que l’ouverture de ce musée, dans la demeure suisse de Chaplin, avait suscité mon enthousiasme, et que depuis, je bouillais d’impatience à l’idée de le découvrir.

C’est donc parti pour une petite visite, riche en photos et en émotions.

Arrivée

La première chose que l’on aperçoit, c’est le portail…

Évidemment en arrivant sur Vevey par l’autoroute, le visiteur comprendra facilement la place de Chaplin dans cette ville, en voyant les façades des immeubles sur lesquelles apparaît Charlot dans quelques-unes de ses scènes les plus célèbres. Les ronds-points aussi lui rendent hommage.

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Une fois entré dans Chaplin’s World, passé le restaurant et l’accueil, on voit enfin le manoir. N’importe qui ayant été ému par Charlot, comme moi dans mon enfance, ne peut s’empêcher d’avoir le souffle coupé à cette vision.

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Sans exagérer, on ressent à chaque pas, à la vue de chacune des fenêtres du manoir, ceci : « il a marché ici, s’est peut-être assis sur ce banc, a contemplé ces montagnes, a respiré cet air… »

Le manoir

Pour faire le tour du musée, son manoir, son studio, et son parc, il faut environ trois heures, bien occupées et riches en émotions et en remémorations. On se dit que peut-être, on ne manquera pas de croiser Chaplin au détour d’un couloir, et c’est effectivement ce qui se passe.

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À l’entrée du manoir, bien en évidence, la première statue de cire de notre ami, couvée du regard par une belle photographie de Oona. D’emblée, on est saisi.

Le manoir se compose de deux étages à visiter, qui alternent anciennes pièces à vivre et pièces d’exposition, voire mêlent les deux : le rez-de-chaussée avec son bureau, son salon, sa bibliothèque, sa salle à manger, et le premier étage avec une salle de projection où Oona et son mari semblent toujours regarder des films de famille, et la chambre de Chaplin – est-ce là qu’il s’est tranquillement endormi un soir de Noël 1977 pour ne plus se réveiller ?

Les salles d’exposition présentent la vie de Chaplin sous différents angles : voyages, Chaplin en Suisse, célébrités fréquentées par Chaplin… Bien évidemment c’est dans les pièces à vivre que l’émotion reste à son comble…

Après une promenade dans le parc, où l’on respire lilas et cerisiers en contemplant les montagnes, on gagne le studio.

Le studio

On nous fait patienter devant des scènes de Charlot, puis entrer dans une salle de projection assez impressionnante. Le personnel du musée nous annonce que l’on va assister à un film de 10 minutes sur la vie de Chaplin. Images d’archives, aucun dialogues hormis ceux des films et la musique du Cirque, des Temps modernes

Le film s’achève sur quelques gamins dans les rues de Londres au début du 20e siècle. Puis il y a cet instant magique où l’écran se soulève et l’on est invité à se promener dans une reconstitution des rues de Londres : on y croise Jackie Coogan et le policier du Kid, une petite aveugle qui vend des fleurs.

On entre sous le chapiteau d’un cirque. On traverse un couloir où s’anime Charlot dans plusieurs scènes et où il s’affiche.

On y reconnaît la boutique du barbier du Dictateur, une prison, un restaurant, une usine aux rouages énormes dans lesquels on peut se glisser, une maison bien instable, un studio rempli de pellicules, des vitrines où l’on voit le fameux costume de Charlot, les souliers de La Ruée vers l’or, et une banque où sont conservés entre autres un lion de Venise, deux Oscars…


La visite finie, le néophyte et le passionné trouveront de quoi se rassasier à la boutique. Les inévitables chapeaux melon, les magnets, cartes postales, marques-pages et autres produits dérivés, les films, bien entendu, et des livres, beaucoup de livres, notamment l’incontournable autobiographie de Chaplin, dont je n’ai cessé de vous recommander la lecture…

Personnellement, je regrette juste que le musée n’ait pas proposé son propre catalogue. Certes, il y a l’application gratuite Chaplin’s World, disponible sur Apple Store et sur Google Play, qui donne un bel aperçu du manoir mais ne révèle rien (volontairement ?) du studio.

J’ai néanmoins trouvé ce qui sera ma lecture cinéphile du mois de juin, et je garde un souvenir ébloui de cette visite.

Aller plus loin, sur Cinéphiledoc

En attendant, vous reprendrez bien un peu de Chaplin ?

Deux articles sur le cinéma muet en général, et qui abordent un peu Chaplin :

Allez plus loin, avec Chaplin’s world

Pour télécharger l’application gratuite Chaplin’s world : http://www.chaplinsworld.com/actualites-musee/l-application-mobile-de-chaplin-s-world

Le site internet du musée : http://www.chaplinsworld.com/

Pour suivre le musée sur Twitter : https://twitter.com/chaplins_world

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Clowns et ministres

Un curieux titre pour ce dernier compte-rendu de lecture de 2015, me direz-vous. Les ministres sont parfois des clowns, j’ignore si les clowns peuvent être ministres, y’en a-t-il eu, d’ailleurs des clowns ministres, je ne saurais le dire… Même si le rire du clown (rire aux larmes) peut sembler éloigné du sérieux du ministre, comique et politique font souvent ménage, et presque toujours pour s’affronter. Il n’en est rien, ou presque, néanmoins, dans le livre dont je vais vous parler aujourd’hui. Mais avant, quelques mots.

Le choix du dernier

Choisir un dernier ouvrage pour finir l’année est toujours difficile pour moi. J’aurais pu, dans l’attente impatiente du dernier Star Wars, reprendre un livre consacré à la saga, mais je n’ai pas trouvé de quoi faire un article conséquent. Évidemment, je suis tombée en arrêt devant les « beaux livres » publiés à l’occasion des fêtes, mais là encore, rien de décisif.

Une fois passé le rayon cinéma, je suis allée, comme d’habitude, fureter du côté des autobiographies et romans. J’ai hésité devant les mémoires de Michel Piccoli, j’ai tergiversé devant celles de Charlotte Rampling, je me suis dit que je ne connaissais pas assez bien Pasolini pour parler de ses scénarios réédités, et finalement, c’est une couverture et un titre qui m’ont décidée.

Sur cette couverture, la représentation quasi parfaite du titre : Deux Messieurs sur la plage. Deux Messieurs en noir et blanc, et d’ailleurs l’un en noir, l’autre en blanc, l’un svelte, l’autre imposant. Une image sérieuse, calme, posée, qui semble vouloir recréer un couple à la Laurel et Hardy. Winston Churchill et Charlie Chaplin prenant la pose.

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J’avais reconnu les deux : l’un parce que j’aime ses films, l’autre parce que l’histoire en général, et l’histoire du Royaume-Uni en particulier, me passionne. Et d’un seul coup, en moi, j’ai eu deux réactions simultanées : la première était de me dire qu’on pouvait difficilement trouver, a priori, couple plus improbable. La seconde, qu’on ne pouvait certainement trouver association plus complémentaire.

J’ai retourné le livre, lu la quatrième de couverture, qui a fini d’allécher ma curiosité, et qui a emporté la dernière hésitation, fondée sur la date de parution de l’ouvrage, juillet 2015. Mon dernier compte-rendu de lecture ne porte donc pas sur un livre publié le mois dernier ou le mois d’avant, mais qui avait échappé à ma vigilance et qui est finalement un coup de cœur.

Il s’agit donc d’un roman de Michael Köhlmeier, publié aux éditions Jacqueline Chambon, maison d’édition associée à Actes Sud.

Le clown, le politique et le chien noir

Cet ouvrage a suscité en moi tout un flot de réactions et d’émotions si diverses, et que je vais tant bien que mal essayer d’ordonner, mais encore faudrait-il pouvoir résumer Deux Messieurs sur la plage. L’ouvrage n’épouse pas une chronologie parfaite, adopte des points de vue différents, qu’il suive la trajectoire de Chaplin ou de Churchill, et qu’il la suive de l’intérieur ou en témoin extérieur. C’est pourquoi, avant d’aller plus loin, je choisis la facilité, et reprend strictement la quatrième de couverture.

En 1929, sur une plage de Californie, eut lieu la rencontre improbable de deux Anglais : Charlie Chaplin, le tramp des bas-fonds londoniens, et Winston Churchill, l’aristocrate qui allait bientôt sauver l’Angleterre de la barbarie nazie. Ils se découvrirent un ennemi commun : leur mélancolie, et décidèrent que chaque fois que l’un d’eux serait en proie au “chien noir”, nom que donnait Churchill à sa dépression, il appellerait l’autre à l’aide. Et c’est ce qu’ils firent.

L’intrigue a l’air simple, quoi de plus simple qu’une rencontre ? On se dit que l’auteur va nous conduire doucement, en nous prenant par la main, d’un point A à un point B, mais ce serait trop facile ! Car non seulement, c’est la chronologie tout en allers et retours de Chaplin et Churchill, que suit le lecteur, mais c’est aussi celles des témoins, directs ou indirects, secrétaire particulier de l’un, chauffeur de l’autre, intervieweurs, familles et amis, auxquels s’ajoute le narrateur (est-ce l’auteur ?) qui fait le récit d’éléments de sa propre vie, lui-même clown et écrivain, et de celle de son père, admirateur de Chaplin et de Churchil.

Voici donc deux personnalités fortes, l’un des plus grands cinéastes du 20ème siècle – voire le plus grand – et l’un des plus grands hommes politiques – voire le plus grand – qui se rencontrent. Certes, pour Chaplin, si vous connaissez sa biographie (et son autobiographie, lecture nécessaire et parmi les bibles du cinéphile) vous savez ce genre de rencontres aussi surprenantes que nombreuses : Cocteau, Gandhi, Einstein…

Mais même lorsque l’on se figure que les comiques sont tristes, même lorsqu’on revoit leurs personnages, Charlot si solitaire et bouleversant, Buster Keaton, l’homme qui ne sourit jamais, on ne parvient pas à s’imaginer qu’ils puissent être sujets à la dépression.

Et que dire de Churchill, qui porta l’Angleterre et l’Europe à bout de bras dans la résistance à l’Allemagne nazie ? L’homme qui affirme :

Vous vous demandez : quel est notre but ? Je réponds par un seul mot : la victoire, la victoire à n’importe quel prix, la victoire en dépit de toutes les terreurs, la victoire quelque longue et difficile que soit la route pour y parvenir, car sans victoire, il n’y a pas de survie.

aurait donc souffert de dépression. Et fait incroyable, et que se propose de nous raconter Deux Messieurs sur la plage, il aurait ainsi conclu un pacte avec Chaplin, rencontré aux hasards d’une soirée mondaine, pour lutter contre le « chien noir », ainsi qu’étaient surnommées ces attaques de mélancolie.

Comme remèdes à ces attaques, l’amitié, la solidarité immédiate et sans conditions à celui des deux qui traverserait cette mauvaise passe, et la « méthode du clown » : rire, s’observer de l’extérieur, et s’écrire à soi-même, en spirale et allongé nu sur une feuille, une lettre. Avec quelques autres méthodes personnelles : l’alcool, l’écriture et la peinture pour l’un, le cinéma et le travail pour l’autre.

Dans l’intimité de l’histoire et du cinéma

Cet ouvrage est l’occasion pour le lecteur, cinéphile, historien, ou ni l’un ni l’autre, de découvrir ou de redécouvrir ces deux hommes. Derrière leur apparente force oratoire, qu’elle s’exprime à travers une figure de petit homme au chapeau melon et à la moustache en trapèze, ou à travers des discours et des images d’archives, Michael Köhlmeier nous révèle leur fragilité.

D’un côté l’enfance de Churchill, héritier cancre d’une longue lignée, son mariage et ses enfants, sa traversée du désert, sa carrière littéraire (un prix Nobel de littérature), ses habitudes, sa consommation d’alcool, ses activités de peintre, ses voyages et jusqu’à son rôle de premier ministre pendant la seconde guerre mondiale.

De l’autre, Chaplin, dont la vie nous est livrée avec moins de détails et d’approfondissements, un portrait tout en ébauches, mais tout aussi complexe : son amitié avec Douglas Fairbanks et Mary Pickford, la réalisation du Cirque, sa relation avec son frère Sydney, ses femmes très légèrement entrevues (sauf Oona, qui n’apparaît pas), et ses enfants les plus âgés, jusqu’à sa « retraite » à Vevey.

Ce sont, pour chacun d’eux, ces détails qui intriguent, qu’on les connaisse ou non. Au fil des rencontres et des échanges, on se demande moins s’ils ont réellement eu lieu, s’ils se sont réellement passés ainsi, que si ces deux personnages ont véritablement existé. On en vient à douter qu’ils soient autre chose que les créatures du romancier ou que le fruit de notre propre imagination, à les voir tantôt créer, tantôt combattre, tantôt se débattre avec le chien noir qui les poursuit.

L’auteur construit de manière habile un jeu de miroirs vertigineux où tous les personnages fonctionnent par paires, s’emmêlent et se démêlent, et s’interpellent entre eux : Churchill et Charlot, Churchill et son secrétaire particulier, Charlot et Sydney, Charlot et son chauffeur, ou encore le narrateur et son propre père.

Tous écrivains, tous orateurs, tous hommes de spectacle, tous clowns, tous humains obsédés par la mort, finalement.

À l’horizon

Finalement, dans ce méandre d’êtres humains, de doubles et de reflets, et d’allers-retours, Michael Köhlmeier nous entraine à la poursuite du destin de Churchill et de Chaplin : chien noir ou non, incarner en dépit de tout la résistance.

Résister par l’humour et combattre Hitler en le tournant en ridicule pour Chaplin, en réalisant Le Dictateur. Résister par les armes et par toute sa force politique et oratoire pour Churchill et incarner à lui seul tout le flegme britannique face au Blitz.

Deux Messieurs sur la plage m’a donné envie de me replonger dans cette période historique des années 30 et 40, et d’en apprendre plus sur Churchill et de me replonger dans le fabuleux roman de science-fiction de Connie Willis, Blitz, que je vous recommande.

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J’ai eu envie aussi de revoir et d’entendre Churchill en tant que premier ministre, et de chercher ce que je pouvais trouver comme vidéos sur le sujet… Si j’en trouve une qui me satisfait, je l’ajouterai ici.

Quant à Chaplin, quoi de plus évident ? Le livre donne envie de revoir les films, tous sans exception, et parmi eux, Le Cirque, parce que c’est l’un des premiers mentionnés, Les Lumières de la ville, parce que c’est, selon l’auteur, avec Churchill que Chaplin a eu l’idée de la scène avec le milliardaire ivre que Charlot sauve de la noyade, mais surtout Le Dictateur, parce qu’on en voit le contexte de création, la façon dont l’idée poursuit Chaplin, le tournage et jusqu’à la première projection, et parce que, quoi que l’on fasse, aujourd’hui plus que jamais, on voudrait réentendre son discours final :

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Cycle Truffaut. Chapitre 1 : l’homme hyper-documenté

Je l’avais annoncé lors des deux ans de Cinephiledoc, une grande partie des articles de cet automne va être consacrée au même thème. Aujourd’hui, fin du suspense, vous l’aurez tout de suite compris au titre : je me lance dans un cycle d’articles sur François Truffaut, à l’occasion des trente ans de sa disparition.

François Truffaut

Avouons-le cependant, cela fait bien plus longtemps que cette année, que je pense à cette série d’articles. Bien-sûr, j’ai déjà eu l’occasion de faire des « micro hors-série » thématiques sur un réalisateur :

  • les articles consacrées au cinéma muet, mais surtout à Chaplin, parus en mars 2013 ;
  • ceux consacrés à Hitchcock, parus en février de la même année.

Je profitais d’ailleurs assez souvent des nouvelles parutions pour évoquer dans d’autres articles ces deux réalisateurs que j’affectionne tout particulièrement.

Mais je n’avais pas encore eu l’occasion de faire de même avec Truffaut, de lui consacrer un cycle d’articles sur ce qu’il a écrit et sur ce qui a été publié sur lui. Évidemment, je profitais aussi d’une nouvelle publication, de temps à autre, sur lui ou sur tout autre chose, pour évoquer son oeuvre.

François Truffaut sur Cinephiledoc

François Truffaut est certainement le réalisateur qui est le plus souvent cité sur ce blog, avec 15 articles qui mentionnent son nom. Et ce n’est pas cette série d’articles qui risque de changer la donne, loin de là. Petit tour d’horizon anté-chronologique, en ne tenant compte que des ouvrages consacrés de près ou de loin à Truffaut :

La nuit américaine affiche

  • en mai 2014, l’article « Leur vie est un roman » profitait, déjà, de la parution du hors-série du Monde pour amorcer le cycle de cet automne ;
  • en janvier 2014, « Revivre la Nouvelle vague » évoquait le Dictionnaire de la Nouvelle vague de Joël Simsolo ;
  • en mai 2013, à l’occasion des 40 ans de La Nuit américaine, je n’avais pas résisté à la tentation d’écrire un article sur le sujet ;
  • en avril 2013, je m’étais extasiée sur un petit ouvrage brillant, Truffaut et ses doubles, de Martin Lefebvre ;
  • en mars 2013, l’article sur les dictionnaires thématiques prenait pour exemple le Dictionnaire Truffaut d’Arnaud Guigue et Antoine de Baecque.

Après ce petit tour d’horizon, je vais à présent vous donner un aperçu de ce à quoi va ressembler ce cycle Truffaut, sachant que je sais déjà comment le commencer et le terminer, mais ce que j’ignore encore, c’est le nombre d’articles dont il sera composé au total.

Cycle Truffaut : composition

  • Chapitre 1. Vous l’aurez compris, ce n’est qu’une grosse introduction quelque peu informe, et encore à expliciter par la suite… Je reviendrai dans quelques instant sur ce titre, l’homme hyper-documenté, que les admirateurs de Truffaut ont certainement déjà décodé… mais pas ceux qui le découvrent.
  • Chapitre 2 : Truffaut auteur, Truffaut graphomane, bref un article consacré aux textes publiés par Truffaut.
  • Chapitre 3 /4 : les ouvrages de référence sur Truffaut, des plus anciens aux plus récents. Ce n’est peut-être pas très objectif, il faudrait davantage parler de « mes plus belles lectures sur Truffaut ». Bref, ce que j’ai lu et apprécié sur le sujet. Cet article pourra être en deux parties.
  • Chapitre 5 : rééditions et nouvelles parutions (potentiellement en plusieurs parties, si ce que je découvre est d’une qualité digne d’un article entier).
  • Chapitre 6 (potentiellement dernier article) : l’exposition et le catalogue d’exposition de la Cinémathèque française.

nouvelle-vague

Chaque article se conclura, de manière tout à fait subjective et assumée par une sélection de trois films de Truffaut à voir ou à revoir. Ce dernier ayant réalisé 21 films au cours de sa carrière, dites-vous que vous n’aurez, au maximum, que sept articles, et que d’ailleurs, si vous m’avez suivie jusque-là, vous avez déjà lu une bonne partie du premier.

Notions documentaires et cinéphilie

Pourquoi ce titre ? D’abord parce que, appréciant une nouvelle fois autant le côté cinéphile que le côté doc de ce blog, je saute sur tout ce qui me donne l’occasion de croiser les regards, et d’associer les deux. Cela m’enchante de pouvoir utiliser un aspect du cinéma sous un angle documentaire, et étudier une notion documentaire avec un exemple cinématographique.

C’est ainsi que je me suis absorbée dans la comparaison du bruit et du silence documentaires avec la figure mythique de Greta Garbo, ou que j’ai évoqué Chaplin comme étant un réalisateur – et un homme – documenté. En effet, j’ai appliqué dans cet article la notion de document à Chaplin, traitant l’homme et le cinéaste, et par extension, son oeuvre, comme document « primordial », plus que primaire, puis déclinant les documents secondaires et tertiaires évoquant Chaplin.

Cette notion d’homme « documenté », je l’empruntais à Olivier Le Deuff, et à l’un de ses articles publiés sur son blog, Le guide des égarés.

Si l’on peut appliquer la notion de document à Chaplin, on ne peut parler de Truffaut qu’en amplifiant de manière extraordinaire cette notion.

L’homme hyper-documenté

Si Chaplin nourrit son oeuvre de sa vie, écrit sur sa vie, donne lieu à un nombre incroyable de publications, que dire de Truffaut ?

Non seulement Truffaut collectionne, conserve, classe, tout ce qui peut l’intéresser, être exploité, ou ce dont on doit simplement se souvenir. Dans un article publié à l’occasion du hors-série du Monde, « Une vie, une oeuvre », en mai 2014, Serge Toubiana donne un aperçu de cet aspect de sa personnalité :

Il était son propre architecte, d’un type obsessionnel très étonnant. Dans les locaux du Carrosse, il y avait tout, tout, tout. Non seulement ce qui concernait ses films, classés, rangés, les contrats, les scénarios, leurs différentes versions, les plans de tournage, les relevés de droits d’auteurs… mais aussi tout ce qui concernait sa période de critique. Et dans des dossiers bleus, ce qui avait trait à Renoir, Guitry, Rossellini, Ophüls, Hitchcock, Rohmer, Godard, Pisier. Je ne sais pas à quoi ça tient, mais il était obnubilé par l’idée de tout garder (revues, bouts de scénarios, lettres, notes) et de classer les documents sur des étagères.

Truffaut en archiviste, on l’entrevoit non seulement dans certains des ouvrages qui lui sont consacrés par d’autres, mais également dans certains de ses textes et certains de ses films. Pour les textes, m’est revenu en mémoire cet échange avec Isabelle Adjani qu’il rapporte dans l’un de ses articles :

Je dis parfois à Isabelle Adjani : « Notre vie est un mur, chaque film est une pierre. » Elle me fait toujours la même réponse : « Ce n’est pas vrai, chaque film est le mur. »

La vie et l’oeuvre vues, plus que comme un mur, comme une cathédrale, dont chaque élément à la fois est un tout, et rappelle l’ensemble du monument.

l'homme qui aimait les femmes

Pour les films, il n’y a qu’à voir la scène où Bertrand Morane tente d’archiver les souvenirs de ses conquêtes dans L’Homme qui aimait les femmes, son désarroi lorsqu’il entre chez l’une d’elles et découvre « une bibliothèque sans livres », ou la scène dans La Nuit américaine, lorsque Ferrand reçoit une sélection d’ouvrages sur différents réalisateurs.

Mais Truffaut c’est également un être auto-documenté et hyper-documenté, simplement pour tout ce qu’il engrange lui-même comme écrits, et tout ce qu’il suscite chez les autres comme publications.

Petit résumé, sur lequel j’aurai l’occasion de revenir dans les articles suivants :

  • il y a d’abord les écrits de Truffaut, bien-sûr, sa correspondance, ses scénarios, le journal de tournage de Fahrenheit 451, ses articles, le Hitchcock / Truffaut, qui rendent compte des entretiens qu’il a eu avec Hitchcock, et Le Cinéma selon François Truffaut, où Anne Gillain rassemble les entretiens que lui-même a donnés. On peut ajouter également les entretiens avec Claude-Jean Philippe, diffusés sur France culture entre 1976 et 1982.
  • ensuite, il y a ses biographies, et tout ce qui tente de faire un large tour d’horizon de sa vie et de son oeuvre, notamment le Dictionnaire Truffaut, dirigé par Antoine de Baecque et Arnaud Guigue.
  • il y a les livres qui s’intéressent plus spécifiquement aux films et à leur fabrication, en particulier les deux ouvrages de Carole Le Berre, François Truffaut et Truffaut au travail.
  • il y a les ouvrages qui s’intéressent à un aspect particulier de son cinéma, comme le texte de Martin Lefebvre, Truffaut et ses doubles.
  • enfin il y a les témoignages et les souvenirs, qui se penchent sur l’homme et le cinéaste, et en dévoile un aspect, sinon méconnu, du moins intriguant.

Une multitude de textes, de publications, dont pas un (ou presque) ne ressemble au suivant. Alors, pourquoi continuer à publier sur Truffaut ? Comme certains de mes amis me l’ont souvent souligné, pourquoi continuer à écrire sur lui, que trouve-t-on encore à dire ? N’est-on pas nourri, rassasié, lassé, de tout ce qui est déjà paru ? Pourquoi s’évertuer à lire encore, à écrire encore sur lui ?

Sans doute parce qu’on en est arrivé à la même conclusion qu’Arnaud Guigue dans son tout récent ouvrage Truffaut & Godard : La querelle des images :

(…) l’oeuvre de Truffaut (…) conserve encore aujourd’hui le pouvoir de changer profondément la vie des êtres. Je ne parle pas de tel ou tel de ses grands films, que je n’aurais probablement pas rangés dans mes préférés, mais bien de son oeuvre, unique en son genre.

Celui qui ressent en lui ce changement dans sa vie ne peut, il me semble, qu’avoir envie d’en témoigner, ne serait-ce que pour comprendre. Comprendre le bouleversement, l’émotion suscitée, et chaque livre qui s’ajoute, chaque nouvelle flamme qui s’allume dans cette cathédrale, permet à nouveau de faire résonner le cinéphile et l’humain qui est en nous.

la chambre verte

Chaque ouvrage qu’on écrit, qu’on lit ou qu’on relit sur Truffaut, nous replonge dans cet univers qui nous a rendu heureux la première fois, et qui réveille en nous le goût de l’enfance, des livres, du cinéma et des êtres.

Chacun d’entre eux rappelle les films et évoque l’homme, et dans ce palais des miroirs, à chaque instant nous croisons une scène, un personnage, une phrase, qui non seulement nous conduit immédiatement à une autre, mais nous ramène sans cesse à nous-mêmes.

Trois films pour ce chapitre 1 :

  • Le premier. Les Quatre cents coups (1959). C’est à l’occasion du premier que l’on découvre Antoine Doinel / Jean-Pierre Léaud, dans ce film sur l’enfance où l’enfant n’est ni un singe savant, ni un faire-valoir. Mes scènes préférées : la scène de l’hommage à Balzac, où toutes les tentatives d’Antoine pour exprimer sa sensibilité littéraire tournent à l’échec ; la scène où, en fugue, il boit au goulot une bouteille de lait comme un petit chat perdu ; et la scène finale.
  • La Chambre verte (1978). L’histoire d’un homme, Julien Davenne, juste après la première guerre mondiale, qui préfère vouer sa vie au culte des morts qu’à la fréquentation des vivants. Il restaure une chapelle dans laquelle il érige une spectaculaire forêt de cierges à la mémoire de ses chers disparus. Le film montre l’enfermement dans l’obsession, qui va crescendo, avec Truffaut dans le rôle de Davenne. Ma scène préférée : celle où le personnage, assistant à la mise en bière de l’épouse d’un ami, se révolte contre la consolation impersonnelle apportée par le prêtre.
  • Le dernier. Vivement dimanche ! (1982). Un homme accusé du meurtre de sa femme cherche à prouver son innocence, avec l’aide de sa secrétaire. Ton léger, situations incongrues. Mes scènes préférées : Fanny Ardant qui assomme un suspect avec une Tour Eiffel, Jean-Louis Trintignant incarnant un personnage plein d’élégance et de mauvaise foi, attachant et agaçant, et toutes les scènes se déroulant au commissariat.

Voilà pour ce premier chapitre, j’espère ne pas avoir égaré trop de monde en route et avoir titillé l’appétit de quelques-uns, pour un prochain chapitre.

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Leur vie est un roman

Cet article thématique sera consacré à trois publications : une ancienne, qui remonte à 1964 et dont j’ai déjà eu l’occasion de parler, et deux publications récentes, avril et mai 2014. Pourquoi les réunir ?

Parce qu’elles ont un certain nombre de points communs, peut-être même trop pour tous les énumérer, à commencer par celui qui donne son titre à cet article : une vie et une oeuvre qui se lisent comme des romans.

Années du cinéma

Cette année pour le cinéma est riche en célébrations et anniversaires de toutes sortes. Dans un précédent article, j’ai évoqué l’exposition Langlois qui commémore le centième anniversaire de sa naissance. Cela fait également cent ans que Charlot a vu le jour, ce qui a donné lieu à des publications, des émissions, des diffusions et des rééditions de ses films.

La publication de 1964 – 50 ans cette année – est son autobiographie, Histoire de ma vie (My autobiography), dans laquelle Chaplin raconte son enfance anglaise, ses premières années dans le Hollywood triomphant du cinéma muet, les début du parlant, les crises, les guerres, les conflits, le maccarthysme, les femmes, et l’exil.

histoire de ma vie chaplin

La vie de Chaplin commence comme un roman de Dickens, et, à vrai dire, se poursuit comme tel. Le lecteur suit Chaplin enfant, dans les quartiers miséreux de Londres, dans les théâtres où il fait, à cinq ans, sa première apparition sur scène, à l’asile des pauvres, jusqu’à ce jour où, à quatorze ans, il est contraint d’accompagner sa mère, devenue folle, dans un hôpital psychiatrique.

S’ensuivent des temps précaires, faits de métiers différents, jusqu’au retour au théâtre, puis l’engagement dans la troupe de Fred Karno, et, enfin, la rencontre de Mack Sennett à Hollywood et la création de Charlot :

Je ne savais absolument pas comment je devais me maquiller. Ma tenue de reporter ne me plaisait pas. Mais, sur le chemin du vestiaire, je me dis que j’allais mettre un pantalon trop large, de grandes chaussures et agrémenter le tout d’une canne et d’un melon. Je voulais que tout fût en contradiction : le pantalon exagérément large, l’habit étroit, le chapeau trop petit et les chaussures énormes. Je me demandais si je devais avoir l’air jeune ou vieux, mais, me souvenant que Sennett m’avait cru plus âgé, je m’ajoutai une petite moustache qui, me semblait-il, me donnerait quelques années de plus sans dissimuler mon expression.

Il serait vain d’énumérer toutes les rencontres, tous les événements rapportés par Chaplin dans son autobiographie, qui constitue une véritable bible pour les cinéphiles, mais également pour les historiens du vingtième siècle.

On y retrouve en effet les ombres de la première et de la seconde guerres mondiales, de la guerre froide, les silhouettes de Einstein, Cocteau, Gandhi, Roosevelt, Eisenstein ; et on y croise stars du muet – que j’ai déjà eu l’occasion d’évoquer : Arbuckle, Fairbanks, Pickford – et du parlant – dont Paulette Goddard qui sera sa troisième femme, ainsi que la gamine des Temps modernes et Hannah dans Le Dictateur.

Indéniablement, l’une de mes citations préférées reste celle où Chaplin évoque Hitler, bien des années avant Le Dictateur et son discours si humaniste :

Le visage était terriblement comique : une mauvaise imitation de moi, avec sa ridicule moustache, ses cheveux mal coiffés qui pendaient en mèches dégoûtantes, sa petite bouche mince. Je n’arrivais pas à prendre Hitler au sérieux. Chaque carte postale le montrait dans une attitude différente. Sur l’une, il haranguait les foules, ses mains crispées comme des serres, sur une autre, il avait un bras levé et l’autre abaissé, comme un joueur de cricket qui s’apprête à frapper, sur une troisième, les mains jointes devant lui, il semblait soulever un haltère imaginaire. Le salut hitlérien, avec la main renversée sur l’épaule, la paume vers le ciel, me donna l’envie de poser dessus un plateau de vaisselle sale.

Car c’est bel et bien ce qui reste, au-delà du Chaplin comédien et du Chaplin metteur en scène, lorsque l’on referme cette autobiographie, un Chaplin humaniste, capable de s’indigner ou de s’enthousiasmer, sans retenue, sans tiédeur et sans prudence, aussi bien dans sa vie que dans ses films.

C’est ce que retient Enrico Giacovelli lorsqu’il compare Chaplin et Keaton dans son ouvrage sur le Cinéma comique américain, mais c’est également ce que Keaton lui-même dit de Chaplin dans son autobiographie, lorsqu’il évoque les affres de Chaplin avec la politique.

Cependant, ce que retient Keaton de Charlot, ce n’est pas son universalité, au contraire, mais sa marginalité – ou plutôt il retient la marginalité du vagabond, tout en s’émerveillant de l’universalité de l’amour que le public ressent pour ce dernier :

Je suis toujours étonné quand les gens parlent des ressemblances entre les personnages que Charlie et moi avons interprété à l’écran. Pour moi, il y a toujours une différence fondamentale ; le vagabond Charlot était un marginal avec une mentalité de marginal. Sympathique mais prêt à voler à la moindre occasion. Mon petit personnage était travailleur et honnête.

Redécouvrir Keaton…

Cette autobiographie a été rééditée en avril 2014 aux éditions Capricci. Elle a pour titre : La Mécanique du rire : Autobiographie d’un génie comique. Elle se lit, elle, comme un roman de Mark Twain – l’enfance buissonnière et saltimbanque – ou de Fitzgerald – la folie et les frasques de Hollywood dans les années 20 et 30.

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Elle s’ouvre ainsi :

« L’Homme qui ne rit jamais », « Visage de marbre », « Tête de buis », « Figure de cire », « Frigo » et même « Masque tragique », voilà comment on m’a toujours surnommé (…).

On pourra dire ce qu’on veut, dans un sens ou dans l’autre, mais ce visage impassible constitua ma marque de fabrique durant soixante années de carrière.

Bien-sûr, ce qui m’a intéressée, et ce qui est éclairant, c’est de comparer cette autobiographie et celle de Chaplin, qui traduisent une manière assez différente de se confronter au cinéma et au monde. Comme je l’ai noté plus haut, la comparaison est d’ailleurs faite par Keaton lui-même.

Mais ce qui frappe, c’est l’enfance saltimbanque qu’ils partagent – la misère en moins pour Keaton. Chaplin et lui sont les deux enfants prodiges du théâtre, puis du cinéma muet, Keaton jouant sur scène avec ses parents, un numéro assez étonnant qui a fait hurler – et ferait hurler encore aujourd’hui – les défenseurs de la protection de l’enfance :

C’est à cette époque que notre numéro gagna la réputation d’être le plus violent du music-hall. Cela résultait d’une série d’expériences curieuses que Pop se livra sur ma personne. Il commença par me porter sur scène et me laisser tomber sur le plancher. Ensuite, il se mit à essuyer le sol avec moi comme balai. Comme je ne manifestais aucun signe de mécontentement, il prit l’habitude de me lancer d’un bout à l’autre de la scène, puis au fond des coulisses, pour finir par me balancer dans la fosse d’orchestre, où j’atterrissais dans la grosse caisse.

En revanche, on a l’impression, à lire la rencontre entre Chaplin et le cinéma, que pour lui, le cinéma est une évidence. Cette rencontre coïncide presque immédiatement avec la création de Charlot. Pour Keaton, c’est davantage une surprise et une révélation qui provoquera en lui un émerveillement naïf.

La caméra ne connaissait aucune limite. Sa scène, c’était le monde entier. Si on voulait pour décor une ville, un désert, l’océan, la Perse ou les montagnes Rocheuses, il suffisait d’y emporter sa caméra. (…)

Dès le début, je sus que je ferais du cinéma. (p.108-109)

Au-delà de ça, nul besoin de comparer, de chercher un artiste et un artisan, un humaniste et un individualiste. Le lecteur est face à deux personnages de roman, dont l’un cherche à s’inscrire peut-être davantage dans le monde et, comme dirait Giacovelli, à parler aux cœurs des hommes – de l’art à l’humanité, en somme – et l’autre à s’adresser à notre intelligence et  à survivre.

L’œil noir du mystère

L’autre publication récente à laquelle est consacré cet article, ce n’est pas un ouvrage, mais le hors-série d’un périodique (ce qui est une première pour ce blog). En effet, le dernier numéro hors-série du Monde, Une vie, une oeuvre, de mai-juin 2014, a pour principal sujet François Truffaut, et est très justement sous-titré « Le roman du cinéma ».

Source : Le Monde

Source : Le Monde

Ces hors-série du Monde sont généralement des publications de qualité, qui ont le mérite de s’adresser tout aussi bien à des amateurs qui souhaitent découvrir une personnalité – j’avais déjà pu lire les numéros sur Simone de Beauvoir ou sur Camus – et à des spécialistes, qui, s’ils ne découvrent pas le sujet, prennent en tout cas plaisir à le retrouver.

Et que retrouve-t-on dans cet hors-série sur Truffaut, l’année des 30 ans de sa disparition ? Un avant-propos court et efficace, « Le mystère intime », qui esquisse un Truffaut tout en pudeur, un portrait, une chronologie, quelques textes choisis de Truffaut (que le cinéphile averti aura déjà rencontrés dans Le Plaisir des yeux ou Les films de ma vie), un portfolio, un lexique et des références. Voilà pour le terrain connu du fervent truffaldien.

François Truffaut

Une fois ravivé le kaléidoscope du souvenir visuel et des répliques, il se risquera dans les autres parties de ce hors-série : un entretien avec Serge Toubiana, directeur général de la Cinémathèque française, les débats suscités par le cinéma de Truffaut, et les hommages que lui ont rendus ses pairs, partenaires et admirateurs.

Bien entendu, on n’échappe pas aux jeux de mots, témoignant d’une virtuosité journalistique qui laisse parfois quelque peu perplexe. Ainsi, le portrait de Truffaut par Jean-Luc Douin, journaliste et auteur de plusieurs ouvrages sur le cinéma, est intitulé « L’homme qui aimait les flammes ». A cette petite pirouette gracieuse, j’ai préféré pourtant la référence au Dernier métro glissée par Serge Toubiana au cours de son entretien :

Pendant longtemps, on a considéré Truffaut comme un cinéaste gentil, qui s’interrogeait sur l’enfance, les rapports entre hommes et femmes. C’est très réducteur. Ce que je vois surtout dans les films de Truffaut, c’est l’ombre de la mort. A chaque fois, il pointe les oiseaux rapaces qui planent au-dessus de nous et menacent l’harmonie, l’amour.

Certes, j’ai apprécié de retrouver les textes lus et relus sur Chaplin, sur Hitchcock, « Vive la vedette ! », j’ai parcouru les hommages rendus par Deneuve, Depardieu, Jeanne Moreau, Steven Spielberg, Milos Forman à celui qui les a filmés ou influencés. Mais c’est cette esquisse d’un personnage mystérieux qui a retenu mon attention :

Il y avait de longs silences. il vous regardait, vous cherchait, vous sondait. Son regard était très beau, mais extrêmement noir. Il fallait lui parler, non pas pour meubler la conversation, mais pour formuler une idée, un point de vue. L’échange, s’il prenait, devenait passionnant. En fait, Truffaut n’avait qu’une passion, le cinéma. Non seulement il était timide, mais cette timidité vous intimidait aussi. Il créait un lien intense, mais avec de longs silences. (…)

Il avait impérativement besoin de mettre tout le monde à distance pour ne pas être prisonnier d’une relation trop familière ou se retrouver coincé dans des cérémonies contraignantes. Truffaut, on ne le tutoyait pas, on le vouvoyait. La franche camaraderie était impensable. C’était un personnage extrêmement séduisant, mais profondément mystérieux, voire romanesque…

Un personnage de roman, qui se crée et qui s’écrit, qui se filme et qui se vit.

Et c’est ce romanesque, cette vie qui nourrit constamment l’oeuvre, et réciproquement, qu’ont de commun, au-delà du génie, ces totalités humaines que sont Chaplin, Keaton et Truffaut.

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Étoiles (éphémères) du cinéma muet

Il y a environ un an, j’ai publié un article sur un ouvrage très sympathique, Tartes à la crème et coups de pied aux fesses : Le Cinéma comique américain. Vol. 1 : Les années flamboyantes du court-métrage.

Tartes à la crème

En effet, malgré le titre interminable, l’auteur, Enrico Giacovelli, entraînait le lecteur dans un univers submergé d’humour et de mélancolie, et que n’aurait raté pour rien au monde un archéologue, amateur ou chevronné, du cinéma. Mieux, il faisait revivre sous nous yeux, et sans même avoir besoin de les voir, les films et les visages des pionniers du septième art.

J’avais, certes, émis quelques réserves : cet auteur, qui avait imaginé un panorama du cinéma comique en plusieurs volumes, et dont, à l’époque, uniquement le premier était paru, prenait un malin plaisir à nous ménager des effets d’annonces, à nous mettre en appétit.

Ce premier volume n’était qu’un hors d’oeuvre, et tant pis pour nous, si nous devions attendre patiemment la suite du menu. Cela allait de la petite allusion « Nous en reparlerons plus en détail dans le volume suivant »… à un encadré « Coming soon » énumérant la suite des aventures.

Il n’empêche que j’ai bel et bien sauté sur le deuxième volume, dès que j’ai eu vent de sa parution, et que je suis désormais forcée d’en convenir : cette publication par étapes et par effets d’annonce est admirablement bien orchestrée. Il m’a bien eue, Enrico Giacovelli.

L’objet du délit

Qu’avait-il donc de si alléchant, ce Volume 2, paru en janvier 2014 aux éditions Gremese ? Certes, toujours un titre à rallonge ! Le Silence est d’or : Le Cinéma comique américain. Vol. 2 : Les folles années vingt et le triomphe du long métrage. La même mise en page soignée et abondamment illustrée, ce qui apporte un véritable plaisir de lecture, tant dans la forme que dans le fond.

Le silence est d'or

En effet, voici les petits plus de ce volume 2, au niveau de la structure. Déjà, pour ceux qui auraient loupé le volume 1, pas de souci, l’auteur ne vous laisse pas le bec dans l’eau. L’ouvrage s’ouvre ainsi : « Le premier volume en 3 pages et 9 photographies ». On serait en train de visionner la nouvelle saison d’une série, le réalisateur ne s’y prendrait pas autrement : « Dans l’épisode précédent… »

Dans ce résumé en images, le lecteur est confronté aux figures principales qu’il retrouvera – dont il suivra la suite de la carrière – dans le volume 2 : Chaplin, Buster Keaton, Harold Lloyd.

Il consacre ensuite un chapitre à quelques figures oubliées du court-métrage, et qui ne figuraient pas dans son premier volume : comiques qui émergeaient le plus souvent grâce à un signe distinctif (moustache, strabisme, boucle de cheveux), imitateurs masculins et féminins de Charlot, enfants et animaux ayant connu une brève heure de gloire au sein de cette industrie florissante.

Il ne pourrait y avoir de meilleure suite, après avoir parlé des enfants et des animaux, que d’aborder les débuts des dessins animés. Quelques pages leur sont donc dédiées, où la seule figure que j’ai malheureusement pu reconnaître, c’est celle de Félix le chat (mais quelle mise en appétit, lorsque l’on s’attarde sur le plan des volumes suivants et que l’on y reconnaît Disney, les cartoons et Tex Avery, entre autres) :

Après cette introduction et ces deux chapitres qui assistent à la fin d’un monde et à la naissance d’un autre, nous entrons dans le vif du sujet, et chacun des chapitres qui va suivre sera consacré à un comique (ou un groupe de comiques) en particulier.

Le premier d’entre eux est un comique oublié, captivé visiblement par les oeufs et les voitures, et qui cherchera à créer un univers délirant proche des cartoons, Charley Bowers. C’est l’un de ces météores du cinéma muet, qui a dû inspirer à Paul Auster son Livre des illusions, et qui n’est qu’un exemple parmi d’autres de la mort artistique provoqué par l’émergence du parlant et par le système hollywoodien :

Charley Bowers mourut oublié de tous en 1946 (…). Pendant près de trente ans, il ne restera aucune mémoire ni aucune trace de ses mondes mixtes, de ses inventions géniales et vaines, de ses petits films que l’on peut aujourd’hui définir comme un mélange de Méliès, Starewitz, Dali, Terry Gilliam et Tim Burton, agrémenté d’une touche à la Buster Keaton et à la Tex Avery.

Que de promesses ! Et quel sentiment d’injustice, auquel, malgré lui, participe le lecteur. Car, il faut bien l’avouer, si l’on parcourt ce livre avec autant de plaisir, c’est aussi pour des retrouvailles avec des figures et des films que l’industrie du cinéma, et le temps, auront plus ou moins épargnés : Max Linder, Harold Llyod, Harry Langdon, mais surtout Buster Keaton, Charlie Chaplin et Laurel et Hardy.

Chaplin et Keaton

Déjà abordés dans le premier volume, on retrouve Buster Keaton et Charlie Chaplin au sommet de leur gloire, l’un réalisant Sherlock Jr et Le Mécano de la Générale :

l’autre The Kid, La Ruée vers l’or et Le Cirque :

Les pages consacrées à Buster Keaton sont d’ailleurs l’occasion d’une confrontation avec Chaplin :

Le comique de Keaton naît de l’indifférence, de la non-participation émotive, de son regard neutre sur le monde des hommes et des objets. La vie n’est pas une émanation de l’esprit mais un fait mécanique. Ou courir ou mourir. Après que l’on a vu un film de Keaton, c’est notre intelligence qui est touchée, pas notre coeur. (…)

On est évidemment aux antipodes de Chaplin (…) Charlot lutte contre la société pour affirmer son individualisme, les droits sacro-saints de tout être humain ; Keaton utilise l’individualisme pour s’intégrer dans la société (…). Charlot peut être quiconque et partout, un paria sur les bords du Gange, un misérable dans les bas-fonds de Londres, un chien errant parmi les noirs du Bronx. Pour être Keaton et triompher comme lui sur le monde, il faut s’être échauffé les muscles, avoir un physique enviable et une bonne étoile.

Ces quelques lignes nous préparent à la lecture du volume suivant, où Chaplin s’adaptera aux exigences du parlant – ou plutôt exigera du parlant qu’il s’adapte à lui, Chaplin – et où la voix de Keaton, quasi-inexistante, sombrera dans l’absence, exception faite des quelques apparitions à l’écran qu’il fera, toujours en tant qu’ancien comique muet, dans Boulevard du crépuscule de Billy Wilder, et dans Les Feux de la rampe, dirigé par Chaplin.

Outre les comiques que nous avons découverts dans le premier volume, et dont l’auteur abordera la suite de la carrière ou le déclin, avec le cinéma parlant, dans le 3e volume, nous assistons ici à la rencontre d’un couple explosif : Laurel et Hardy.  Enrico Giacovelli revient sur les carrières solo de Stan Laurel et Oliver Hardy, puis sur les circonstances de leur rencontre, et enfin sur l’élaboration progressive de leurs personnages et de leurs personnalités.

Laurel et Hardy Sources : Wikipédia

Laurel et Hardy
Sources : Wikipédia

Enfin, l’ouvrage s’attarde dans un dernier chapitre, « Slapstick Babylonia : la fin des jeux », sur les disparitions prématurées et les scandales, qui ont fait sombrer dans l’oubli certains des comiques que le premier et ce second volumes nous ont fait connaître :

  • Max Linder, qui se suicide avec sa femme en 1925 ;
  • Mabel Normand, minée par les scandales, la drogue et la tuberculose, qui disparait à 36 ans ;
  • Fatty Arbuckle – le comique fauché en pleine gloire par un mystérieux scandale, dans le premier volume – accusé de viol et de meurtre, et qui ne se relèvera jamais de ce scandale.

On se croirait dans un film noir qui reconstituerait cette époque, où pour le public, vie privée et vie publique des stars doivent nécessairement se confondre sous peine d’être condamnées, et où la presse est déjà toute puissante à faire ou à défaire une carrière.

Les atouts indéniables de ce deuxième opus

Outre le ton toujours teinté de mélancolie, Le Silence est d’or prend indéniablement son envol, par rapport au premier volume. Agréable à lire, chaque chapitre est introduit par une petite citation littéraire ou cinématographique. Celui sur Chaplin :

Le cas de Charlie Chaplin évoque celui de Molière, mais Molière devint très ennuyeux dans ses dernières productions royales et l’on a l’impression que Charlie Chaplin, évoluant d’une façon vertigineuse, ne sera jamais ennuyeux. Tout au plus, doit-on s’attendre à ce qu’il fasse quelque chose de tragique.

Louis Delluc, Charlie Chaplin. 1921

Enfin, le caractère absolument interactif de l’ouvrage, tient à un petit encart en quatrième de couverture : « Lis le livre, regarde les films ! Toutes les explications à l’intérieur de ce volume ».

Et voilà le coup de génie ! Relier le livre à une chaîne YouTube. C’est ni plus ni moins ce que propose l’auteur, juste après la page de garde. Au fur et à mesure de sa lecture, le lecteur peut se reporter aux extraits de films muets proposés par Enrico Giacovelli, selon une structure qui respecte parfaitement celle de ses ouvrages.

La communication sur cette chaîne YouTube est excellente, puisqu’elle utilise non seulement le support du livre (quatrième de couverture et encart), mais encourage également le lecteur à aller chercher cette chaîne directement sur Google ou sur le site de l’éditeur, Gremese.

On peut d’ailleurs voir sur cette chaîne, d’ores et déjà, les vidéos mises en ligne en attendant le 3e volume : encore un effet d’annonce, bénéfique, celui-ci. Car, oui, une fois refermé Le Silence est d’or, on n’a qu’une hâte, avoir le volume suivant entre les mains.

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La notion de document appliquée à Chaplin

Chose promise, chose due, une nouvelle fois. Voici la deuxième partie de mon sujet sur Chaplin.

Cela fait quelque temps que la manière de présenter cet article me trotte dans la tête. Comme je cherche souvent à m’amuser en travaillant, et à consolider mes passions par des fondations professionnelles, je présente de temps à autre un sujet de doc avec des exemples et des associations d’idées cinématographiques ou littéraires. De la même manière, j’aime traiter un sujet littéraire ou cinéphile en le reliant à des notions info-documentaires.

Le coin du doc

Avant de me lancer dans le cinéphile, je ferai donc un petit rappel doc. En effet, Chaplin, tout comme Truffaut (et j’aurai l’occasion d’y revenir plus en détail), est l’un des cinéastes auquel s’applique le mieux la notion de document, et même, rétrospectivement, d’homme documenté. L’étude de ces deux cinéastes donne la même impression de palimpseste documentaire.

En sciences de l’information et de la documentation, apparaissent les notions de document primaire, document secondaire et document tertiaire :

  • le document primaire, c’est le document original, « en lien avec l’idée d’oeuvre originale qui renvoie aux concepts d’auteur, de propriété intellectuelle et, par extension, à celui de référence.» (Savoirs CDI)
  • le document secondaire, c’est le traitement documentaire du document primaire, qui permet de le décrire et de le localiser (bibliographies, catalogues, index – j’y ajoute par extension chronologies et filmographies).
  • le document tertiaire est le résultat d’un travail poussé portant sur le document primaire :

« Faire la différence entre un document tertiaire et un document primaire permet  de saisir l’écart entre l’oeuvre originale (le document primaire), signée par un auteur qui en porte la responsabilité, et une forme réduite, vulgarisée qui tente de rendre compte du contenu informationnel de cette oeuvre. La perception de cet écart, qui «déforme» par l’octroi d’une autre «forme», permet d’appréhender la subjectivité du processus d’information et le décalage qui s’instaure entre l’information produite par l’auteur (ou informeur) et l’information perçue par un récepteur (ou informé).» (Savoirs CDI)

Le document primaire appliqué au cinéma

Durant ma formation, comme j’ai eu l’occasion de le mentionner il y a peu, j’ai produit un mémoire professionnel sur « Le non-film : spécificité documentaire des ressources cinématographiques ».

Lorsque l’on s’intéresse aux ressources sur le cinéma, en effet, on distingue le film, objet premier (le but premier du cinéma) et objet final (résultat porté à l’attention du spectateur), et le non-film, objet dérivé du cinéma, qui prend aussi bien en compte les accessoires, le matériel, les décors, les archives, les monographies et les revues.

Le film est donc la matière première, le document primaire, l’oeuvre originale, et le non-film, plus précisément l’ouvrage sur le cinéma, fait figure de document tertiaire. On y retrouve les ouvrages de référence ou usuels (dictionnaires, encyclopédies, fondamentaux critiques et théoriques), les beaux livres, les monographies, les ouvrages des créateurs sur leurs propres oeuvres, et les ouvrages réflexifs qui relient le cinéma à d’autres champs du savoir.

Et Chaplin, dans tout ça ?

Tout ce que j’ai expliqué précédemment nous permet de considérer que les films de Chaplin constituent les ressources primaires d’une documentation sur ce cinéaste. La documentation primaire sur Chaplin, c’est Le Kid, Les Lumières de la ville, Le Cirque, Les Temps modernes, Le Dictateur… tout le reste appartenant au non-film.

La zone de flou entre primaire et tertiaire – et qui n’est en aucun cas ici le document secondaire – c’est l’autobiographie. Je ne vais pas faire un cours de littérature : je considère l’autobiographie d’un point de vue strictement documentaire.

Elle est document primaire, puisqu’elle est l’oeuvre originale qui se penche sur ce qu’il y a d’encore plus premier avant le film, l’homme et sa vie. C’est elle qui lui permet le contrôle de ce qui va être dit, publié, étudié sur lui : c’est le premier pas hors ligne vers l’homme documenté. L’autobiographie permet d’être le premier à parler de soi, avec le choix des armes.

Elle est aussi document tertiaire puisqu’elle ne vit pas, elle revit. Elle ne crée pas, elle raconte, restitue, réfléchit. Face à la vie et aux films qui sont dans l’action, dans le mouvement, dans l’empirique, elle n’est qu’une reconstitution.

Histoire de ma vie, Charlie Chaplin : document primordial.

Mais dans le cas de Chaplin, quelle reconstitution ! S’il y a bel et bien une autobiographie de cinéaste à lire, c’est celle-ci.

histoire de ma vie chaplin

Publiée pour la première fois en 1964, Histoire de ma vie (My autobiography) n’est justement pas seulement l’histoire d’une vie, depuis l’enfance anglaise entre misère et vie de saltimbanque, c’est aussi l’évocation d’un monde disparu, avec son atmosphère, qui évolue du muet au parlant et d’une guerre à l’autre. C’est une galerie de portraits magnifique : on y croise aussi bien les stars de Hollywood, les présidents américains successifs, que Cocteau, Einstein ou encore Gandhi. On y découvre un Chaplin artiste, philosophe, humaniste (mais non politique ou en tout cas, non politisé) et écrivain, et un Chaplin intime auprès de sa famille.

J’ai longtemps parcouru le livre en français, une ancienne édition que j’avais couvert lorsque j’étais ado, et qui tombe tout de même en miettes. Je l’ai aussi en anglais (la seule version que j’ai actuellement sur moi), et je ne citerai que ce très connu portrait d’Hitler, esquissé par Chaplin :

« The face was obscenely comic – a bad imitation of me, with its absurd moustache, unruly, stringy hair and disgusting, thin, little mouth. I could not take Hitler seriously. (…) The salute with the hand thrown back over the shoulder, the palm upwards, made me want to put a tray of dirty dishes on it. ‘This is a nut !’ I thought. But when Einstein and Thomas Mann were forced to leave Germany, this face of Hitler was no longer comic but sinister.»

Rapidement, document secondaire.

Dans ce domaine-là, il s’agit exclusivement, comme je l’ai dit en préambule, des bibliographies, bases de données et index, auxquels on peut ajouter chronologies et filmographies.

Je n’ai pas de références papier précises, je me contenterai de renvoyer au site officiel consacré à Charlie Chaplin.

Diversité de la documentation tertiaire : quelques beaux exemples…

Enfin, pour clore ce long sujet, passons à la documentation tertiaire. Plus haut j’ai indiqué que pour le cinéma, il s’agissait en général du non-film, et en particulier des usuels, des beaux livres et albums, des monographies, et des réflexions que suscite l’étude de l’oeuvre d’un cinéaste ou d’un aspect du cinéma.

Ces réflexions peuvent être aussi bien historiques, esthétiques, littéraires, sociologiques, psychologiques, économiques, techniques, biographiques ET autobiographiques, métatextuelles (les écrits des professionnels, leurs réflexions sur leur art), philosophiques, voire même culinaires. Tous les domaines peuvent s’approprier cet univers qu’est le cinéma – et celui de Chaplin ne fait pas exception.

  1. La référence : il s’agit du recueil de textes d’André Bazin consacrés à Charlie Chaplin, paru en mars 2000 aux éditions des Cahiers du cinéma (collection Petite bibliothèque). Je recommande particulièrement son « Introduction à une symbolique de Charlot » et son « Pastiche et postiche ou le néant pour une moustache », qui fait écho à l’extrait de l’autobiographie que j’ai cité plus haut.
  2. Le beau livre. L’ouvrage que j’ai dans ma bibliothèque est Chaplin, une vie en images, de Jeffrey Vance, publié en 2004 aux éditions de La Martinière et malheureusement indisponible actuellement, sauf auprès de quelques revendeurs… C’est fort dommage, car c’est réellement un très beau livre, avec une iconographie très soignée.
  3. L’étude… culinaire. Un ouvrage récent, cette fois-ci. A table avec Chaplin : 60 recettes vagabondes, de Claire Dixsaut est paru en septembre 2012 aux éditions Agnès Vienot. Lui aussi est très bien illustré, et ludique. On y retrouve la recette des petits pains (La Ruée vers l’or) et les fraises à la crème du Dictateur. À déguster sans modération !

a table avec chaplin

Post-scriptum :

Pour ceux qui auraient trouvé cet article fastidieux, et qui seraient tout de même arrivés jusque-là, malgré les embûches du jargon documentaire, Cinephiledoc reviendra très vite avec des sujets un peu moins sérieux !

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Chaud et froid : Chaplin vu par Eisenstein

Cet article sera en deux parties, comme ceux publiés précédemment sur Hitchcock.

La rencontre artistique

La rencontre entre deux univers artistiques est toujours intéressante : que pensent deux artistes sur leurs manières réciproques de voir les choses, de travailler ? En quoi leur sensibilité les rapprochent – ou les éloignent ?

Cette rencontre peut se faire sous forme d’entretiens – les entretiens Hitchcock / Truffaut sont les plus célèbres, en tout cas pour le septième art – sous forme de correspondances, d’articles, d’essais ou de discours.

Tantôt, la confrontation tourne à l’affrontement, entre anciens et modernes, entre une vision et une autre. Tantôt, il s’agit de rendre hommage, d’analyser, de se considérer comme un disciple, un continuateur, ou de rapprocher deux œuvres et de voir entre elle une sorte de communion spirituelle et esthétique.

Cette rencontre peut même ne jamais avoir lieu. Elle est rêvée, fantasmée, entre l’artiste et celui qu’il admire. Elle est implicite, se manifeste dans l’œuvre et il faut savoir la déchiffrer, saisir l’influence d’autrui dans l’expression personnelle du film, ou de toute autre forme artistique.

Deux univers, deux langages

C’est pour cette raison que j’ai choisi un ouvrage très court, en format poche, paru en février 2013, et sur la première de couverture duquel on pouvait lire : Serguei Eisenstein – à la ligne – Charlie Chaplin. En dessous, une photo de Charlot, et en dessous de la photo, entre crochets : Circé / Poche.

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Deux noms l’un en dessous de l’autre. En quatrième de couverture, juste une citation. Pas de résumé. Est-ce une correspondance ? Une analyse ? Des articles croisés ? Le récit d’une rencontre ? Aucune précision. Voyons toujours…

Après tout, mettre presque côte à côte Les Temps modernes et Le Cuirassé Potemkine, voilà une perspective intéressante !

On ouvre le livre. Ce que l’on découvre, ce sont quatre petits textes d’Eisenstein, dont trois seulement sont consacrés à Chaplin : « Hello Charlie ! », « Charlie the Kid », « Le Dictateur ». Le quatrième texte est une réflexion plus personnelle sur la venue d’Eisenstein au cinéma, entremêlée de références à la littérature et à la peinture, « Histoire d’un gros plan ». Le tout est finalement assez déconcertant.

Une critique douce amère

Ce qui m’a surtout frappée, à la lecture de ces textes, c’est le regard idéologique, et qu’il faut forcément recontextualiser, d’Eisenstein. C’est un cinéaste soviétique, qui invite celui qu’il considère comme un enfant en révolte contre le capitalisme et l’utilitarisme de la société américaine, à rejoindre le rang des compagnons de route du communisme.

Pour témoins, ces quelques lignes extraites du premier texte, « Hello Charlie ! », qui s’adresse directement à Chaplin :

« Le déchainement des agressions fascistes, l’inhumanité du fascisme et sa façon de fouler aux pieds tous les idéaux humains ne pouvaient pas ne pas interpeller et indigner un artiste humaniste de Votre envergure. À en juger par ce que, de loin, nous percevons de Vous, Vous seriez en train de Vous approcher à grands pas de ce qui constitue, pour nous, artistes soviétiques, le but essentiel de notre vie même : le combat acharné pour les idées de justice, d’humanité et de fraternité.

Aucun honnête homme, et a fortiori aucun artiste, surtout de Votre stature, ne saurait, en ces années d’obscurantisme fasciste, se détourner du pur idéal humanitaire qui s’incarne actuellement dans une partie du monde représentant un sixième des terres du globe. »

Le premier texte est directement un appel à la sensibilité sociale de Chaplin, sensibilité envers les travailleurs, mais aussi envers l’humanité, face au conflit mondial qui s’annonce.

Le deuxième texte, « Charlie The Kid », étudie la vision esthétique mise en œuvre par Chaplin dans ses films : selon Eisenstein, il s’agit de la vision d’un enfant, toute à la révolte et à la cruauté, face à un monde adulte consumériste et matérialiste. Là encore, la représentation de la société américaine est esquissée à gros traits. Si le regard de Chaplin s’affirme, c’est bel et bien parce qu’il est mis – ou se met lui même – à l’écart de cette société, comme vagabond, ou comme critique.

Le troisième texte est simplement une étude quasi linéaire du Dictateur.

Rencontre d’un regard

Enfin, dans le dernier texte, Eisenstein évoque sa venue au cinéma. Il l’explique par la capacité à avoir un œil « cinématographique », qui distingue le gros plan – c’est le titre de l’article, « Histoire d’un gros plan » – de son arrière-plan. Selon lui, ce qui fait l’œil cinématographique, c’est cette faculté de savoir saisir dans l’ensemble d’une scène (la chambre d’un enfant) le détail à retenir (une branche de lilas sur un paravent).

Qu’il donne des exemples picturaux – Degas – ou littéraires – Poe, Pouchkine, Dostoïevski – importe peu finalement. Ce qui importe, c’est que cet article est complètement affranchi de toute influence idéologique et traduit le sentiment personnel de l’individu sur sa propre création.

En tout cas, de cette rencontre avec Eisenstein, qu’il parle de Chaplin ou d’autre chose, je suis restée quelque peu troublée : je n’avais pas encore lu sur le cinéma quelque chose à la fois d’aussi impersonnel (les trois premiers textes) et d’aussi entier sur le plan esthétique (quatrième texte), d’aussi élogieux envers Chaplin et d’aussi ancré dans un système de pensée.

C’est certainement la raison qui me pousserait à lire les textes d’Eisenstein sur Walt Disney, publié chez le même éditeur en février 2013, parce que je suis convaincue d’y trouver la même confrontation de deux univers artistiques, sous forme cette fois-ci non d’hommage, mais d’affrontement.

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Dans l’univers des comiques muets

Splendeur et décadence du cinéma muet

« Les comiques étaient censément petits, difformes ou gros. C’étaient des lutins et des bouffons, des cancres et des parias, des enfants se faisant passer pour des adultes ou des adultes à la mentalité d’enfants. Pensez aux rondeurs juvéniles d’Arbuckle, à sa timidité pleine d’affectation et à ses lèvres peintes, féminines. (…) Et puis parcourez la liste des accessoires et accoutrements qui ont façonné les carrières des maîtres incontestés : les chaussures avachies et les vêtements dépenaillés du vagabond de Chaplin, le vaillant Milquetoast de Llyod, aux lunettes cerclées d’écailles ; l’ahuri de Keaton, avec son chapeau plat et son visage figé ; le naïf à la peau blafarde de Langdon. »

Movie Theatre 1917

Ceci est un extrait du roman de Paul Auster, Le Livre des illusions, roman que j’ai sans cesse eu à l’esprit durant ma dernière lecture, consacrée au cinéma comique américain. Le Livre des illusions est paru en 2004. Il raconte comment, à la mort de sa femme et de ses enfants dans un accident d’avion, un professeur d’université, David Zimmer, trouve refuge dans l’écriture d’un livre consacré à un cinéaste disparu, Hector Mann.

Paul Auster nous plonge dans l’univers mélancolique et mystérieux du cinéma muet et de ses artistes torturés et éphémères, condamnés à faire rire et à s’adapter au parlant, ou à disparaître. C’est une histoire plus belle et plus vraie que nature, qui rappelle aussi bien Sunset Boulevard (Boulevard du crépuscule) que Singin’ in the rain (Chantons sous la pluie) ou plus récemment, The Artist.

Le titre qui zoome ! Donnez-moi le menu…

À ces hommages fictifs au passé du cinéma, fait écho un ouvrage bien réel. Il s’agit presque d’un fascicule, d’un peu plus d’une centaine de pages, et au titre à rallonge : Tartes à la crème et coups de pied au fesses : Le Cinéma comique américain. Vol. 1 : Les années flamboyantes du court-métrage. Ouf ! Paru en novembre 2012 aux éditions Gremese, c’est l’œuvre de Enrico Giacovelli.

Tartes à la crème

Le but de l’ouvrage : nous offrir un panorama de cent ans de cinéma comique américain, depuis les premiers films Edison jusqu’à Woody Allen. Nous n’avons pour l’instant que le premier volume, mais à la fin, l’auteur nous annonce gracieusement les épisodes qui suivront.

Dans ce premier épisode, la période étudiée est celle qui du court-métrage muet, celle que l’auteur délimite entre la naissance du cinéma et 1920. Après une brève – et très belle – introduction qui consacre la supériorité du rire sur le sérieux et le tragique, il part à la recherche de la première comédie, au cœur des studios Edison. Puis nous découvrons les grandes figures du muet à leurs débuts, éternelles ou oubliées : Mack Sennett, Mabel Normand, Roscoe « Fatty » Arbuckle, Charlie Chaplin, Buster Keaton, Harold Llyod, Larry Semon, Charley Chase.

J’ai vu beaucoup de Chaplin, mais surtout les longs-métrages. Je connais un tout petit peu Buster Keaton. J’ai entendu parler de Mack Sennett et de Harold Llyod. Par contre, les autres noms mentionnés m’étaient totalement inconnus. Et pourtant, ce petit ouvrage est construit comme un voyage, bien illustré et parfois si agréablement raconté qu’on a presque l’impression de voir ces films que l’on n’a jamais vus.

On apprend à connaître ces personnages et la construction de leur univers particulier, avec leurs accessoires, leurs tics, leurs grimaces, leurs défauts, leurs vies et leurs films à toute allure et cette condamnation inévitable au silence et à l’oubli – sauf pour les plus célèbres d’entre eux. On découvre, on sourit, on est ému…

… Laissez-moi sur ma faim !

… Et bien souvent, on reste sur sa faim, parce que l’on voudrait savoir la suite. Pas seulement à la fin du volume, mais parce que, maladroitement, l’auteur veut en garder pour plus tard. Un exemple :

Dans le quatrième chapitre, Giacovelli nous présente Roscoe « Fatty » Arbuckle, un comique américain qui, avec son visage de poupon et ses allures de bonhomme Michelin, a incarné le « gros lard » (je cite) du cinéma muet. Il évoque son absence relative de subtilité, ses tentatives pour émouvoir, puis son déclin :

« Les films sont achevés, difficilement, mais leur destin est à jamais lié au scandale personnel qui heurte l’acteur comique de plein fouet, un certain 11 septembre amer et obscur, comme il y en a eu d’autres au cours de l’histoire américaine. »

On passe sur la référence inutile aux attentats du World Trade Center, qui n’ont aucun rapport choucroutal avec le reste, et consciencieusement, on saute à la note de bas de page, qui nous informe sèchement : « Nous en reparlerons plus en détails dans le deuxième volume. »

La suite du texte fait plusieurs mentions mystérieuses au fameux scandale, poursuit tout de même en évoquant les derniers films, puis la mort du comique et sa postérité… et tant pis pour les lecteurs alléchés par le dit scandale : vous n’en saurez pas plus avant le 2e volume !

Pourtant, l’auteur avait bien réussi à intéresser, voire à passionner, avec ses anecdotes et cette rétrospective de l’âge d’or du muet : pourquoi donc s’embarrasser de ces petites manœuvres destinées à hypnotiser le lecteur « Venez, venez acheter mon 2e volume quand il sortira ! » ? Pourquoi, alors que nous avons le détail alléchant des prochains épisodes à la toute fin, s’encombrer en plus d’un encadré tape-à-l’œil « Coming soon » ?

Cependant, ce petit fascicule se lit bien, et même parfois captive. Vous vous intéressez aux mondes disparus, vous avez une vocation contrariée d’archéologue, ou tout simplement l’univers du muet, et ses films avec, comme le Kid de Chaplin, « Un éclat de rire, et peut-être une larme » vous fascine ? Faites plaisir à l’auteur, ouvrez-le !

Il en faut bien un : le petit détail comique !

Est-ce une erreur de traduction, de l’américain à l’italien, puis de l’italien au français ? Page 27, reproduction d’une affiche de Nickelodeon, un film de Peter Bogdanovich dédié aux débuts du cinéma comique. L’affiche annonce :

Before Rhett kissed Scarlett. Before Laurel met Hardy… etc.

La légende de l’affiche traduit : « Avant que Rhett ait embrassé Rossella, avant que Laurel ait rencontré Hardy… »

Soit le personnage d’Autant en emporte le vent se prénomme Rossella en italien, et nous sommes forcés de compatir à sa douleur, soit la traductrice française n’a JAMAIS vu Autant en emporte le vent. Qui se cotise pour lui offrir le DVD ?

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