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À quoi rêvent les écrivains ?

Parce que le dernier article de Eva la thésarde sur les titres de romans m’a bien fait rêver et m’a inspirée, parce que c’est férié et qu’à défaut d’un vrai printemps, on peut l’imaginer, parce que j’ai passé le week-end au festival «Trolls et légendes» de Mons, et parce qu’une petite conversation anodine peut donner une bonne idée d’article…. parce que, parce que, parce que… bref : petit interlude littéraire.

Dickensdream

Situation

Figurez-vous un repas dans un restaurant… pas le restaurant classe, pas le petit bistrot, ni le kebab, mais le restaurant de chaîne, sans citer de marque. Au détour de la conversation, sans crier gare, arrive le sujet littéraire : l’univers des écrivains, terme souvent étudié et qui recouvre tout un tas de thèmes éclectiques – contexte, environnement social, familial et culturel, personnages et sujets de prédilection, vision du monde.

Non, pour une fois, mon titre pose exactement la question qui m’intéresse : à quoi rêvent les écrivains ? Ni le rêve façon Martin Luther King, ni le rêve éveillé de l’imagination ou de l’inspiration qui parfois se personnifie dans un être plus ou moins réel ou fictif (Cassandre, Elsa et autres muses), ni l’hallucination due à des substances plus ou moins licites – opium des uns, absinthe ou mescaline des autres…

Parfois, il arrive, lorsqu’on lit certains écrivains, qu’au-delà de la question admirative à la limite de la jalousie «Comment fait-il pour écrire comme ça ?», on parvienne à la question suivante : «De quoi a-t-il rêvé la nuit pour écrire ça ?»

Contrairement à ce que l’on pourrait penser, il ne s’agit pas de l’interrogation méprisante et plus gentiment tournée «Bon sang, mais le gus, il s’est shooté à quoi ?» Le monde imaginé nous paraît tellement riche, tellement démesuré, kaléidoscopique, que l’on se demande bien à quoi ressemble le sommeil de l’auteur : est-ce un insomniaque, un animal nocturne, combien d’heures dort-il par nuit ? compte-t-il les moutons ? à quoi ressemble sa parure de lit ? a-t-il une tendance aux rêves ou aux cauchemars ? Et évidemment, ces questions plus ou moins loufoques ne s’attendent à aucune réponse scientifique, psychologique ou neurologique.

Bien entendu, la question pourrait être élargie à d’autres univers artistiques, peinture, musique, cinéma

Comme ce billet est un petit «Hors-série», que c’est férié, et que je suis flemmarde aujourd’hui, je ne donnerai que les quelques exemples des écrivains qui m’ont le plus intriguée.

Quels rêveurs pour quelles oeuvres ?

Peut-on classer les rêves des écrivains ou les possibilités de rêves, à partir de l’oeuvre qu’ils ont suscitée ? Bien-sûr, on pourrait trouver des rêveurs urbains, des rêveurs hallucinés, des rêveurs linguistiques, des rêveurs paysagers.

Pourquoi ai-je l’impression que Proust devait rêver de choses immenses dont il était cependant capable de voir le moindre détail ? Un rêveur de la cathédrale et du vitrail ? Sans doute parce qu’il a écrit ces lignes :

Ma gondole suivait les petits canaux ; comme la main mystérieuse d’un génie qui m’aurait conduit dans les détours de cette ville d’Orient, ils semblaient, au fur et à mesure que j’avançais, me pratiquer un chemin, creusé en plein coeur d’un quartier, qu’ils divisaient en écartant à peine, d’un mince sillon arbitrairement tracé, les hautes maisons aux petites fenêtres mauresques ; et comme si le guide magique eût tenu une bougie entre ses doigts et m’eût éclairé au passage, ils faisaient briller devant eux un rayon de soleil à qui ils frayaient sa route. (Albertine disparue)

Pourquoi suis-je tentée de penser que Lewis Carroll ou Carlos Ruiz Zafon sont davantage des rêveurs labyrinthiques, qui rêvent leurs univers comme des constructions absurdes (elles me rappellent les illusions d’Escher) et vertigineuses, vertigineuses au niveau du sens pour Lewis Carroll, vertigineuses au niveau de l’espace pour Zafon ?

Dans l’univers de ce dernier, la ville est omniprésente, non comme décor, mais comme créature presque vivante. Tout prend vie chez Zafon, encore plus que les êtres humains. Les objets s’animent, les jouets mécaniques se révoltent. C’est le règne des ruelles obscures, des automates et de l’ombre, un univers à mi-chemin entre Faust et les contes d’Hoffmann.

Le plus souvent Zafon pourrait être considéré comme un rêveur urbain. Barcelone est sa ville natale, il en rêve chaque recoin, la reconstitue avec une minutie impressionnante, la transpose dans chaque ville que ses personnage vont côtoyer et dans laquelle ils vont se perdre, corps et âme.

Mais c’est surtout un rêveur de l’inquiétante étrangeté. Ce sont ses livres qui se rapprochent le plus de ce qu’est véritablement le rêve pour l’être humain : le souvenir d’un univers familier mis en désordre. La confusion des lignes entre le quotidien et l’absurde. Le mécanisme bien établi de la logique et de la tranquillité qui se détraque dans les remous du cauchemar.

Rêveurs d’univers

Certains rêveurs et certains écrivains ne font que rêver le monde, un monde à leurs propres dimensions mais qui restent commun – du moins à ses fondations – au monde des autres hommes. D’autres vont l’inventer.

À l’image d’Inception, ces rêveurs sont des architectes : ils construisent, façonnent un autre monde, dans lequel ils plongent le lecteur. Ils bâtissent des villes, écrivent une histoire, inventent même une langue, s’interrogent sur la géographie et la sociologie de leur monde. Les deux exemples qui me parlent le plus, comme rêveurs architectes, sont J.R.R. Tolkien et George R.R. Martin, le plus abouti étant Tolkien, qui a créé plusieurs langues et qui a raconté la cosmogonie (création) de son monde.

Rêveur total. Rêveur aussi bien des villes que des campagnes, des climats et des reliefs, de la faune et de la flore, des hommes et des créatures, de l’histoire et des gouvernements, des religions et des langues. C’est ce qu’est Tolkien. C’est ce qu’est Martin. Deux rêveurs absolus qui n’en finissent pas de travailler, comme un joailler fabrique un bijou, le monde qu’ils nous offrent.

Tout ça pour dire qu’on se demande bien à quoi pouvait rêver la nuit le créateur des hobbits, des elfes et de Sauron, du Gondor et du Mordor, de la Lothlorien et de Galadriel ?

À quoi peut bien rêver l’explorateur de Westeros et de Essos, du Mur et de ce qui est au-delà, des Sept couronnes, des Dothrakis, de Qarth et de Braavos ?

Quitte à ne pas pouvoir répondre à la question, on peut toujours se consoler en lisant le très beau livre de Edouard Kloczko sur l’univers elfique de Tolkien, La grande encyclopédie des elfes, et se plonger dans la saison 3 de Game of thrones !

Post-scriptum

Quant au prochain article, il montrera à quel point un univers d’auteur peut sembler vertigineux et erratique lorsqu’il s’intéresse à des êtres mythiques du cinéma… et sur ces paroles pleines de clarté, je vous laisse, j’ai des chocolats à finir !

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Lectures de fêtes

travailler moins pour lire plus

Je profite de ce dernier jour avant les fêtes et les vacances, pour un petit billet de plaisir – non que les autres ne soient pas de plaisir aussi, mais celui-ci le sera à la fois dans le fond et dans la forme. Cet article était un petit peu fourre-tout dans ma tête mais je vais essayer de l’organiser. D’abord il me faut un point de départ :

à l’occasion des fêtes resurgissent les clichés concernant les littéraires et, à plus forte raison, les documentalistes (je mets de côté l’aspect avant le trait d’union : professeurs) : à Noël, il faut nous offrir des livres, on aime ça, on aime sans doute que ça, et, nous, on offre des livres. Depuis quelques années, c’est d’ailleurs un défi pour moi de trouver pour chacun de mes proches autre chose qu’un livre ou un DVD, en tout cas quelque chose de plus personnel.

Mais bon, il faut bien le dire, les vacances seront aussi pleines de lectures, dont je ferai le compte-rendu (ou pas), à leur issue :

Je suis dans une période biographies, en particulier de régentes, dirigeantes et reines de France. Je suis donc plongée en ce moment dans la biographie d’Elizabeth Ière, de Michel Duchein, une somme de près de 800 pages, mais très complète et prenante. J’envisage par la suite la lecture des biographies suivantes : Catherine de Médicis, Marie Stuart et Anne d’Autriche, ainsi qu’un livre sur les guerres de religion, ou, en tout cas, sur les derniers Valois.

elisabeth Ière

Il y a les inévitables lectures professionnelles que j’emporte pour les vacances. Dans le labyrinthe : Evaluer l’information sur Internet, d’Alexandre Serres, et Du Tag au Like : La pratique des folksonomies pour améliorer ses méthodes d’organisation de l’information, d’Olivier Le Deuff.

dans le labyrinthe

Enfin, outre les livres que l’on va certainement m’offrir pour Noël, je serai plongée dans le dernier roman de Carlos Ruiz Zafon, Le Prisonnier du ciel, qui fait partie de la tétralogie du Cimetière des livres oubliés.

le prisonnier du ciel

Evidemment, à chaque vacances, ma liste de lecture est beaucoup plus ambitieuse que le temps dont je dispose et que le temps que j’y consacre, généralement avachie sur le canapé. Si l’on prend en considération le temps passé à se goberger (j’aime bien le mot goberger, et tous les synonymes de la prise de repas : se restaurer, se baffrer, se goinfrer, s’empiffrer, etc.) mon temps de lecture subit de cruels rabotements.

En parlant des lieux où on lit – qui se résument pour ma part à trois : le lit, le canapé et les transports en commun – j’avais un moment imaginé un article sur les lieux insolites de lecture, dont ma confrère blogueuse de Berlin aurait fait un pendant sur les lieux de lecture de la capitale allemande. Pendant les vacances, j’essayerai aussi de concrétiser cela, en espérant qu’outre Rhin, mon article soit source de motivation…

En attendant, et sans céder aux énièmes élèves qui me rabattent les oreilles de leur fin du monde, bonnes fêtes à tous et à bientôt.

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Hommes-livres et hommes libres

« Des milliers sur les routes, les voies ferrées désaffectées, à l’heure où je vous parle, clochards au-dehors, bibliothèques au-dedans. Rien n’a été prémédité. Chacun avait un livre dont il voulait se souvenir, et y a réussi. »

Au lieu de construire, à la manière de George Orwell dans 1984,  un monde où l’histoire se réécrit en permanence, où le service des archives est le domaine de l’imagination, puisqu’il faut sans cesse réinventer le passé pour le conformer à la politique du présent, Ray Bradbury a créé, dans Fahrenheit 451, un avenir qui refuse le passé, et qui se consacre exclusivement à sa destruction. C’est toute la mémoire du monde qui est menacée, et dont les seuls dépositaires deviennent ces « hommes-livres ».

Il m’est impossible de penser à Fahrenheit 451 sans y associer les images du film de François Truffaut, et c’est à chaque fois les deux mêmes scènes qui s’imposent. La première, c’est l’intervention des pompiers incendiaires dans la maison de la vieille dame. Ils y retrouvent l’une des plus imposantes bibliothèques clandestines de la ville. Lorsque les livres sont brûlés, Truffaut filme leur agonie comme s’il s’agissait d’êtres vivants : les pages se tordent de douleur, se convulsent, tremblent sous la flamme, et la femme qui s’immole sur ce bûcher fait de même. Elle ne fait qu’un avec les livres. Elle est le premier livre incarné que rencontre Montag dans sa conversion à la mémoire.

La deuxième scène, c’est la confrontation de Montag avec les hommes-livres. Je ne me souviens plus si dans le livre il y a le même lapsus, ou s’il s’agit d’une idée de Truffaut. En anglais, Montag entend « good people » lorsqu’on lui parle des « book people ». En français, le lapsus est traduit : « hommes libres », « hommes-livres ».

Les « hommes-livres » redonnent vie au livre qu’ils récitent. J’aime ces œuvres où les livres sont plus vivants que les personnages qu’ils côtoient. Dans A la recherche du temps perdu, le livre se confond avec le narrateur, il s’étire pour prendre la mesure de son expérience et de son être. L’auteur aurait-il eu plus de temps, le livre aurait pu croître en conséquence. Le livre à écrire se confond avec la vie passée à l’écrire et avec la vie vécue. Chez Bradbury, l’homme devient le réceptacle du livre et confond sa vie et celle de l’œuvre qu’il choisit. Là encore, cette dernière est à la mesure humaine du temps et de la mémoire, fragile mais investie. Enfin, chez Zafon, dans L’Ombre du vent, dans Le Jeu de l’ange et dans Les Lumières de septembre, le livre est l’incarnation maudite de son auteur. Il se nourrit de l’être, hérite de sa vie et de son souvenir et revient hanter les hommes, tout puissant, rebelle aux prières et aux tentatives de destruction.

Quels hommes-livres serions-nous ? Quels livres voudrions-nous incarner, pour substituer leur mémoire à la nôtre ? Quelle mémoire est assez vivace pour se consacrer exclusivement à un seul livre et ne vivre que pour lui ?

Ray Bradbury est mort mardi.

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La poursuite du vertige

Il y a quelques jours, j’ai achevé la lecture du dernier roman de Carlos Ruiz Zafon, Les Lumières de septembre, publié en mars aux éditions Robert Laffont. Dire qu’il s’agit de son dernier roman est une inexactitude. Les Lumières de septembre sont le troisième volet de la Trilogie de la brume, œuvre de jeunesse de l’auteur. Elles font suite au Prince de la brume et au Palais de minuit.

Je me souviendrai toujours de l’instant où j’ai ouvert, sur les conseils d’une amie, L’Ombre du vent, pour la première fois, et où j’y ai lu ces phrases :

« Je me souviens encore de ce petit matin où mon père m’emmena pour la première fois visiter le Cimetière des Livres Oubliés. Nous étions aux premiers jours de l’été 1945, et nous marchions dans les rues d’une Barcelone écrasée sous un ciel de cendre et un soleil fuligineux qui se répandait sur la ville comme une coulée de cuivre liquide. »

Et puis les pages du livre ont défilé entre mes mains, plus vite que je ne l’aurais souhaité, pour me laisser le sentiment d’avoir lu l’une des œuvres qui marquera, et marque peut-être déjà, l’histoire de la littérature. J’ai parlé de ce livre, je l’ai vu dans les mains d’une multitude de personnes, je l’ai offert à la plupart des gens de mon entourage… mais peu à peu son souvenir s’estompe, et je sens que le moment d’une relecture se fait de plus en plus urgent, car lorsque mes « disciples » viennent m’en parler, je ne parviens plus très bien à rentrer dans les détails de ce texte à couper le souffle.

Mais depuis L’Ombre du vent, Carlos Ruiz Zafon est devenu pour moi l’un des auteurs dont je ne tolère qu’à peine la critique, et pour qui justement j’abandonne tout esprit critique. Il y a des œuvres comme ça, livres ou films, pour lesquelles on retrouve un regard d’enfant, et où l’on se laisse guider. Parmi elles, je retrouve pêle-mêle aussi bien la Recherche du temps perdu et les films de Truffaut,  les romans de Zafon et de J.K. Rowling (ainsi que leurs adaptations).

L’univers de Zafon est un labyrinthe cathédrale. L’Ombre du vent et Le Jeu de l’ange sont les deux premiers volets d’une tétralogie, celle de ce lieu fascinant et mélancolique que représente le Cimetière des livres oubliés. Indépendamment de cette tétralogie, restent la Trilogie de la brume, et un autre roman isolé, Marina.

Il serait vain de chercher à restituer cet univers, à le résumer. Mais voilà ce à quoi Zafon, à mon sens, veut nous convertir. Les bibliothèques, véritables dédales, où règne un désordre mystérieux et rassurant. Les livres, qui sont souvent presque plus vivants que les personnages (en particulier dans Les Lumières de septembre et dans L’Ombre du vent). Les lieux qui prennent vie. L’ombre qui devient un être à part entière. Il aime les métiers qui sollicitent des compétences mécaniques et qui permettent de créer des objets fabuleux – horlogerie, ingénierie, etc. Il aime les automates et les marionnettes, qui ne sont pas sans rappeler les mythes de Frankenstein et les contes d’Hoffmann, en particulier celui de L’Homme au sable (l’un des personnage des Lumières de septembre s’appelle d’ailleurs Hoffmann). Il aime les personnages maudits par le destin, détruits par des forces diaboliques implacables… fils et filles aussi bien de Faust que de Rebecca (Daphné du Maurier).

Plus que tout, il aime les villes où l’on se perd, les palais qui grandissent comme des plantes, et les livres, véritables mondes dans leurs mondes, que l’on écrit pour mieux perdre le lecteur, et ne lui faire rien aimer de mieux que ce sentiment de vertige.

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