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Lettre à la Femme d’à côté

Il y a deux mois, dans le cadre de l’exposition consacrée à François Truffaut à l’occasion des 30 ans de sa disparition, la Cinémathèque française et le magazine Télérama ont lancé un concours d’écriture, Lettre à la Femme d’à côté, auquel j’ai participé.

Ma lettre n’a malheureusement pas été retenue parmi les trois lauréates sélectionnées par le jury, et dont la lecture est disponible ici. C’est pourquoi je la publie aujourd’hui sur Cinephiledoc. J’espère que cette lettre à Mathilde, personnage captivant de La Femme d’à côté, vous plaira.

Chère Mathilde,

Qu’il est étrange de se mettre à t’écrire, toi que j’ai rencontrée tardivement, et que je trouvais si intimidant de côtoyer.

la femme d'à côté

J’avais certes croisé beaucoup de tes sœurs déjà, Colette, Fabienne, Christine, Catherine, Anne et Muriel, Marion… mais il y en avait peu dont l’intensité m’impressionnait autant que la tienne. Et pourtant je restais en retrait, spectatrice, voyeuse, car intervenir plus directement dans cette histoire aurait été comme une effraction. J’aurais eu l’impression de trahir un secret, et je redoutais presque cette proximité tout autant que je la recherchais.

Je n’ai pas l’habitude d’écrire des lettres – ou plutôt j’en ai eu l’habitude et, comme beaucoup je suppose, je l’ai perdue. Mais je me suis souvenue que cette habitude-là, tu ne l’avais pas prise. Elle n’aurait été qu’un témoignage de plus de l’absolu de ton caractère. Une redondance.

Alors qu’il fallait à tout prix que cette passion, cette intransigeance des sentiments, ce refus de tout compromis, soient détachés de tout ce qui aurait pu paraitre désuet. Il fallait que tu vives aujourd’hui, et de toute éternité, et de ton univers, les lettres ne faisaient pas partie.

Je me souviens davantage de coups de téléphone, de conversations interrompues brutalement et de ligne occupée. Des lettres ? Aucune.

femme d'à côté

Parce que tu ne faisais plus partie de celles qui écrivent leur passion. Tu faisais partie de celles qui la vivent pleinement. Et pourtant, à l’instant où j’écris ces mots, je me rends compte à quel point il est injuste de dire que Anne et Muriel, ou que Catherine, vivaient moins intensément leur passion que toi.

Encore une fois, je ne parviens pas à t’écrire comme il le faudrait. Je pourrais dire une foule de choses. Je pourrais t’expliquer à quel point tu m’as émue, bouleversée, marquée. A quel point j’ai voulu faire mien ce message, mienne cette épitaphe à laquelle tu n’auras pas droit, « Ni avec toi, ni sans toi ». Mais la pudeur, la timidité, et même le regard des autres, ne pouvaient que m’en empêcher.

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Il n’y a que toi, Mathilde, pour l’incarner, mais qui pourrait te prendre pour modèle sans trembler ? Qui pourrait tout autant redouter de vivre ta vie et craindre de ne pas l’avoir vécue ?

Et puis, pardonne-moi, mais cette lettre, j’aurais voulu l’écrire à un autre. Attends, attends. Cet autre, j’aurais voulu lui dire que son cinéma m’a éveillée à la vie, a éduqué mon regard, a forgé mon être, m’a appris à aimer les livres, le cinéma, les êtres disparus et les êtres entiers tels que toi. Je lui aurais dit qu’il a été mon grand frère, mon fils, mon père.

J’aurais voulu lui dire je ne sais combien de choses, que bien sûr, il m’aurait été impossible de formuler si, par un hasard irréel, j’avais été mise en sa présence. Une fois encore, la réalité, et la pudeur, auraient retenu mes mots…

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Pourtant, j’aurais tant voulu lui dire… alors je le dis à toi, messagère sans concession. Et cette lettre que, du coup, je ne t’écris pas, si jamais tu le croises, remets-la lui.

Voilà un petit article un peu court, et qui sort de l’ordinaire… Mais j’aurais regretté qu’il reste au fin fond de mon ordinateur, sans le partager avec vous.

Il m’a d’ailleurs donné envie de partager quelques textes, que je publierai de temps à autre, à l’occasion, dans la rubrique « Écriture » de ce blog, en plus des habituelles critiques cinéphiles et des habituelles réflexions professionnelles.

À bientôt !

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Classé dans Ecriture, Films

Tout ce que tu as à faire c’est… siffler.

J’interromps mon cycle de hors-série de cet été pour un article qui restera assez court, mais toujours cinéphile.

Hier Robin Williams, aujourd’hui Lauren Bacall, on ne peut pas dire que l’été nous épargne. Et si, certes, lorsque je me suis levée hier, j’ai partagé la vague d’émotions suscité par la mort du Capitaine, notre Capitaine, de Peter Banning, Pan, Banning, Pan… et si j’ai revu les scènes drôles et bouleversantes de ses films, je ne m’attendais pas à être encore plus émue ce matin.

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Et j’avais tort. Si avec Robin Williams disparaissait l’incarnation de mon enfance cinéphile, de Hook, et Jumanji au Cercle des poètes disparus, avec Lauren Bacall, je perd l’un des symboles qui m’a éveillée, réellement, au cinéma.

Flashback…

Dans une scène de la Nuit américaine, le metteur en scène, Ferrand, incarné par François Truffaut, reçoit un colis de livres ayant pour sujet différents réalisateurs qu’il admire (autant Ferrand que Truffaut). Parmi eux, Hitchcock, Fritz Lang, Bergman, et Hawks. Cette scène a eu l’effet pour moi, lorsque je l’ai vu alors que j’étais au lycée, de conseils de lecture.

Je me suis dit que j’allais découvrir, au fur et à mesure, les réalisateurs qui apparaissaient sur la table de Ferrand. Hitchcock, je connaissais déjà plutôt bien. J’ai donc décidé d’aborder l’autre H, Howard Hawks, et j’ai profité de certaines vacances pour aller faire connaissance avec les petites salles parisiennes, le Grand Action, l’Action école, l’Action Christine, qui projetaient des rétrospectives de ces films.

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Autant dire que je me souviens avec émotion du premier de ces films, que j’étais allée voir avec mon père, et qui n’était autre que Le Port de l’angoisse… Premier film d’une longue redécouverte de l’histoire du cinéma, premier film où j’ai rencontré Bacall et Bogart, premier film qui m’a donné envie de me plonger dans la filmographie de l’un et de l’autre, et l’un des premiers films, avec ceux de Truffaut, à m’avoir appris à aimer le cinéma.

Lauren Bacall était pour moi une icône, ce qu’elle était évidemment pour beaucoup. J’ai découvert ses films, et j’ai parcouru sa vie – son autobiographie est l’une de celles qui figurent en bonne place dans ma bibliothèque. Elle m’a donné certains de mes meilleurs souvenirs cinématographiques… en voici quelques-uns aujourd’hui.

Bacall et Bogart

Si les amoureux du cinéma connaissent Lauren Bacall, c’est d’abord parce qu’ils aiment (aussi) les histoires d’amour. C’est parce qu’ils savent que sur le tournage de son premier film, Le Port de l’angoisse, Lauren Bacall, jeune débutante de 20 ans, de son vrai nom Betty Perske, a rencontré Humphrey Bogart, star de Casablanca de 25 ans son aîné. C’est durant ce tournage qu’elle acquiert son surnom « The Look », le regard, et que naît ce couple mythique… Bogart et Bacall.

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Les cinéphiles savent également que Bacall détestait ce prénom choisi pour elle, Lauren, que ses amis l’appelait Betty, et que Bogart l’appelait Baby. Cessons à présent de nous intéresser aux détails glamour de cette histoire pour nous concentrer sur les films.

Bogart et Bacall ont tourné quatre films magnifiques ensemble, deux sous la direction d’Howard Hawks, Le Port de l’angoisse et Le Grand sommeil, un dirigé par Delmer Daves, Les Passagers de la nuit, et un par John Huston, Key Largo.

  • Le Port de l’angoisse (To have or have not), sorti en 1944, raconte l’histoire d’Harry Morgan, vieux loup de mer vivant à Fort-de-France en pleine occupation vichyste. Il loue son bateau à de riches touristes américains, puis décide, afin d’aider Marie, jeune américaine esseulée, de se mêler de politique et de venir en aide à des résistants français.

Ce film est un petit bijou qui mêle l’action, l’humour, le suspense, et l’amour. La scène de rencontre entre Bacall et Bogart est bien entendu devenue culte, puisqu’elle « l’allume » littéralement, en lui demandant s’il a des allumettes…

Dans l’une des scènes suivantes, elle lui fait savoir que pour l’appeler, il n’a qu’à la siffler :

Dans une autre, où il l’embrasse, elle lui dit, de mémoire, que la prise est bonne, sauf la barbe, et lui suggère de se raser, avant d’en faire une autre. Chacune des scènes où ils sont ensemble possède le même magnétisme où se mêlent séduction et humour.

  • Cette séduction et cet humour se retrouvent dans leur film suivant, Le Grand sommeil (The Big sleep), toujours sous la direction d’Howard Hawks, où Bogart incarne le détective privé Philip Marlowe de l’écrivain Raymond Chandler.

Dans ce film, Marlowe doit résoudre les problèmes de chantage, ente autres que rencontrent un général à la retraite, bien préoccupé par les vies dissolues que mènent ses deux filles. L’une d’elles est un vrai bébé suçant toujours son pouce, l’autre, c’est Bacall. Classe, élégance, humour noir aux subtiles allusions sexuelles, et dont on s’étonne encore aujourd’hui qu’elles aient pu échapper à la censure…

  • Les Passagers de la nuit (Dark Passage) de Delmer Daves. Ce film a été jugé moins bon que les précédents, mais je le trouve fabuleux pour au moins deux raisons.

D’abord, parce que Bogart, incarnant un évadé de prison, joue toute la première partie du film en « caméra subjective ». Si l’on entend, et reconnait très bien sa voix, on ne fait que le suivre… jusqu’à ce qu’il subisse une opération de chirurgie esthétique, propre à le rendre méconnaissable… et reconnaissable pour nous. Ensuite, parce que c’est une magnifique histoire d’amour dans ce film, moins basée sur l’humour et beaucoup plus sur le romantisme entre les deux acteurs.

  • Key Largo, dirigé par John Huston. Dernier film du couple, tourné en 1947. Dans ce film, Frank (Bogart) se rend dans un hôtel sur l’île de Floride de Key Largo, dirigé par le père d’un ami de guerre. Il fait connaissance de sa veuve, Nora. L’hôtel est ensuite investi par des mafieux, avec lesquels Frank, Nora et son beau-père, vont se retrouver cloîtrés, par un ouragan.

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L’âge d’or hollywoodien

Mais Lauren Bacall, ce n’est pas seulement les quatre films qu’elle a tournés avec Bogart. C’est également une filmographie où elle partage l’affiche avec les plus grandes stars hollywoodiennes. J’en retiendrai trois.

  • Comment épouser un millionnaire ? (How to marry a millionnaire) sorti en 1953, comédie où elle partage l’affiche avec Betty Grable et Marilyn Monroe. Trois jeunes femmes new-yorkaises cherchent à « ferrer » des millionnaires en utilisant toutes leurs ressources financières et de séduction.

Bacall y joue « l’élément intellectuel » de la petite bande, qui essaye d’expliquer à ses deux copines à quoi l’on reconnait un millionnaire, qui éviter et avec qui accepter de sortir… même si les apparences sont souvent trompeuses, ce qu’elle apprendra à ses dépends… On trouve dans ce film une scène mémorable où elle tente de convaincre un veuf très riche qu’elle n’est pas trop jeune pour lui… elle lui cite alors quelques vieux acteurs qu’elle adore, dont ce « vieux type de l’African queen« , et qui n’est autre que Bogart.

  • La Femme modèle, de Vincente Minnelli, tourné en 1957, avec Gregory Peck. Un film musical très drôle, où les personnages, parfois narrateurs, sont de mauvaise foi : ils disent quelque chose que l’image démentit presque immédiatement. Bacall y incarne une créatrice de mode, toute en classe et en élégance, qui tombe amoureuse d’un journaliste sportif. Aucun film ne démontre mieux que les contraires s’attirent.
  • Le Crime de l’Orient-Express (1974) de Sidney Lumet. Film qui regroupe toute une pléiade d’acteurs hollywoodiens : Albert Finney qui incarne Hercule Poirot, Sean Connery, Vanessa Redgrave, Ingrid Bergman, Anthony Perkins ou encore Jean-Pierre Cassel. On y retrouve donc l’intrigue d’Agatha Christie, magistralement dirigée et jouée par tous ses grands acteurs et dans laquelle Bacall y incarne elle-même une comédienne avec une rare perfection !

Plus récemment…

Jusque très récemment, des films ayant Bacall à l’affiche sortaient encore, sous la caméra d’un réalisateur exigent (Dogville, de Lars von Trier) et avec un casting prestigieux. Je retiendrai un film que j’ai déjà évoqué, Leçons de séduction (The Mirror has two faces), de et avec Barbra Streisand, où elle incarne la mère de cette dernière, une « mère juive » intrusive, agaçante, exaspérante et majestueuse…

Lauren Bacall ne s’est jamais départie de son humour et de son élégance et pour moi elle restera à jamais une femme modèle.

Pour ceux qui souhaitent en savoir plus sur cette icône du cinéma, plongez-vous dans son autobiographie :

  • Seule, Lauren Bacall, éditions Michel Lafon, publié en 2005.

et pour quelques esquisses, dans le livre que Stephen Bogart avait consacré, il y a quelques années, à son père… et préfacé par Bacall :

  • Bogart, mon père, Stephen Bogart, éditions Denoël, publié en 1996.

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À l’inconnue de la lettre

Ce mois de décembre est une véritable hécatombe de personnalités politiques et cinématographiques. Ce blog n’est pas assez politique pour évoquer avec assez de discernement et de justesse Nelson Mandela – même si j’admire l’homme et son oeuvre. Je ne suis pas une inconditionnelle de Fast and Furious pour parler de Paul Walker.

J’avoue à ma grande honte n’avoir jamais vu Lawrence d’Arabie – de ce fait, je connais davantage Peter O’Toole pour sa prestation dans la série Les Tudors que pour son rôle dans ce film. Le magnétisme de ses yeux bleus, révélé dans Lawrence d’Arabie, s’arrête malheureusement pour moi à une affiche.

Source : L'odyssée du cinéma

Source : L’odyssée du cinéma

En revanche, il est un visage que je revois, en mouvement, sur un écran et vibrant d’émotions, c’est celui de Joan Fontaine. Joan Fontaine est décédée il y a trois jours, le 15 décembre 2013. Evidemment, sa disparition est peut-être passée quelque peu inaperçue au milieu de toutes les autres – je ne sais pas quel écho elle a eu aux Etats-Unis. J’ai pu lire quelques articles de presse et de blogs publiés juste après, les uns saluant l’héroïne hitchcockienne (Le Figaro), d’autres affirmant « la Rebecca d’Hitchcock n’est plus ».

C’est inexact. Pas le fait de dire qu’elle n’est plus, bien évidemment – je ne fais pas partie des personnes qui croient Elvis toujours vivant. Mais dire de Joan Fontaine qu’elle est / était la « Rebecca d’Hitchcock » est on ne peut plus faux. Car si elle joue bien dans le film Rebecca, elle n’incarne pas ce personnage – le fantôme plus qu’envahissant d’une femme dont le mari s’est remarié – mais la narratrice anonyme du film.

Certes, je n’ai pas en mémoire toute la filmographie de Joan Fontaine, mais bien-sûr, ce sont ses apparitions chez Hitchcock qui m’ont le plus marquée, ainsi que son rôle dans le film de Max Ophüls, Lettre d’une inconnue et sa participation au film de George Cukor, Femmes. Petit aperçu de ces quelques films…

Rebecca : la narratrice en petite feuille tremblante

Rebecca, c’est d’abord un roman fantastique (aussi bien en tant que genre que de manière appréciative) de Daphné du Maurier, inspiré de Jane EyreDaphné du Maurier a d’ailleurs également écrit une formidable biographie de Branwell Brontë, le frère quelque peu oublié des célèbres « soeurs Brontë ».

Rebecca, c’est donc l’histoire d’une jeune femme maladroite et mal dans sa peau qui épouse un veuf fortuné et taciturne, Max de Winter. Ce veuf a perdu son éblouissante et envahissante première femme, Rebecca, dans des circonstances particulières, et le fantôme de cette femme continue d’hanter Manderley, demeure somptueuse, où le moindre mouchoir, la moindre en-tête d’enveloppe est un rappel de Rebecca. Pour entretenir le culte de la morte, on peut compter sur Mrs Danvers, gouvernante de Manderley, vieille fille vivant toujours dans l’adoration et la dévotion à son ancienne maîtresse.

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Autant dire que la pauvre petite narratrice qui ne sait ni s’habiller, ni recevoir, et qui a toujours l’air effrayé, va avoir un certain mal à s’imposer comme la nouvelle « Mrs de Winter ».

Le roman est magnifiquement écrit, il s’ouvre sur ces quelques lignes – je cite en anglais :

Last night I dreamt I went to Manderley again. It seemed to me I stood by the iron gate leading to the drive, and for a while I could not enter, for the way was barred to me.

Le film, lui, s’ouvre exactement sur les mêmes mots. En voici les premières minutes :

Joan Fontaine est extraordinaire de fraîcheur, de candeur et d’effroi dans ce film. Dans leurs entretiens, Hitchcock et Truffaut reviennent sur son personnage :

FT : (…) vous dîtes que c’est un film qui manque d’humour mais quand on vous connaît bien, on a l’impression que vous avez dû beaucoup vous amuser en écrivant le scénario, car finalement c’est l’histoire d’une fille qui accumule les gaffes. En revoyant le film l’autre jour, je vous imaginais avec votre scénariste : « Voilà la scène du repas, est-ce que l’on va lui faire tomber sa fourchette par terre ou bien est-ce qu’elle va renverser son verre ou plutôt casser une assiette… » On sent que vous deviez procéder de la sorte.

AH : C’est vrai, ça se passait de cette façon, c’était amusant à faire…

FT : La fille est caractérisée un peu comme le jeune garçon dans Sabotage, quand elle casse une statuette, elle en cache les morceaux dans un tiroir, en perdant de vue qu’elle est la maîtresse de maison.

Même s’il n’est pas tout à fait considéré par Hitchcock comme l’un de ses films à part entière, c’est l’un de mes films préférés de ce réalisateur, pour plusieurs raisons : d’abord pour une ambiance très sombre, fantastique, avec cette histoire de fantôme qui reste réaliste ; ensuite pour ces petites touches d’humour qui font que tour à tour, on plaint et on se moque de cette toute petite chose tremblante qui ne parvient pas à « avoir les épaules » d’une maîtresse de maison ; enfin parce que la méchante du film, Mrs Danvers, incarnée par Judith Anderson, est savoureuse.

Et Joan Fontaine est lumineuse dans ce film, le versant parfait de cette sombre et terrifiante Mrs Danvers.

Soupçons : mon mari veut-il me tuer ?

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Lorsque leurs entretiens les conduisent à évoquer Soupçons, Hitchcock donne enfin son impression personnelle sur Joan Fontaine en tant qu’actrice :

AH : (…) Au début de Rebecca, je trouvais qu’elle était peu consciente d’elle-même comme actrice, mais je voyais en elle les possibilités d’un jeu contrôlé et je l’estimais capable de figurer le personnage d’une façon tranquille et timide. Au début elle faisait un peu trop la timide, mais je sentais qu’on y arriverait – et on y est arrivé.

FT : Elle a une certaine fragilité physique que n’avaient ni Ingrid Bergman, ni Grace Kelly…

Dans Soupçons, elle incarne une femme qui en vient à soupçonner son mari, un playboy charmeur et oisif joué par Cary Grant, de vouloir l’assassiner, et le spectateur est sans arrêt tiraillé entre ses soupçons à elle, ses propres soupçons renforcés par ce qu’il voit sur l’écran, et troublé par le doute : est-il réellement coupable ?

Femme parmi les femmes

L’année précédent sa première collaboration avec Hitchcock, en 1939, Joan Fontaine a participé au film Femmes, de George Cukor, également réalisateur d’un certain nombre de films avec Katharine Hepburn – l’une de ses actrices fétiches – et de My Fair Lady, avec Audrey Hepburn.

femmes

Femmes est un film, comme son nom l’indique, au casting exclusivement féminin, et on y retrouve parmi les plus grandes stars de l’époque, dont Joan Crawford et Paulette Goddard. Si les hommes sont absents du casting, ils sont omniprésents dans les conversations : mariage, épouses, maîtresses, adultère, rivalités, amitiés, et crêpages de chignon, le tout filmé avec une ironie cinglante par un cinéaste qui n’est dénué ni d’exigence ni de misogynie, loin de là.

Lettre d’une inconnue : l’amoureuse inconditionnelle

Mais l’un des plus beaux rôles de Joan Fontaine, c’est celui qu’elle incarne dans la Lettre d’une inconnue, de Max Ophüls, adaptation de la nouvelle éponyme de Stefan Zweig. Anonyme dans l’oeuvre littéraire, comme dans Rebecca, la narratrice est dotée d’une identité à part entière dans le film de Max Ophüls.

Source : Allociné

Source : Allociné

Dans cette nouvelle, sous forme épistolaire, une femme avoue son amour à l’homme en silence et de loin depuis son adolescence, et tout ce qu’elle a sacrifié pour se consacrer à cet amour.

Les nouvelles de Stefan Zweig sont des bijoux qui explorent la complexité du coeur humain, la Lettre d’une inconnue comptant parmi les plus belles, avec La Confusion des sentiments, Vingt-quatre heures de la vie d’une femme, Amok, Le Voyage dans le passé ou encore Le Joueur d’échecs. Ces nouvelles ne sont qu’un des rares témoignages du génie de cet écrivain, qui excellait également dans l’écriture de biographies.

Personne ne pouvait sans doute mieux filmer la Lettre d’une inconnue que Max Ophüls, qui évoque aussi bien l’amour oisif et capricieux – La Ronde, Le Plaisir – que l’amour passionné et exclusif dans Madame de… à moins que ce ne soit les deux à la fois, frappant au hasard – hasard mesquin et douloureux – et simultanément, dans un monde aujourd’hui disparu – l’Europe du début du vingtième siècle, les crinolines, les valses, les corsets, les fleurs, la musique et les lettres d’amour.

http://www.allocine.fr/video/player_gen_cmedia=19473245&cfilm=2681.html

C’est dans ce rôle d’une femme éperdue d’amour pour un homme qui ne la connaîtra et ne la reconnaîtra jamais que Joan Fontaine irradie. C’est aussi dans ce film qu’elle explore toutes les facettes de la femme amoureuse, depuis l’adolescente naïve jusqu’à la mère blessée, en passant par l’amante, la mondaine, et la correspondante passionnée, qui scelle le destin de l’homme qu’elle a aimé de loin.

Star parmi les stars, femme parmi les femmes, Joan Fontaine les a toutes incarnées.

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Contribution cinéphile !

En attendant le prochain article, Cinephiledoc s’est expatriée pour une contribution à l’excellent Rainbow Berlin, avec un petit panorama du cinéma allemand à déguster avant un séjour à Berlin !

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Découvrez, redécouvrez et partagez votre amour du cinéma allemand dans cet article, entre Fritz Lang et Marlène Dietrich, entre cinéastes allemands devenus géants hollywoodiens et petites pépites plus ou moins récentes.

Article disponible ici !

Comme de juste, il est prévu que Sky vienne rendre une petite visite de courtoisie sur Cinephiledoc, pour une contribution entièrement de son cru, et pour laquelle elle a carte blanche !

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Portrait d’un groupe de femmes

Il y a peu, Eva et moi avons publié sur nos blogs respectifs des « articles conjoints » sur ces actrices qui brillent par le jeu monochrome. Nos articles étaient-ils justes ou méchants gratuitement, chacun est libre de son opinion. Cependant, l’argument que nous avons toutes les deux retenu – et qui nous a été suggéré par une amie d’Eva, c’est que la faute n’en incombe pas forcément aux actrices, mais plutôt à ceux qui les dirigent.

C’est donc à cette amie – que je ne connais pas personnellement – qu’est dédié cet article, dont le titre est librement inspiré d’un merveilleux film avec Romy Schneider. Voici un petit billet sur les réalisatrices. Il n’étudiera pas la technique cinématographique, ni les motivations psychologiques, encore moins les sujets de prédilection. Il se contentera d’évoquer, de manière totalement subjective, quelques-unes des plus belles personnalités cinématographiques féminines (et françaises – j’avoue mon ignorance en ce qui concerne les autres nationalités, et je suis ouverte à toute suggestion).

Avant toute chose

Edward Hopper

Edward Hopper

Curieusement, j’ai l’impression que les réalisatrices dirigent assez peu souvent un homme en particulier ou un groupe d’hommes. Les films de réalisatrices que j’ai pu voir étaient soit :

  • des films autour d’une femme
  • des films sur un groupe de femmes
  • des films sur un couple ou un groupe mixte

Du coup, si l’on peut aisément constater et évoquer les rapports entre un réalisateur homme et son ou ses actrices – chaque réalisateur ayant sa ou ses muses (Hitchcock et ses blondes, Chaplin, Bergman, Truffaut, Godard, Sautet…) au même titre que les écrivains, les peintres… – il est beaucoup plus difficile d’évoquer les relations entre une réalisatrice et un acteur. En tout cas, la chose ne me frappe pas. Est-ce un tabou ? Est-ce par pudeur ? Ai-je manqué des rencontres entre réalisatrice et acteur ? Je l’ignore.

Ce qui frappe également, c’est la propension des réalisatrices à être soit des anciennes comédiennes (l’envie de passer derrière la caméra), soit des personnes ayant baigné, parfois dès le plus jeune âge, dans l’univers du cinéma (fille de, soeur de, et autres liens de parenté). Dans la première catégorie, on retrouve notamment Agnès Jaoui, Zabou Breitman ou Diane Kurys. Dans la seconde, Tonie Marshall ou Danièle Thompson. L’une des seules exceptions notables est Agnès Varda, qui est à l’origine photographe, et, si l’on peut excuser cette formulation, réalisatrice « ex-nihilo ».

Petit florilège de films et d’univers féminins

Je ne vais pas davantage m’attarder sur cette introduction. Je commencerai par présenter quelques-uns des films réalisés par des femmes, qui m’ont touché ; puis je sortirai un peu de ce cadre pour évoquer, selon moi, les plus beaux portraits de femmes au cinéma.

Commençons par les fondamentaux. Je n’ai vu qu’un film de Varda. Un seul. Je n’ai jamais vu Cléo de 5 à 7. Et pourtant celui que j’ai vu m’a laissé un souvenir inoubliable : L’une chante et l’autre pas. C’était un film magnifique, sur deux femmes et leur parcours féminin et féministe entre 1962 et 1976. Parfois, il suffit de ne voir qu’une fois un film pour qu’il s’attarde en nous. On peut en oublier les images, les dialogues, la trame, mais on n’en oublie pas pour autant la saveur et l’intelligence. L’une chante et l’autre pas fait partie de ces films. Ces deux femmes-là, on les voit, on les aime, on les suit, et elles vous restent. Si jamais vous avez l’occasion de les découvrir, ne la ratez pas !

L’un des univers féminins que j’aime le plus, c’est celui de Diane Kurys. Pas seulement parce qu’elle a réalisé Diabolo menthe, un très joli film autobiographique sur son enfance (et celle de sa soeur) dans les années 60. Certes, Diabolo menthe est touchant, émouvant, drôle. Mais je préfère la Diane Kurys qui a réalisé il y a peu le biopic sur Sagan, et qui a magnifiquement dirigé, non seulement Sylvie Testud, mais aussi tout un petit groupe de comédiens brillants (Jeanne Balibar, Guillaume Gallienne, Pierre Palmade, Denis Podalydès) dans ce film. Ce n’est pas un biopic pour faire un biopic, et Kurys ne se contente pas de reconstituer, à grand renfort de maquillage ; c’est un superbe portrait de groupe.

J’ai aimé les films d’Anne Fontaine, Nathalie…, l’histoire d’une femme qui veut piéger son mari infidèle avec l’aide d’une prostituée, et La Fille de Monaco, où, pour le coup, cette réalisatrice dirige sans fausse note un Fabrice Luchini, avocat brillant, qui perd complètement pied devant une présentatrice météo locale – le cliché de la blonde dans toute sa splendeur.

J’ai trouvé superbe l’un des films de Zabou Breitman, Se souvenir des belles choses, un film sur la mémoire, et l’histoire d’amour entre une jeune fille qui la perd et un homme qui la retrouve. Jeanne Labrune, quant à elle, fait des films sur des situations, des quiproquos, des petites choses éphémères, l’anodin, le quotidien, les tics et les manies des gens. Ces films font partie de ce qu’on appelle les « films chorales », où les gens n’en finissent pas de se croiser, de se perdre et de se retrouver par hasard (voir Ça ira mieux demain).

De Danièle Thompson, j’ai aimé Décalage horaire, avec le couple improbable de Juliette Binoche et Jean Reno ; et Fauteuils d’orchestre, lui aussi film chorale, qui s’attardent sur les petits métiers qui observent de loin la scène d’un théâtre (gardienne, serveuse, etc.). De Tonie Marshall, Vénus beauté institut, mais pour Nathalie Baye, pas pour Audrey Tautou ni pour Mathilde Seigner ; et Au plus près du paradis, film étrange qui se remémore un autre film, Elle et lui, et où Deneuve déborde de l’écran.

Et bien-sûr, on ne peut pas évoquer les réalisatrices françaises sans parler d’Agnès Jaoui, même si je la préfère de beaucoup en comédienne, dans Un air de famille (dont elle est co-scénariste de toute façon) et On connaît la chanson (co-scénariste aussi).

Voilà pour les femmes réalisatrices.

Portraits de femmes

À présent, ça se corse : j’élargis un petit peu (je sors de France aussi). De beaux personnages de femmes, réalisés par des hommes, selon moi :

  • Romy Schneider dans La Banquière – le portrait d’une femme libre et effrontée dans les années 20, inspirée par le personnage de Marthe Hanau ;
  • les femmes dans le cinéma d’Almodovar. Almodovar filme les femmes à merveille. Surtout dans Talons aiguilles, Tout sur ma mère et Volver.
  • Anne Bancroft dans Le Lauréat, avec Dustin Hoffman. J’ai toujours eu un faible pour Mrs Robinson. Si vous pouvez voir la même Anne Bancroft dans À la recherche de Garbo, de Sidney Lumet, vous êtes quelqu’un de très chanceux !
  • Ça remonte loin, mais il y a aussi Danielle Darrieux dans Madame de, de Max Ophuls et Bette Davis dans Eve, de Mankiewicz. La grande classe.
  • Meryl Streep dans Sur la route de Madison, de et avec Clint Eastwood, et dans The Hours, accompagnée de Nicole Kidman – une incroyable Virginia Woolf – et de Julianne Moore.
  • Et pour un retour en France, Charlotte Rampling et Ludivine Sagnier (mais surtout Charlotte Rampling) dans Swimming Pool, de François Ozon.

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A l’assaut des minaudantes !

Je minaude, tu minaudes, vous minaudez…

Le visage est un masque qui ne prend qu’une seule et unique expression. Les yeux sont écarquillés, les lèvres s’avancent dans une petite grimace qui se veut adorable et qui n’est qu’exaspérante. Moue, mine, petite voix qui agace l’oreille. Le visage peut changer, la moue reste la même. Blonde ou brune, grande ou petite, l’actrice est une minaudante.

Minaudante, c’est le nom qu’avec Eva, thèsarde adepte de foutaises et d’échanges inter-blogaux ; nous avons attribué à ces comédiennes d’une seule expression. C’est aussi le défaut de ces filles-là, qui ont marqué les esprits, heureusement ou malheureusement, avec un grand rôle où elles ont été soit disant révélées. Une fois que le rôle principal est décroché, nul besoin de faire davantage d’efforts, après tout : pourquoi se contenter de jouer alors qu’on a juste à être ? Et ces comédiennes, fortes des exemples qui les entourent, vont s’enfermer (ou être enfermées) dans un seul rôle : celle qui minaude.

Il est difficile de comprendre ce mécanisme qui semble typiquement français, et par lequel Depardieu ne fait que du Depardieu, Deneuve a le talent plus ou moins évident de caricaturer Deneuve, etc., etc.

La minaudante est donc le dernier bastion de la femme et de la comédienne française réduite à son minima dramaturgique et intellectuelle. Au 21e siècle, elle reste cette petite chose fragile et exaspérante que l’homme doit protéger et subir – et pourtant je suis loin d’être une féministe déchaînée.

Les mythes féminins au cinéma

Cauchemar, Füssli

Elle est l’héritière des mythes cinématographiques successifs : la femme soumise, la femme fragile et l’héroïne en danger, celle qui ouvre une bouche démesurée par la surprise, celle qui hurle sous les menaces du tueur et du monstre, celle qui s’évanouit de terreur. La femme modèle, idéale, femme au foyer parfois, en tout cas parfaite, les ongles peints, le brushing inaltérable.

Cette femme-là, personne ne l’a mieux incarné que Lauren Bacall dans le film de Vincente Minelli, La Femme modèle. Elle est la femme impeccable qui se change trois fois par jour, la femme radieuse et épanouie, mais qui hurle à la vue du sang ou qui s’évanouit lorsqu’elle voit son homme en danger. Ironie, caricature, Lauren Bacall y est merveilleuse parce que justement, c’est une comédienne, et non une actrice. Elle a le talent de se moquer des femmes, et en particulier d’elle-même. Elle fait des mines, qui ne sont que celles de son personnage, et qu’elle abandonnera dans un autre film où le personnage sera tout autre.

Mais d’autres prendront cette mine, cet air de « je souffle sur mon vernis à ongles pour le faire sécher » pour argent comptant, et en feront leur marque de fabrique. Elles auront dès lors toujours l’air d’attendre que leur vernis à ongles soit sec.

Minauder, à la française…

Parmi ces minaudantes, on retrouve pêle-mêle : Audrey Tautou, Mélanie Laurent, Judith Godrèche, Marion Cotillard. Désolée si je taille dans le vif. Je laisse à Eva les deux premières (c’est la semaine de l’échange, et je connais sa prédilection pour ces deux-là) qu’elle vous présente dans son dernier article.

Judith Godrèche est la minaudante par excellence. Je ne m’abaisserai pas à faire des plaisanteries sur son nom, mais je me risquerai tout de même à dire qu’elle le porte bien. Je n’ai jamais vu quelqu’un chez qui, excusez la charge, le mot désigne aussi bien la chose. Depuis Ridicule, où elle incarne une jeune femme scientifique et résolue à l’aube de la Révolution française, elle a gardé cet air exaspérant de « blonde » qu’on est obligé de prendre au second degré. L’exemple le plus frappant est L’Auberge espagnole où ses répliques sont d’une niaiserie achevée : « Xavier, vous me trouvez coincée ? » Sans blague ! Je compatis tout de même : c’est difficile de jouer les cruches, et de ne jouer que cela, et de faire si peu d’efforts que le réalisateur pense qu’on ne peut jouer que ça. Il faut une bonne dose d’auto-dérision, de dignité intérieure et d’abandon de soi pour se résoudre à de tels rôles. Du moins je l’espère pour elle !

Passons à Marion Cotillard. C’est une autre paire de manches. Excellente dans Un long dimanche de fiançailles (il faut dire que n’importe quel rôle féminin peut sembler profond à côté d’Audrey Tautou), tout le monde l’a trouvée grandiose dans La Môme, moi comprise. Elle a dû croire qu’avec un Oscar, on n’a plus rien à prouver à personne, et depuis, elle garde la même moue exaspérée, qu’on peut traduire « Je suis la femme par excellence et vous n’êtes que des insectes ».

Elle est aussi révélatrice d’une réalité incroyable propre aux minaudantes. Les minaudantes, qui, avec courage et audace sortiront de leur cadre deviendront de vraies actrices (Deneuve en est le plus bel exemple, après qu’on l’aime ou qu’on ne l’aime pas, c’est autre chose). Les autres, même dans un bon rôle, resteront minaudantes (Marion Cotillard dans The Dark knight rises et dans Inception). Sans audace, elles ne sortent pas du moule, et sont condamnées à une mort artistique – et physique – que l’on peut résumer par l’adage shakespearien : beaucoup de bruit pour rien.

L’allure et le ton

Les acteurs français ne sont pas non plus dénués de ces airs et de ces mines. J’en veux pour exemple Clovis Cornillac, qui joue toutes ses scènes (colère, bonne humeur, désespoir) avec l’air désabusé du type qui constate qu’il n’y a rien à la télé ce soir.

Les minaudantes – et leurs homologues masculins – diront tout de la même manière. Un exercice de style sans audace ni prise de risque qui ferait ressembler chacune de leurs répliques, quelle qu’elle soit, à un échange avec son voisin de table : « Passe-moi le sel ! » A ceci près que c’est de sel (et de tout corps) que manque leur jeu !

Et pourtant, il y a de l’espoir. Comme je l’ai dit, il suffit d’un peu d’audace pour sortir du cadre. Finalement, si l’on peut distinguer actrices et comédiennes, et si les minaudantes sont définitivement à ranger parmi les premières, d’autres catégories sont à l’oeuvre dans le cinéma français :

  1. Les monstres sacrés : comédiennes parvenues à maturité, anciennes minaudantes ou non, et dont le fait d’être suffit à justifier qu’elles apparaissent dans un film – mais elles, justement, en sont à un tel stade de leur carrière, qu’elles n’ont plus rien à prouver à quiconque. Deneuve, Ardant, Huppert, Adjani, et j’en passe.
  2. Les épanouissements progressifs. Ces comédiennes que l’on croit cantonnées à un même rôle, mais qui, ne vous y trompez pas, sont prêtes à tout pour surprendre. La plus belle démonstration d’audace. L’exemple le plus frappant est celui de Catherine Frot, que l’on croit au début cantonnée aux rôles de bille de clown, mais qui est juste magnifique dans les rôles dramatiques, qui sont les plus beaux de sa carrière : La Tourneuse de pages, Le Passager de l’été, L’Empreinte. Une vraie comédienne, issue des planches, et qui le prouve à chaque instant. On peut aussi compter parmi elles Sylvie Testud qui ne s’est jamais laissée enfermer dans quoi que ce soit…
  3. Les jeunes pousses prometteuses. Seront-elles minaudantes, passé un premier rôle convaincant, l’avenir le dira… du moment qu’elles sortent de l’étiquette bien rangée du « meilleur espoir ».

Cruel cet article ? Peut-être. Les jugements qui s’y expriment peuvent paraître sans appel. Je ne prend pas souvent parti contre. Je préfère toujours l’éloge au blâme. J’ose espérer que ces minaudantes qui me déplaisent aujourd’hui auront une maturité qui les montrera sous un autre jour, qui me les révélera. Je ne leur demande que ça. Et j’espère pour le cinéma français que les jeunes pousses d’aujourd’hui seront les monstres sacrés de demain. Sur ce, je laisse la parole à Eva pour continuer le massacre…

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L’euphorie universelle : Boby Lapointe

Le joli mois de mai, pas si joli que ça, vous a plombé le moral ? Vous regardez avec mélancolie tomber la pluie en espérant un été radieux, alors qu’une connaissance casse l’ambiance à coups de dictons populaires sur la Saint Médard et la Saint Barnabé ? Vous êtes noyés (au sens propre et figuré) dans la morosité du quotidien et reculez le moment de commencer l’inventaire du CDI ? Un seul remède, une seule solution, radicale, imparable, miraculeuse : écouter du Boby Lapointe.

boby_lapointe

Par les hasards de la conversation et de « la chanson qui te trotte dans la tête », Boby Lapointe a envahi toute ma semaine dernière. J’ai fredonné « Marcelle » le vendredi, j’ai chanté en coeur au téléphone « La maman des poissons » le samedi, et j’ai discuté avec Eva le dimanche du bonheur linguistique de « Ta Katie t’a quitté ». Ces hasards fabuleux nous ont conduit finalement, avec Eva, à imaginer des articles conjoints sur Thèse antithèse foutaises et sur Cinephiledoc, un peu à l’image de l’échange que j’avais pu faire en début d’année avec Rainbow Berlin sur la journée de l’amitié franco-allemande, mais en beaucoup moins sérieux…

Si elle maîtrise tous les ressorts de la sémiotique et de la linguistique, et si son article porte davantage sur cet aspect de l’univers du divin Boby, le mien tentera de percer à jour cet hasard miraculeux sous sa forme la plus énigmatique : que se passe-t-il quand deux amateurs de Boby Lapointe se rencontrent ?

Les hasards de la rencontre

Il faut déjà partir d’un constat : cette rencontre n’est pas évidente. Elle intervient dans un cadre ou une ambiance particulière, propre à deux univers : la chanson et la confidence. Pour aborder le sujet « Boby Lapointe », il faut aimer la chanson, il faut généralement être un bon vivant, apprécier une absolue truculence verbale et avoir une culture de la variété française au sens propre du terme, c’est à dire ne pas reculer devant ce qu’il y a de plus foisonnant, de plus exubérant dans l’expression de la chanson française.

Ensuite, il faut être mis en confiance. Pas parce qu’il s’agit d’un plaisir honteux, cet amour de Boby Lapointe, mais parce qu’il s’agit d’une confidence d’éternel enfant. Les amoureux de Boby sont de grands enfants, qui ont chopé le virus entre 5 et 25 ans et ce virus ne les a plus quittés. Ils l’ont gardé en eux comme un secret, et la moindre mélodie, la moindre association d’idées qui les ramènent à Boby Lapointe leur fait l’effet de la madeleine de Proust : l’univers s’élargit, explose les dimensions communes de l’infiniment petit et de l’infiniment grand dans une profusion émotionnelle et verbale.

Et c’est ainsi que dans une ambiance festive, propre à la joie et à la bonne humeur, l’amateur de Boby Lapointe va se mettre à déclamer :

 « Elle a l’oeil vif, la fesse fraîche et le sein arrogant,

L’autre sein, l’autre oeil et l’autre fesse itou également,

Mais ça n’est pas monotone

Et même quand c’est l’automne,

Je m’écris en la voyant :

TIENS voilà LE PRINTEMPS !!!!! »

(Il faut dire que les chansons de Boby Lapointe sont elles-mêmes vives, fraîches, arrogantes de bonheur communicatif. Et ça n’est pas monotone, et même quand c’est l’automne, je m’écris en l’entendant : tiens voilà le printemps !!!)

A cet instant, les yeux sont braqués vers l’amateur. L’entourage s’interroge : est-il devenu subitement dingue ? Jusqu’au miracle : à l’autre bout de la table ou de la pièce, une autre voix se fait entendre :

« Marcelle, si j’avais des ailes,

Je volerai grâce à elles ! »

Et les deux compères, soudain en harmonie parfaite, communion, extase, vont finir le refrain en se tordant de rire et tout au bonheur de s’être trouvés :

« Marcelle

Vers la plus belle

Des jouvencelles

Celle qui a pris mon coeur

Ta petite soeur… Poum poum ! »

Ils enchaîneront très vite sur un autre ovni musical (on ne s’arrête jamais à une chanson). Dès lors, l’assistance passera par diverses réactions :

  1. Elle s’interrogera sur la santé (ou l’absence de santé) mentale des deux énergumènes et envisagera un possible internement.
  2. Elle ne comprendra pas un broc de leur curieux langage  : c’est contagieux ?

Et la réponse est : oui, c’est contagieux.

Ça se soigne, docteur ?

Au-delà de cette incompréhension (les amateurs de Boby Lapointe sont au sommet de la tour de Babel, les autres ne sont qu’au pied) se révèlent les vertus et les mérites intarissables de cet univers : un apprentissage de l’articulation et du jeu de mots, un amour de la langue et du calembour, l’admiration face au déchaînement verbal dont Boby Lapointe n’est que l’accomplissement, longtemps après Cyrano et sa tirade du nez, le rêve onomastique de Proust, la magie renouvelée de Cocteau et l’inventaire incroyable de Prévert.

Ce qu’ignoreront les profanes, c’est que cette maîtrise, cette joie née de la rencontre entre deux amateurs, n’aura pu se faire sans efforts, et qu’ils en sont maintenant aussi fiers que le jongleur qui a enfin réussi à placer sa cinquième balle. Pouvoir réciter « Ta Katie t’a quitté », s’émerveiller des jeux de mots à chaque ligne de « Framboise », c’est faire partie d’un cercle fermé, c’est être initié à l’ésotérisme d’une religion particulièrement réjouissante.

Boby Lapointe se mérite. A moins que l’alcool ne délie la langue (chacun son ivresse), il sera impossible à quelqu’un de parfaitement imbibé de pouvoir le réciter. Les néophytes s’appliqueront, le livret sur les genoux, à traduire cette langue davantage propre à rassembler que le moindre Esperanto. Mais même les plus chevronnés en conviendront : le sous-titrage est indispensable à tout nouveau converti. J’en veux pour preuve cette anecdote rapporté par Truffaut, à propos du tournage de Tirez sur le pianiste (encore un hasard de rencontre entre le cinéaste amoureux des livres et le poète amoureux des images…) :

 Sur le point de commencer un film, Tirez sur le pianiste (…) je demandai à Boby Lapointe de venir chanter Framboise devant la caméra. On ne pratiquait guère le play-back à cette époque et, du reste, je crois bien que Boby n’avait pas encore enregistré de disque. Il joua et chanta donc « en direct » (…), solidement planté sur ses jambes, inclinant le torse en mesure, la tête ballotant de gauche et de droite au rythme de la musique, le visage restant complètement sérieux avec une sorte de tristesse acharnée dans le regard.

Mon producteur, Pierre Braunberger, n’aimait pas cette scène de Boby chantant Framboise et il me disait : « On ne comprend pas les paroles, il faut couper la chanson. Votre chanteur doit apprendre à articuler ou alors il faut le sous-titrer ! » Je pris cette observation au pied de la lettre et je fis faire un sous-titrage, chaque vers de la chanson apparaissant au bas de l’image, syllabe par syllabe, dans un synchronisme parfait.

Le titre de l’article est « Boby Lapointe, le chanteur sous-titré » (Le Plaisir des yeux, François Truffaut). Avec un sens de l’à-propos, Truffaut joue à son tour avec les mots et invente bien avant les soirées mièvres dans les bars et les jeux Wii, le karaoké. Il met à la portée du public la virtuosité vocale de Framboise (à retrouver ici), que j’adore juste pour ces quelques vers :

Pour sûr qu’elle était d’Antibes !
C’est plus près que les Caraïbes,
C’est plus près que Caracas.
Est-ce plus loin que Pézenas ?
Je n’sais pas :
Et tout en étant Française,
L’était tout de même Antibaise :
Et bien qu’elle soit Française,
Et, malgré ses yeux de braise,
Ça ne me mettait pas à l’aise
De la savoir Antibaise,
Moi qui serais plutôt pour…

Ce déluge verbal, cette euphorie du langage, est vouée au partage. On n’écoute pas Boby Lapointe tout seul dans son coin. Il faut le faire lire, le faire écouter, échanger la bonne humeur et les articles. D’où le défi d’Eva, nouvelle défense et illustration de la langue française (pour parodier Du Bellay) : peut-on faire tenir un an de cours de français dans une chanson de Boby Lapointe ? On peut, on le peut absolument ! Réponse ici.

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Revoir La Nuit américaine

Telle est la bonne résolution que l’on pourrait faire tenir aux amoureux du cinéma durant ce mois de mai 2013, plus que de regarder la montée des Marches et que de suivre la remise des prix du festival de Cannes.

La nuit américaine affiche

Il y a quarante ans tout juste, en effet, La Nuit américaine était présentée au Festival de Cannes. Pour ceux qui ne connaissent pas, La Nuit américaine, c’est tout simplement le plus bel hommage au cinéma, réalisé par François Truffaut, entre l’âge d’or hollywoodien des films des années 50 et les films plus récents.

Différents regards sur le cinéma

Tous ces films évoquent le cinéma d’une manière qui leur est propre. Les premiers ont un regard à la fois nostalgique et critique :

  • Le plus cynique. En 1950, Boulevard du crépuscule (Sunset Boulevard), réalisé par Billy Wilder, évoque l’univers disparu des stars du muet, sous le regard ironique d’un scénariste raté qui vient d’être assassiné par une star déchue.
  • Le plus classe. En 1950 également, Joseph Mankiewicz réalise Eve (All about Eve), sur l’univers des comédiens (l’histoire se concentre davantage sur les comédiens de théâtre) et sur les rapports compliqués entre la star et ses fans. Bette Davis est merveilleuse dans ce film à l’humour corrosif.
  • Le plus dramatique. En 1954, le même Mankiewicz réalise La Comtesse aux pieds nus, qui retrace la carrière fulgurante et le destin brisé d’une star incarné par la magnifique Ava Gardner. Bogart incarne quant à lui un réalisateur désabusé, qui a vu passer au firmament ce météore.
  • Le plus musical. L’inévitable, l’indispensable Chantons sous la pluie, porté par Gene Kelly, Donald O’Connor et Debbie Reynolds, évoque en 1952 les derniers feux du muet, l’éclosion du film musical, et la nécessité qu’ont les studios et les acteurs de s’adapter ou de disparaître.

Les seconds, quant à eux, offre un regard plus historique ou comique sur le cinéma :

  • Le plus romantique (et le plus « à l’anglaise »). En 1999, Coup de foudre à Notting Hill donne un aperçu du star system contemporain, de l’univers de la presse à scandale et des paparazzi, autour de l’histoire d’amour un peu fleur bleue entre un anonyme (Hugh Grant) et une star américaine (Julia Roberts).
  • Le plus Blier. Pour ceux qui connaissent Blier, Les Acteurs, réalisé en 2003, offre un panorama du cinéma français au vitriol, avec situations et dialogues improbables à la clef, bref, un vrai Blier.
  • Le plus superproduction. Aviator, de Martin Scorcese, avec une pléiade d’acteurs(Di Caprio, Cate Blanchett, etc.) retrace la carrière du magnat hollywoodien Howard Hughes, fondu de cinéma et d’aviation.
  • Le plus récent. 2011, The Artist, film plébiscité, qui, en muet, reprend quelque peu l’intrigue de Chantons sous la pluie, pour évoquer la transition douloureuse du muet au parlant.

Le cinéma mis en abyme.

La Nuit américaine est la croisée de ces deux regards, c’est le chant du cygne d’un certain cinéma et l’éveil d’un regard pour un autre. C’est aussi celui qui évoque moins l’univers du film et de ses créatures filmées que leur fabrication et leurs coulisses. Pas seulement réalisateurs, producteurs et acteurs, mais aussi assistants, décorateur, accessoiristes, doublures, et en cela, il est unique en son genre. L’envers du décor, en somme, où parfois, en fines touches, en rêves ou sur des couvertures de livres, la magie du cinéma apparaît.

C’est l’histoire d’un film sur le tournage d’un film. C’est donc aussi celui où à l’illusion cinématographique se superpose l’histoire fictive, prétexte, et simple à dessein de « Je vous présente Pamela », où une belle-fille tombe amoureuse de son beau-père.

Toutes les facettes du cinéma sont présentes : les anciens tenants de l’âge d’or hollywoodien, incarnés par Valentina Cortese et Jean-Pierre Aumont, la star américaine (Jacqueline Bisset), le jeune premier, jeune garde de la Nouvelle vague (Jean-Pierre Léaud). On y retrouve toutes sortes de références au cinéma cher à Truffaut : Citizen Kane d’Orson Welles, les répliques de Marcel Carné, les allusions à Cocteau, Hawks, Renoir, Hitchcock, Bunuel, jusque à la star enceinte (Alexandra Stewart), qui évoque Vera Miles avant le tournage de Vertigo et remplacée par Kim Novak.

Le voir, le revoir, s’en souvenir.

On peut revoir ce film vingt fois, on n’en épuise pas pour autant toutes les surprises, tous les clins d’oeil, ni tous les aspects : musiques de film, cascades, faiblesses d’acteurs, traveling, plan de travail, figurants (humains ou animaux), maquillage, rushes et répétitions, et bien-sûr, nuit américaine, cette technique qui consiste à tourner une scène de nuit en plein jour.

Enfin, pourquoi revoir cette Nuit américaine ? Parce qu’elle est jalonnée d’instants suspendus, faits de minutes de silence – rêves de cinéma – et de dialogues qui resteront en mémoire :

« Le tournage d’un film, c’est un peu comme le trajet d’une diligence au Far-West. D’abord on espère faire un beau voyage, puis très vite on en vient à se demander si on arrivera à destination. »

« Les films avancent comme des trains… comme des trains dans la nuit. Il n’y a pas d’embouteillages dans les films, il n’y a pas de temps mort. »

« Moi pour un film je pourrais quitter un type, mais pour un type je ne pourrais jamais quitter un film »

«Cet acteur, toute sa vie, il a rêvé de jouer Hamlet. Enfin, il réussit à monter son spectacle, mais il était tellement mauvais, tellement mauvais, que tous les soirs il se faisait siffler. Alors un soir il en a eu assez. Il s’est arrêté en plein milieu du monologue to be or not to be, il retourne son visage vers le public et il leur dit : I didn’t write that shit ! C’est pas moi qui a écrit cette merde !»

Et mon préféré :

« C’est curieux comme les acteurs sont vulnérables, n’est-ce pas ?

– Non, c’est normal, tout le monde a peur d’être jugé ; mais dans votre métier, le jugement fait partie de la vie, dans le travail et en dehors du travail.

– Dès que nous rencontrons quelqu’un, nous nous demandons : Qu’est-ce qu’il pense de moi ? Est-ce qu’il m’aime ? Oh, je pense que c’est la même chose pour tous les artistes. Quand Mozart était enfant et qu’on lui demandait de jouer, il répondait : «Je m’en vais te jouer tout ce que tu voudras mais dis-moi d’abord que tu m’aimes.»

– Et puis, c’est le métier où l’on s’embrasse le plus !

– Vous avez remarqué, n’est-ce pas ? Oui, on passe son temps à s’embrasser… Il paraît que la poignée de main a été inventée pour prouver qu’on ne portait pas d’armes, qu’on n’était pas ennemis… et bien pour nous ça ne suffit, faut montrer qu’on s’aime : mon chéri, my darling, my love, tu es magnifique, nous avons besoin de ça !»

La Nuit américaine scénario

Scénario intégral, suivi du journal tenu par Truffaut lors du tournage de Fahrenheit 451, disponible aux éditions des Cahiers du cinéma, collection Petite bibliothèque.

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Dans les coulisses de Diamants sur canapé

Comme je l’ai mentionné dans un article précédent, j’ai trouvé sous le sapin à Noël quelques perspectives de lectures fort sympathiques ! Parmi elles, il y avait ce livre :

Mise en page 1

5e Avenue, 5 heures du matin, de Sam Wasson. Avec pour sous-titre : Audrey Hepburn, Diamants sur canapé et la genèse d’un film culte. Cet ouvrage est sorti en octobre 2012 aux éditions Sonatine et a reçu des critiques unanimement élogieuses et amplement méritées.

Je n’ai pu trouver le temps de le lire que durant ces deux dernières semaines, mais déjà, en le « manipulant », beaucoup de choses m’avaient séduite :

  • Son format : c’est un livre assez petit, mais épais. Il donne l’impression d’être une somme. Sa tranche est en tissu, ce qui fait penser à un carnet ou un journal de bord. On va dire que je pinaille, mais un livre, c’est d’abord un objet pour lequel tous les choix ont été mûrement réfléchis. Lorsque j’entre en contact avec un livre, j’apprends à apprécier sa forme, son odeur, le grain de sa page, ses polices de caractères et sa mise en page. Je le tourne, je le retourne, je le parcours : en gros, je fais connaissance ; je le hume et l’étudie avant de le boire.
  • La vie réelle en film, le film en vie réelle, comme vous voudrez. C’est un détail, mais c’est fichtrement bien trouvé : un générique de film pour évoquer les principaux personnages réels qui ont contribué à la construction de Diamants sur canapé (Breakfast at Tiffany’s). Je ne vais pas tous les citer, mais on y retrouve aussi bien des rôles principaux : Audrey Hepburn, Truman Capote, Givenchy, Blake Edwards, Henry Mancini, que des rôles secondaires : Colette, Billy Wilder, Marilyn Monroe).
  • La structure : les différents chapitres proposent une généalogie inédite du film, presque à partir des cinq sens : l’odorat, le goût, la vue, l’ouïe, le toucher. Ici, ce sont : Y penser, Le vouloir, Le voir, Le toucher, S’y laisser prendre, Le faire, Aimer ça, En vouloir plus. Toute une approche érotique de la création artistique collective !

Puis, j’ai commencé à lire. L’auteur suit la trajectoire des acteurs, des producteurs, des scénaristes, des réalisateurs, des écrivains, de tout ce microcosme qui contribue à un objet final : le film. On y apprend une foule de détails, qui vont de la vie privée (en particulier celle de Audrey Hepburn) au casting du chat, à la composition de Moon river, et à au projet d’une autre fin pour le film…

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Deux petits exemples :

1. La première scène de tournage : Holly Golighlty descend d’un taxi devant Tiffany et déguste des viennoiseries tout en contemplant les vitrines de la bijouterie. Dans la tête d’Audrey Hepburn :

« La rue était déserte, comme ces routes poussiéreuses dans les westerns. La foule ne tarderait cependant pas à s’assembler. 

Tout était si absurdement difficile, jusqu’à la viennoiserie dans le sac en papier près d’elle sur un siège. Comment allait-elle faire pour avaler ce truc ? Audrey ne voulait pas faire d’histoire, mais elle avait les viennoiseries en horreur et avait demandé à Blake si cela ne le dérangerait pas qu’elle déambule devant la vitrine de Tiffany en mangeant plutôt un cornet de glace. Mais il avait refusé. Evidemment, sa décision était entièrement justifiée. C’était l’heure du petit déjeuner après tout et ce ne serait pas vraisemblable. »

2. L’histoire de la chanson Moon River. Pour moi, Moon river est l’une des plus belles chansons présentes dans un film. La musique, les paroles, forment un tout absolument captivant. Le livre nous apprend tous les détails de la collaboration entre Henry Mancini, compositeur, et Johnny Mercer, parolier, ainsi que la gaffe d’un des producteurs, qui était le seul à vouloir faire dégager du film cette « putain de chanson ».

Ce qui reste de ce livre, lorsqu’on l’a refermé, c’est un vague sentiment de mélancolie, un regard presque amoureux sur un film avec, pour reprendre une expression de Chaplin à propos du Kid, « un éclat de rire, et peut-être une larme ». C’est tout un aperçu d’une époque, avec ses stars, sa mentalité, ses métamorphoses…

Je ne nierai pas qu’on a vraiment envie de revoir ce film, merveilleux sur grand écran. Il donne envie de se plonger dans l’oeuvre de Truman Capote, auteur du Petit déjeuner chez Tiffany, déçu de l’adaptation de son roman : j’ai lu le texte il y a quelques années et j’avoue qu’il faudrait que je le relise. De Capote, j’ai surtout aimé Musique pour caméléons, que j’avais découvert grâce au film d’Almodovar, Tout sur ma mère. J’ai commencé De Sang froid, que je trouve très prenant.

Et bien-sûr, après ce livre, c’est indispensable, on veut revoir quelques bijoux de la filmographie d’Audrey Hepburn. Comme pour mon article précédent sur Spielberg, je n’en donnerai arbitrairement que trois, hormis Diamants sur canapé, qui est l’un de mes préférés :

  • Vacances romaines (Roman Holiday) : parce que c’est l’un des premiers films d’Audrey Hepburn, et qu’elle irradie dans cette belle comédie aux côtés de Gregory Peck, et parce que c’est le film conseillé à tous ceux qui veulent découvrir Rome à travers le regard des studios hollywoodiens.
  • My fair lady : le film de la consécration. Un monument, réalisé par George Cukor, avec des chansons magnifiques, même si ce n’est pas Hepburn qui chante. Le film d’une autre époque, qui confronte l’érudition et le populaire, la misogynie et l’élégance.
  • Seule dans la nuit (Wait until dark) : fin de carrière. Une Audrey Hepburn filiforme interprète une femme aveugle (non-voyante pour les gens que le mot choque), seule chez elle, et qui reçoit la visite d’un groupe de gangsters, voulant récupérer la poupée bourrée d’héroïne tombée accidentellement dans les mains de son mari à l’aéroport. Un rôle très différent, un sentiment de terreur et d’enfermement.

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Un petit Spielberg pour démarrer la semaine ?

Rien de tel qu’une petite séance de cinéma pour commencer la semaine en douceur. Aujourd’hui, c’était la deuxième séance avec une classe de quatrième et une de troisième, dans le cadre du dispositif Collège au cinéma, que j’avais déjà eu l’occasion de mentionner.

Duel affiche2

Au programme cette fois-ci, le premier film de Steven Spielberg, Duel, sorti en 1971. Pour ceux qui ne l’ont jamais vu, et qui, comme moi jusqu’ici, connaissent mieux les films plus récents comme Hook, Il faut sauver le soldat Ryan ou Arrête-moi si tu peux, voir Duel est tout de même une expérience incontournable, et qui me donne d’autant plus envie de me plonger dans ce livre, sur lequel j’ai salivé pendant longtemps sans me décider à l’acheter…

dictionnaire spielberg

L’histoire est assez simple : David Mann, représentant de commerce, effectue un trajet professionnel sur une route de Californie. Il est pris en chasse par le chauffeur d’un poids lourd qu’il a cherché à dépasser à plusieurs reprises et qui cherche par tous les moyens, à le supprimer.

Le ressort de l’angoisse dans ce film est, non seulement, que l’on ne voit jamais le visage du conducteur, mais aussi que la poursuite échappe à toute logique, comme dans tous ces films où la folie s’installe progressivement. Les mobiles des personnages restent inconnus, et même si le doute est moins permis que dans d’autres films, le héros oscille lui aussi entre calme et fébrilité, comme en témoigne son monologue intérieur. Il fait partie de ces personnages qui cherchent à prouver, contre tout le monde, le bien-fondé, réel ou imaginaire, de leur terreur. On les retrouve aussi bien chez Maupassant, en particulier dans Le Horla ou La Chevelure, dans les situations absurdes du Procès de Kafka, que dans certains films de Hitchcock.

D’ailleurs, si Duel rappelle certains films, ce sont bien ceux de Hitchcock : quelques motifs de la bande originale ressemblent à s’y méprendre à ceux de Psychose, et cette scène toujours recommencée de poursuite sur les routes américaines rappelle l’instant mémorable de La Mort aux trousses (North by northwest) où Cary Grant tente d’échappe à un avion dans un champ de maïs et la place qu’il occupait dans l’esprit de Hitchcock :  au lieu de filmer une scène de meurtre dans une ruelle sombre, en pleine nuit, sous la pluie, il choisit de la filmer en rase campagne, en plein jour et sous un soleil de plomb.

© D.R.

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En la matière, l’un de mes livres de chevet reste l’excellent ouvrage des entretiens Hitchcock / Truffaut, indispensable à tout cinéphile qui se respecte ! Voici ce que dit Hitchcock de cette scène :

« J’ai voulu réagir contre un vieux cliché : l’homme qui s’est rendu dans un endroit où il va probablement être tué. Maintenant, qu’est-ce qui se pratique habituellement ? Une nuit « noire » à un carrefour étroit de la ville. La victime attend, debout dans le halo d’un réverbère. Le pavé est encore mouillé par une pluie récente. Un gros plan d’un chat noir courant furtivement le long d’un mur. Un plan d’une fenêtre avec, à la dérobée, le visage de quelqu’un tirant le rideau pour regarder dehors. L’approche lente d’une limousine noire, etc. Je me suis demandé : quel serait le contraire de cette scène ? Une plaine déserte, en plein soleil, ni musique, ni chat noir, ni visage mystérieux derrière les fenêtres ! »

Je m’arrête là, malheureusement, mais la totalité de cet ouvrage est une merveille…

Faire un premier film comme Duel, quel culot ! Et quand on pense à tous ceux qui ont suivi, ça donne le tournis. Pour ma part, s’il n’y en avait que trois à retenir, de manière complètement arbitraire, je prendrai :

  1. Arrête-moi si tu peux (Catch me if you can) : parce que cette histoire vraie est ahurissante, que le duo Tom Hanks / Leonardo Di Caprio fonctionne du tonnerre, parce que les seconds rôles sont géniaux et que, pour moi, c’est le meilleur film de Spielberg, avec une bande originale signée John Williams, ce qui ne gâte rien !
  2. Indiana Jones et la dernière croisade (The Last Crusade) : parce que le mystère religieux revisité par le film d’action, c’est toujours vendeur, parce que voir Harrison Ford et Sean Connery se chamailler est irrésistible, et que les lieux filmés (Venise, Pétra) font juste rêver.
  3. Hook ou la revanche du capitaine Crochet : un casting de rêve, Dustin Hoffmann en Capitaine Crochet, les décors fabuleux de Londres et du pays imaginaire, et le second rôle du flic incarné par Phil Collins.

Et n’oublions pas, Lincoln sur les écrans, le 30 janvier, mais aussi le biopic sur Hitchcock, avec l’excellent Anthony Hopkins et la non moins excellente Helen Mirren, le 6 février !

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