Panorama d’une époque : vie de château, mode et cinéma

Voici le premier article bilingue de Cinephiledoc, un article à quatre mains, très gentiment traduit par Laura, française vivant aux Etats-Unis, et tout autant passionnée de littérature et de cinéma que je le suis.

Pourquoi cet article bilingue ?

Au mois de décembre, j’ai envoyé à Laura l’un des meilleurs livres que j’avais lus cette année là, L’Écrit au cinéma, et courant janvier, j’ai eu la joie de trouver dans ma boîte aux lettres un livre paru récemment en langue anglaise, et qui n’a pour l’instant pas encore été traduit en français. Il s’agit de A story lately told, que l’on peut traduire littéralement Une histoire tardivement racontée, d’Anjelica Huston.

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J’ai déjà eu l’occasion de parler d’ouvrages publiés pour l’instant uniquement en anglais : In my father’s shadow, de Chris Welles Feder, et un livre consacré au tournage de Psychose, Alfred Hitchcock and the making of Psycho, par Stephen Rebello. Généralement, j’essaye d’aborder rapidement ces ouvrages, en dépit de leurs qualités, le fait qu’ils ne soient pas traduits pouvant malheureusement dissuader les lecteurs éventuels.

J’ai donc décidé de prendre le contrepied de cette habitude pour mieux mettre en valeur ces mémoires d’Anjelica Huston, mannequin et comédienne cosmopolite, ayant vécu en Irlande, à Londres, à New York et à Paris. Si ces mémoires nous font voyager, c’est leur rendre justice, ce me semble, que d’en faire la critique en plusieurs langues.

 Dans l’ombre du père

Lorsque Laura m’a envoyé ce livre, elle m’a indiquée qu’il me permettrait de compléter mon étagère de bibliothèque consacrée aux fils et aux filles de metteurs en scène et de comédiens, étagère que j’ai pu considérablement enrichir l’été dernier, pour la rédaction de deux articles sur ces enfants de célébrités qui ont, tôt ou tard, écrit sur leurs parents. C’est d’ailleurs à cette occasion que j’avais découvert les mémoires de Chris Welles.

John et Anjelica Huston Source : Wikipédia

John et Anjelica Huston
Source : Wikipédia

Pour Anjelica Huston, il ne s’agit pas seulement d’une ombre paternelle. Ce qu’elle retrace – brièvement, car le livre ne porte pas uniquement sur cela – c’est en quelque sorte, un siècle de cinéma, à travers la figure du père, John Huston, réalisateur entre autres de Key Largo, The African queen et des Désaxés, et celle de Walter Huston, le grand-père, lui-même comédien. C’est donc une dynastie cinématographique que l’on entrevoit sous sa plume :

Papa restait seul. Un pin solitaire. Je crois qu’il y avait certains endroits où mon père ne serait allé avec personne d’autre. Il avait ses démons. Il pouvait être charmant et passionnant, charmeur et séducteur. Mais si jamais il vous avait dans son collimateur, attention à vous.

Qu’on entrevoit seulement. Car finalement, ce n’est pas tant le père réalisateur ou le grand-père comédien qu’Anjelica Huston va mettre en lumière. Bien sûr, de temps à autre, le lecteur va retrouver quelques anecdotes, des histoires de tournages, des rencontres avec telle ou telle célébrité de l’époque, qui fréquentait le clan Huston. Et quelle galerie de portrait ! Mais tout cela, on le voit à travers les yeux d’une enfant, dans une profusion d’instantanés qui passent d’une ville à l’autre, d’une époque à une autre, sans forcément avoir le besoin de dater l’instant.

Anjelica Huston ne s’encombre pas d’expressions telles que « Cela s’est passé en 19… », « Tel jour à telle heure ». Elle s’excuse d’ailleurs à la fin de ces mémoires de possibles inconsistances, erreurs ou oublis qu’on pourrait trouver dans son livre. Mais c’est justement ce qui en fait le charme. Elle semble respirer ses souvenirs comme autant de parfums, et qu’importe qu’elle les date ou non avec précision.

D’avant-hier à après-demain

Dans ce flot continu de souvenirs, Anjelica Huston remonte aux années avant sa naissance, et la suite de ces mémoires est annoncée, en version originale, pour automne 2014. Mais l’impression majeure que l’on ressent, à cette lecture, c’est le passage d’un monde d’hier – l’enfance en Irlande dans les années 50, à grandir dans un manoir, dans des pièces luxueusement décorées, avec des serviteurs, et dans un cadre permanent de soirées et de chasse à cour – au monde moderne, Londres et New York, entre autres, dans les années 60 et 70.

On a l’impression de feuilleter un album photo qui se colorise progressivement, et où chaque chapitre est l’échantillon d’une époque. Il n’y a qu’à lire ces quelques lignes :

C’était l’époque des Chemins de la haute ville, de Darling, Blow-up d’Antonioni, de Georgy Girl, de The Servant, de La Fille aux yeux verts, de Privilege, et des cinéastes de la Nouvelle vague – Jean-Luc Godard, François Truffaut, Éric Rohmer, Louis Malle, Claude Chabrol (…)

Les femmes de cette époque étaient des beautés originales, croisées dans des fêtes, des boîtes de nuits, dans la rue à Kings’road, vêtues de bonnets faits au crochet, de visons vintage des années vingt, de mousseline transparente. (…)

Des actrices extraordinaires faisaient irruption sur la scène : Maggie Smith, Sarah Miles, Susanna York, Vanessa Redgrave et sa sœur Lynn. Les beautés françaises – Delphine Seyrig, Catherine Deneuve, Anna Karina.

Et finalement, de ces multitudes d’échantillons de parfums différents et si personnels, que nous offre Anjelica Huston, dont on suit les pas d’enfants, d’écolière buissonnière, d’apprentie comédienne, de mannequin tentant de faire carrière, bien avant son Oscar pour L’Honneur des Prizi, et ses succès publics en incarnant Morticia dans La Famille Addams, de ces instantanés cosmopolites, le lecteur parvient à découvrir un panorama entier du cinéma et de la culture. Une excellente mise en appétit pour le second tome.

Les citations du livre ont été traduites en français par Laura

Panorama of an Era

Why write a bilingual article, you ask?

Back in December, I sent Laura one of the best books I had read during the past year, Writing in Cinema ; in mid-January, I had the pleasure of finding in my mailbox a book that had recently been published in English, and which has not yet been translated into French : A Story Lately Told, by Anjelica Huston.

From Allociné

From Allociné

I have already had the opportunity to discuss books available exclusively in English for the time being : Chris Welles Feder’s In My Father’s Shadow, as well as a book devoted to the filming of Psycho, Alfred Hitchcock and the Making of Psycho, by Stephen Rebello. I usually try to cover those books briefly, as the lack of an available translation might discourage potential readers.

So I decided to do just the opposite here in order to showcase this memoir written byAnjelica Huston, cosmopolitan model and actress, who has lived in Ireland, in London, New York and Paris. Since the memoir sends us on a journey, it seems only fair after all to review it in several languages.

In her father’s shadow

When Laura sent me the book, she pointed out that it would be an addition to my shelf of books devoted to the children of actors and film-directors, a shelf that has grown significantly since last summer, when I wrote two articles about those children who, sooner or later, embark on writing about their parents. It was precisely at that time that I had stumbled upon Chris Welles’s book.

John Huston From Wikipedia

John Huston
From Wikipedia

In the case of Anjelica Huston, her father’s shadow is not the only one. What she sketches – briefly, as this is not the only focus of her book, is more or less one century of cinema, through the personality of her father, John Huston, director of Key Largo, The African Queen and of the Misfits, among others, and that of her grandfather, actor Walter Huston. Thus we get to glance at a true film dynasty through her writing :

Dad stood alone. He was a lonesome pine. I think there were places that my father wouldn’t go with anyone. He had demons. He could be charming and captivating, seductive and charismatic, but if he had it in for you, watch out.

Only a glance, though, for the father evoked by Anjelica Huston is not so much the director father or the actor grandfather. Naturally, from time to time, the reader encounters a few anecdotes, stories from film-sets, encounters with such and such celebrities of the time who frequented the Huston clan. And what a portrait gallery they make up ! But we see all this through the eyes of a child, in a profusion of snapshots that jump from one city to another, from one time period to another, without her feeling compelled to date the moment in question.

Anjelica Huston doesn’t bother with expressions such as “It happened in 19.., at this or that time and place.” In fact, at the end of her autobiography, she apologizes for potential inconsistencies, mistakes or omissions that may have occurred in the book. But that is precisely where its charm emanates. She seems to be exhaling memories as though they were fragrances, never mind how precisely she places them in time.

From the day before yesterday to the day after tomorrow

In this continuous flow of memories, Anjelica Huston goes all the way back to the years preceding her birth, and a follow-up to this memoir is being announced for publication in English in the Fall of 2014. But the main impression that one gets from reading is the passing of yesterday’s world – her childhood in Ireland in the 1950’s, growing up in a manor, inside luxuriously restored rooms, surrounded with servants, in a constant background of receptions and hunting parties – and then the modern world of London and New York, among others, in the Sixties and Seventies.

It feels as though we were leafing through a photo album which gains color progressively, and in which each chapter offers a sample of a different era. To wit, the following lines :

These were the days of Room at the Top, Darling, Antonioni’s Blow-Up, Georgy Girl, The Servant, Girl with the Green Eyes, Privilege, and the Nouvelle Vague filmmakers – Jean-Luc Godard, François Truffaut, Eric Rohmer, Louis Malle, Claude Chabrol. (…)

The women of this time were singular beauties, at parties, clubs, walking down the Kings Road, wearing crochet caps, mink from the twenties, and see-through chiffon. (…)

There were fantastic actresses breaking out the scene, like Maggie Smith, Sarah Miles, Susanna York, Vanessa Redgrave and her sister, Lynn. The French beauties – Delphine Seyrig, Catherine Deneuve, Anna Karina.

Eventually, from all those many different and intimate fragrances offered by Anjelica Huston, as we follow her footsteps first as a child, then as a schoolgirlplaying hooky, as an acting student, then as a model working to build a career, long before her Oscar for Prizzi’s Honor and her popular stardom as the character of Morticia in the Addams Family – from those cosmopolitan snapshots, the reader discovers a full panorama of cinema and culture. An excellent teaser for the second volume to follow.

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