Le dragon de la cinémathèque

En ce moment a lieu à la Cinémathèque française, une exposition consacrée à Henri Langlois, à l’occasion du centième anniversaire de sa naissance.

Source : Cinémathèque française

Source : Cinémathèque française

Henri Langlois est l’homme qui a fondé la Cinémathèque française en 1936 et, comme j’ai déjà eu l’occasion de le mentionner, le premier qui a eu l’idée de rassembler dans un même espace le film et le non-film (archives, costumes, affiches, ouvrages sur le cinéma).

Personnalité incontournable du cinéma – Cocteau le compare à un dragon gardien de ses trésors – Henri Langlois est également quelqu’un de fascinant du point de vue documentaire, ce qui se révèle à la fois dans ses écrits et dans cette exposition présentée jusqu’au 3 août 2014.

Les écrits de Langlois

À cette occasion, les écrits de Langlois ont été compilés dans un ouvrage intitulé Écrits de cinéma, publié en avril 2014 aux éditions Flammarion.

Source : Decitre

Source : Decitre

Cet ouvrage réunit près de 800 pages de textes, présentés et annotés par Bernard Benoliel et Bernard Eisenschitz, en collaboration avec la Cinémathèque et le ministère de la culture, et sous la direction d’un comité d’honneur pour le centenaire Henri Langlois. Il est préfacé par le cinéaste Costa-Gavras, président de la Cinémathèque. Suit un avant-propos des deux personnes ayant réuni les textes.

Les textes ne s’embarrassent pas toujours de la chronologie. L’ouvrage s’ouvre sur un entretien d’Henri Langlois avec Éric Rohmer et Michel Mardore pour les Cahiers du cinéma, publié en 1962. Suivent les « cahiers de jeunesse » de Langlois, poésies, textes autobiographiques, et premières critiques de films.

Les textes suivants accompagnent la « Naissance et vie de la Cinémathèque », font le panorama de vingt-cinq ans de cinéma entre 1936 et 1956, avec plusieurs hommages à des cinéastes. Trois textes rendent hommage à des figures clefs du cinéma et de la critique : André Bazin, Paul-Auguste Hardé et Georges Sadoul.

Enfin, « Cinéma d’ici et d’ailleurs » revient sur l’histoire du cinéma sous diverses formes : panoramas historiques ou géographiques, portraits de cinéastes et de comédiens, critiques de films. Un dernier chapitre est consacré aux textes publiés après 1968 et l’Affaire Langlois, et avant sa disparition en 1977.

L’importance du « commentaire » au cinéma

Contrairement à ce que pensent certains esprits étriqués qui ne supportent pas qu’un ouvrage sur le cinéma se consacre à autre chose qu’au film en lui-même, Henri Langlois se révèle, aussi bien dans ses écrits que durant cette exposition, comme l’être qui manie le mieux la comparaison, la rêverie sur le film, le pont entre deux films, entre deux cultures cinématographiques, entre deux arts.

Langlois

Pour lui, le cinéma est l’art par excellence du vingtième siècle, et c’est en cela qu’il l’associe, toujours dans un esprit poétique et « touche à tout », à toutes les autres formes d’art – peinture, musique, littérature – que ce soit à travers une programmation, dans un écrit personnel ou voué à la publication, ou dans le déroulement et la présentation d’une des expositions qu’il organisait au Musée du cinéma.

Bien entendu, le film reste la matière première, indispensable à l’amour porté au cinéma et à la transmission de cet amour. Mais pour Langlois, tout fait document. Tout aide à la compréhension du film, et c’est pour cette raison qu’il faut tout conserver. Selon lui, dès qu’une cinémathèque décide de sélectionner ce qu’elle conserve, elle fait oeuvre de vandalisme envers l’art cinématographique tout entier.

Si la Cinémathèque française faisait une sélection, où irions-nous ?

Comme la Bibliothèque nationale, nous prenons tout ce qu’on nous offre.

Nous ne sommes pas Dieu, nous n’avons pas le droit de croire à notre infaillibilité, et, d’ailleurs, d’après quel critère ?

Il y a l’art et il y a le document. (p.43)

Langlois, personnalité documentaire

À la lumière de cette lecture, et lors de la visite de l’exposition, j’ai pu explorer davantage l’univers documentaire de Langlois, tel que je le connaissais déjà – j’avais travaillé sur le non-film dans les bibliothèques spécialisées durant mon Master – mais j’ai fait aussi quelques belles découvertes.

De connu, il y avait d’abord cette volonté de « tout garder, tout montrer ». Les documentalistes connaissent la classification à facettes de Ranganathan, bibliothécaire indien, également connu pour avoir édicté cinq lois de bibliothéconomie, dont la dernière est : « Une bibliothèque est un organisme en développement ».

Il est intéressant de constater qu’Henri Langlois, fondateur de la Cinémathèque, avait édicté une loi quasi similaire pour le domaine du cinéma : « Une cinémathèque ne doit pas être un cimetière ». On doit y voir vivre les films, à travers toute sorte d’actions et de manifestations dévolues à cette institution.

Dans un texte intitulé « Pour une Cinémathèque française idéale », daté de 1941, Langlois fait l’énumération de ces actions : d’un côté les archives, de l’autre la diffusion.

Dans les archives, on retrouve les photos, les documents (scénarios, matériels de publicités, partitions de musique, correspondances), les documents filmés, des fichiers de classifications, la documentation journalistique et technique, ainsi que la bibliothèque :

Revues cinématographiques de tous pays. Livres sur le cinéma de tous pays. Catalogues et prospectus commerciaux de tous pays. Livres et articles manuscrits. Conférences imprimées, manuscrits ou dactylographiées.

La partie « diffusion » comporte aussi bien les expositions permanentes et temporaires du musée du cinéma, les projections, et une « bibliothèque publique sur le cinéma ».

Enfin, ce qui m’a fascinée dans l’exposition, et ce qui est directement liée à la vision de cette cinémathèque multiforme qui doit tout conserver et tout montrer, ce sont les dessins de Langlois, présentés dans le livre comme des « sortes d’organigrammes fantastiques (avec) la Cinémathèque en (leur) centre, véritable système solaire en expansion autour duquel gravite tout un monde de satellites à son service : bibliothèques, écoles, archives et cinémathèques étrangères. »

Ces dessins, pour moi, ce sont ni plus ni moins des cartes heuristiques ou des nuages de tags, destinés à synthétiser l’idée de la Cinémathèque tout en rendant compte de la profusion d’amour porté par Langlois au cinéma.

Un amoureux du cinéma

Dans sa préface, Costa-Gavras fait ainsi le portrait de Langlois :

Langlois n’était pas un critique de cinéma, il livrait au lecteur son plaisir à avoir vu, à avoir aimé un film. Et il essayait, en écrivant comme en projetant, de faire aimer le film à d’autres, ce qui touchait à l’essence même de sa vie : montrer à tout prix, collectionner pour montrer. (…) Avant tout, il y avait les films : pas le fétichisme du film, de ce qui accompagne les films, mais ce qui fait qu’ils sont, que ce soit l’écriture, les costumes, les accessoires… tout ce qui compose un film. C’est par là qu’il avait su toucher profondément à l’idée, non de la cinéphilie, mais de l’amour du cinéma. (p.22)

C’est cela qui transparait complètement lorsque l’on parcourt les textes de Langlois, aussi bien les écrits sur la Cinémathèque et sur les films, que les textes autobiographiques et personnels. On y trouve, omniprésents, un enthousiasme, une passion, quelque chose d’emporté, de fou, et d’incroyablement poétique – certaines critiques d’ailleurs sont écrites sous forme de prose poétique.

Heureux le cinéma qui m’a donné le don de la couleur et du mouvement, sans lui quelle place aurais-je à cette composition ? (p.65)

(…) le cinéma, cette force qui vous arrache à la banalité, ce songe que l’on fait tout éveillé, cette boîte à rêves, comme je l’appelle, qui est le plus puissant plaisir de l’imagination et du coeur (p.96)

Le cinéma est la synthèse des arts : arts plastique, dramatique, musical. (…) Le cinéma est ainsi l’équivalent de notre mémoire pour le cosmos. (p.207)

Dans ses critiques de films et dans ses portraits, Langlois se montre tout aussi passionné : les films qu’il évoque sont souvent grandioses, comme jamais on n’en avait vu avant, il les encense et prend souvent le lecteur à parti, pour lui faire partager cette adhésion totale et contagieuse.

Ses portraits sont, quant à eux, fourmillants de comparaisons aux autres arts : René Clair est comparé à Giotto et à Picasso, Visconti à Stendhal, Rossellini à Rembrandt, et l’historien du cinéma Georges Sadoul, à Champollion, Livingstone et Cuvier. Enfin, voilà quelques mots d’un portait de Chaplin :

Avec Chaplin, toutes les hyperboles deviennent lieu commun. Un mot suffit à définir sa place : il personnifie depuis plus de quarante ans le cinéma, il est la constante qui témoigne de l’universalité de cet art, il s’identifie si bien avec son langage qu’il défie la mode et le temps. (p.578)

Sous sa plume, tout est cinéma, chaque réalisateur, chaque film, chaque comédien devient le réceptacle de ce qu’est le cinéma, et son meilleur témoignage. Garbo est le cinéma, Sadoul est le cinéma, Stroheim est le cinéma, Chaplin est le cinéma. Car Henri Langlois « pense cinéma, voit cinéma, (son) imagination est cinéma ».

henri_langlois

Il n’est donc pas étonnant que la cinémathèque soit le cinéma, et que le cinéma soit cinémathèque.

Pour compléter…

  • le catalogue de l’exposition Henri Langlois, Le Musée imaginaire d’Henri Langlois, sous la direction de Dominique Païni, coédité par la Cinémathèque et les éditions Flammarion ;
  • L’Histoire de la Cinémathèque française, par Laurent Mannoni, publiée en 2006 aux éditions Gallimard ;
  • Toute la mémoire du monde, rapport de Serge Toubiana publié en 2003 et disponible ici en format PDF ;
  • La Cinéphilie, d’Antoine de Baecque, publiée aux éditions Hachette (réédition 2013) collection Pluriel Arts ;
  • le film documentaire Le fantôme d’Henri Langlois, sorti en 2004, réalisé par son dernier assistant Jacques Richard
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