Jargons professionnels

Lorsque l’on est élève et que l’on est attentif à ce que la personne en face de nous essaye, parfois péniblement, de nous faire apprendre, on peut plus tard se souvenir qu’elle nous a dit un jour ceci : « Il y a trois niveaux de langue : familier, courant et soutenu ». Ces trois niveaux de langue permettent alors de connaître la situation sociale et l’environnement d’un personnage, d’un auteur et d’un être humain. Qu’il se trouve dans tel ou tel milieu, qu’il ait assimilé tel ou tel savoir, l’être humain aura construit son propre langage, sa propre manière de s’exprimer face aux autres.

Connaître les trois niveaux de langue, c’est aussi savoir s’adapter à une certaine situation, que l’on soit seul (ou à la rigueur dans un cadre de confiance) : « B… de M… j’ai tout foiré », ou que l’on soit entouré d’un public plus châtié : « Il me semble que mon action n’était pas tout à fait adéquate face à ce problème. »

Mais au-delà de ces trois niveaux de langue, ce que l’on apprend également à maitriser, c’est un langage professionnel, qui apparaît dès que l’on se spécialise dans un certain domaine. Dans mon parcours, j’ai donc été confrontée à différents langages que j’ai plus ou moins intériorisés :

  1. D’abord un langage littéraire, où l’on retrouve des bêtes étranges telles que : anacoluthe, aposiopèse, catachrèse, transcendance, métempsycose, incipit, didascalie, kakemphaton, oxymore, paronomase, litote ou zeugme. On peut retrouver la traduction de ce langage dans un livre très sympathique de Jean-Loup Chiflet, Oxymore mon amour !, ou pour les plus chevronnés, dans le Gradus, un lexique de l’ensemble des figures de style de la langue française. Ces notions permettent non seulement au littéraire de décortiquer, de disséquer un texte littéraire, mais de produire un certain nombre de textes, qui vont du commentaire à la thèse, en passant par la dissertation et le mémoire.
  2. Ensuite, un langage à la fois pédagogique, documentaire et informationnel, que l’on apprend lorsque l’on prépare le CAPES de documentation. On y retrouve des notions telles que : pédagogie différenciée, modèle EST, socio-constructivisme, apprenant, outil transcripteur, référentiel bondissant (même si cela relève plus de l’environnement des professeurs des écoles et des professeurs d’EPS), classification, métadonnées, indexation, désherbage, estampillage, bulletinage, référentiel de compétences, politique documentaire… d’où ma conversation d’hier soir  sur le web sémantique avec une amie qui passera l’écrit dans quelques jours :

« Le web sémantique permet de créer, en quelque sorte, une relation intelligente entre le contenu du document et sa description sous forme de métadonnées. C’est pour ça que le projet de métadonnées sur l’utilité pédagogique d’un document (ScoLOM.fr) est important. En gros c’est comme si tu mettais sur chaque document une puce intelligente qui permet de viabiliser son contenu, de le chercher et de le trouver en fonction de ces critères. C’est une méthode d’indexation et de recherche des documents numériques. »

Malgré les efforts de traduction, je ne sais pas ce qu’en penserait une personne de l’extérieur. Lorsque j’écoute les conversations de mon entourage sur l’informatique, ou lorsque je m’entends parfois parler en salle des profs ou avec d’autres collègues, j’imagine une expérience : plonger quelqu’un de totalement étranger dans ce milieu et analyser à ce moment-là ce qui se passe dans son cerveau. Par exemple, lorsque mes amis geeks parlent informatique :

« Il faut flasher cette carte avec un nouveau firmware en passant par un serveur tftp. On peut implémenter un processeur ARM sur un FPGA, c’est ce qu’on appelle un softcore. »

Ce que j’entends peut se traduire comme ça :

« Il faut ??? cette carte avec un nouveau ??? en passant par un serveur ??????? On peut implémenter (???) un processeur ??? sur un ???, c’est ce qu’on appelle un ??? »

De la même manière, lorsque l’on regarde de près les abréviations (qui peuvent changer d’une année sur l’autre) et les expressions propres à l’éducation nationale, où l’on retrouvera IRD, TPE, PACIFI, HSA, CESC, PDMF, PPCP, ULIS, etc., l’interlocuteur étranger ne verra qu’un texte à trous… La bande dessinée Les Profs avait consacré malicieusement une planche entière aux sigles de l’éducation nationale.

Le professionnel se doit donc de traduire son langage aux personnes auxquelles il se confronte. Bien-sûr on apprend, lorsque l’on veut transmettre aux élèves des savoirs informationnels, à adapter le jargon à leur niveau. Ce que l’on dira de la classification variera d’un élève de 6e qui peut-être entre pour la première fois dans un CDI à un élève de Terminale qui étudie l’organisation du vivant et des savoirs en philosophie.

Mais, avec espièglerie, face à une personne totalement étrangère, et parfois mal renseignée sur la profession qu’il exerce (et qui égrainera en quelques minutes les préjugés « dame du CDI »), il s’amusera à utiliser les éléments les plus incompréhensibles de son jargon, rien que voir l’autre écarquiller les yeux. Tu crois savoir ce que je fais, tu penses pouvoir le faire à ma place ? Voyons ça !

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13 Commentaires

Classé dans Tics de doc

13 réponses à “Jargons professionnels

  1. Giwdul

    C’est là le coeur d’une bonne partie de mon métier! Obtenir de deux groupes aux jargons professionnels bien marqués (voire quelque peu fleuris) et très différents qu’ils s’accordent sur un point particulier…
    Les difficultés majeures viennent généralement non pas des mots compris uniquement par un seul des deux groupes, mais de ceux utilisés par les deux mais avec des sens différents.

    • La difficulté est présente aussi lorsque tu travailles avec des personnes ayant un autre profil professionnel que toi. Tu peux être professeur documentaliste, mais tu peux être plus sensible aux technologies, à la gestion, à la culture, ou aux médias, et avoir en face de toi : soit quelqu’un d’un autre profil, mais avec lequel tu vas tout de même avoir la possibilité d’échanger (la question de l’âge se pose aussi), soit une personne « extérieure » au CDI (prof d’une autre discipline, chef d’établissement) que tu vas devoir sensibiliser à ton vocabulaire…

  2. Ahahahah!! Trop fort!! J’adore l’action pas tout à fait adéquate en remplacement du B… de M… En tout cas, je suis pas tout à fait rassurée en lisant ton article, j’ai du vérifier IRD et modèle EST… Est ce qu’on maitrise un jour tout tout tout sur tout tout tout de notre propre jargon pro? En tout cas, pour ma part, je suis archi sûre que la réponse est « non, camille, jamais tu ne retiendra tout ça, d’ailleurs, c’est quand les dates des Ragagnangnan déjà? »

    • Ce que je crains, c’est que l’on perde la maîtrise de notre propre jargon lorsque l’on n’essaye plus de faire évoluer notre métier (en gros, on s’encroûte).
      IRD = initiation à la recherche documentaire
      modèle EST = modèle de recherche d’information (RI) en trois phases : évaluation, sélection, traitement. Mis au point par Jean-François Rouet et André Tricot.
      Et pour la énième fois : Ranganathan, pas Ragagnangnan !!!

      • Tu crains donc qu’on devienne réellement des… des… je n’ose le dire… des dames du CDI?!! Argh!! T_T

      • Je pense que c’est la crainte de beaucoup de gens, et pas seulement dans notre profession. Regarde les informaticiens : le moindre retard, le moindre décalage en matière de programmation ou d’innovation, et c’est fichu.
        Sinon on peut aussi voir le fossé culturel entre les élèves et nous. L’année dernière, lorsque je parlais de WOW avec les élèves pour leur expliquer la notion d’avatar, je me sentais proche d’eux. Cette année, quand une élève vient me montrer une photo de Justin Bieber en étant persuadée que j’ai moi aussi des affiches de lui dans ma chambre, je coule un peu…

  3. Tout ça parce que tu n’oses pas dire que tu as effectivement un poster de lui cloué au plafond au dessus de ton lit! Mais sinon, je comprends ce que tu veux dire. y’a pas longtemps, des élèves, au foyer, ont fait des sketchs de Kev Adams devant leurs copains et moi même. Déjà ils étaient sidérés que je ne trouve pas ses gags hyper drôles, et en plus à chaque fois qu’ils devaient s’adresser à « des vieux dans le public » ils se tournaient vers moi en disant « Désolé Camille, t’es la seule à pouvoir remplir le rôle là… » Par contre, je me sens proche d’eux quand je fais des références à Norman ou à Cyprien et que leurs yeux s’éclairent ^^

  4. Vava la théseuse

    Merci Juliette pour ce chouette article ! J’ai beaucoup ri quand tu as fait référence au « référentiel bondissant » ! J’avoue que c’était mon chouchou à l’IUFM !
    Je me souvient qu’en cours de sociolinguistique en licence de lettres on a étudié la notion de sociolecte et d’idiolecte…et c’est là que j’ai compris qu’à partir du moment où on devenait trop spécialisé dans un domaine on prenait le risque de ne pas être compris par ses proches (en thèse je parle souvent de patrimonialisation et de socio-sémiotique…et j’ai bien conscience que tout ça n’est pas très accessible ni vulgarisé). Et d’un côté heureusement ! Pourquoi les sciences dures auraient le droit de parler de trucs compliqué (ex : « la recherche de signal quantique en matrice cristalline ») en créant un effet « Waw il est savant » alors que les sciences humaines seraient indéniablement qualifiées de « pédantes » dès qu’elles abordent la sémiotique… Par contre là où ça déconne carrément c’est quand l’Éducation Nationale nous pond du jargon pour essayer de faire oublier les vrais problèmes (rebaptiser les ZEP en CLAIR et ne pas embaucher plus de prof par exemple). Là on a une véritable perversion de l’usage du jargon car il devient technocratique là où il devrait être précis et permettre de mieux comprendre le réel… Bon j’arrête parce que je sens que Camille veut me taper parce que j’ai parlé de sémiotique !
    Mais cela ne nous explique pas pourquoi tu as un poster de Justin Bieber au-dessus de ton lit ! 🙂

    • Je sens qu’on est en train de créer une légende urbaine avec cette histoire de poster… je vais essayer de garder mon sang froid et de ne pas me lancer dans une tirade équivalente à celles que je tiens face aux actrices minaudantes (pour ceux qui ne connaissent pas le concept, il s’agit de ces jeunes actrices, enfermées dans des rôles de godiches, et qui malheureusement pour nos yeux et nos oreilles décident un jour, soit qu’elles peuvent réaliser des films, soit qu’elles peuvent se lancer dans la chanson).
      Concernant la compréhension des langages spécialisés, j’ai commencé à en sentir la difficulté pour mes proches lorsque j’ai commencé à rédiger mes mémoires de Master, d’abord en littérature, où mes titres de parties pouvaient s’intituler par exemple « Expérience auratique d’autrui : flou et rayonnement, idée et idéal », puis lors de la préparation du concours, avec ce mémoire sur « Le non-film, spécificité documentaire des ressources cinématographiques »…
      Mais il suffit d’une très faible distance entre les gens, pour pouvoir passer pour un spécialiste. Lorsque j’explique à ma maman le fonctionnement de Twitter, je lui semble très calée, mais un spécialiste des réseaux sociaux pourrait tout à fait me larguer s’il le souhaitait – en gros s’il utilisait un langage sans traduction. Comme quoi, le degré de compréhension et de spécialisation est relative à notre environnement et à notre faculté d’adaptation.

  5. Pingback: Méfiez-vous du chat qui dort… sur Internet. | cinephiledoc

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